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    Athènes, nouvelle Rome?

    François Brousseau
    26 janvier 2015 | François Brousseau - François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Radio-Canada. | Europe | Chroniques

    « Aujourd’hui, nous avons mis fin à l’austérité. Nous devons maintenant reconstruire ensemble notre pays sur de nouvelles bases. »

     

    Émouvantes scènes de liesse, dimanche à Athènes, durant le discours de victoire du nouvel homme fort de la Grèce, Alexis Tsipras, un séduisant homme politique de 40 ans à qui l’électorat vient de remettre les clés du « pouvoir » (les guillemets s’imposent ici, si l’on considère ce qui reste vraiment, aujourd’hui, de souveraineté nationale à Athènes…).

     

    Liesse partagée par toute une fraternité continentale gauchiste qui — de Madrid à Rome en passant par Paris — se prend aujourd’hui à espérer que oui, une solution radicalement différente est possible au monde actuel, écorché par le néolibéralisme et les difficultés économiques. Et que oui, d’un coup de griffe bien placé sur un bulletin de vote, on peut « mettre fin à l’austérité »

     

     

    Voire. Syriza est un acronyme grec qui signifie littéralement « coalition de la gauche radicale ». Mais ce parti est-il vraiment d’extrême gauche ? Et puis, qu’il le soit ou non, que peut-il vraiment, aujourd’hui, dans le paysage économique dévasté de la Grèce de 2015 ?

     

    Ce qui est certain, c’est que la victoire de Syriza représente un coup de tonnerre — inspiré par la souffrance, la colère et la frustration — qui ébranle l’establishment politique de ce pays, mais aussi celui de toute l’Europe. Qui installe « aux affaires » une génération politiquement vierge, dans un pays à la vieille élite corrompue, familiale, oligarchique.

     

    Une nouvelle génération venue de l’extrême gauche, mais qui a mis de l’eau dans son vin pour aller chercher, en cet historique 25 janvier, quelque 49 % des sièges avec plus de 36 % des voix.

     

    Nul ne croit sérieusement aujourd’hui que près de 40 % des Grecs seraient devenus, un beau matin, anarchistes, écolos radicaux, marxistes-léninistes… Ou que Syriza peut, du jour au lendemain et d’un coup de baguette magique, réparer l’économie brisée de ce pays.

     

    Rouvrir des hôpitaux fermés, réembaucher des professeurs, doubler le salaire minimum (ou presque) ? Oui, mais avec quel argent, s’il n’y en a plus ; si l’Europe et les marchés ne prêtent plus ?

     

    Au demeurant, l’Europe a beaucoup, beaucoup prêté — et même donné — à la Grèce ces cinq dernières années. Lorsqu’on vitupère l’horrible, l’affreuse « austérité de Bruxelles », il y a sans doute des raisons, mais n’oublions jamais que la misère de la Grèce, consécutive au krach de 2009, est largement endogène. C’est le produit, national et brutal, de plusieurs décennies de passe-droits, de dissimulations, de fraude dans les comptes publics, de bureaucratie byzantine, de favoritisme, de planques pour les amis politiques… un système où tous les Grecs — et pas seulement les gros vilains de l’oligarchie — trouvaient leur compte. N’oublions pas non plus que depuis 2010, l’Europe, le FMI et la Banque centrale européenne ont accordé à la Grèce quelque 240 milliards d’euros en aides directes, qu’ils ont déjà effacé 115 milliards de la dette du pays, racheté pour 34 milliards d’obligations, etc.

     

    Cela dit, les critiques contre l’austérité telle qu’appliquée à la Grèce, aujourd’hui, sont souvent fondées. Le couperet a été asséné de façon arbitraire et inconsidérée, par des hauts fonctionnaires venus de Bruxelles qui ont pratiquement mis le pays en tutelle. Il est probable qu’on aurait pu, en utilisant le scalpel au lieu de la hache, faire presque autant d’économies avec beaucoup moins de souffrance humaine.

     

    De plus, à l’échelle de l’Europe — et là, on ne parle plus seulement de la Grèce —, on remet aujourd’hui sérieusement en cause les politiques « d’équilibre-budgétaire-tout-de-suite-et-à-tout-prix », trop rapides et mal calibrées, qui ont amené l’Europe au bord de la déflation alors que la situation appellerait à des mesures de relance par la dépense publique.

     

    En bon politicien qu’il est, Alexis Tsipras, qui veut absolument renégocier la dette de la Grèce, a fort intelligemment dépassé le stade de la vocifération anticapitaliste primaire.

     

    Les vitupérations de l’opposition de gauche contre le néolibéralisme ou l’austérité inconsidérée, voilà une chose. Mais les solutions concrètes qui seraient appliquées par ceux-là mêmes qui ont vitupéré… si un beau matin on leur donne le loisir de gouverner : voilà une tout autre chose !

     

    C’est ce qui fait de cette élection de Syriza — malgré le scepticisme qu’elle peut inspirer — une étape fascinante, peut-être décisive de l’histoire contemporaine de l’Europe.













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