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    La radicalisation à la «mode» dans les prisons françaises

    Aumôniers musulmans et surveillants se disent démunis

    24 janvier 2015 |Anna Villechenon - Le Monde | Europe

    « Ils ont crié “ Allah Akbar ” pendant deux jours. On a aussi eu des menaces :  Si ça t’a pas suffi, à la sortie, on va faire comme les frères Kouachi ”. » Du 7 au 9 janvier, la maison centrale hypersécurisée de Condé-sur-Sarthe, dans le département de l’Orne en Basse-Normandie, en France, a vécu au rythme des cris de gloire de certains prisonniers, exaltés par les attaques terroristes en région parisienne, qu’ils suivaient en direct à la télévision et à la radio.

     

    Mais pour Emmanuel Guimaraes, surveillant pénitentiaire (FO) depuis deux ans dans cet établissement, « le rejet de l’autorité et des valeurs de la République » par des détenus qui se disent musulmans est loin d’être nouveau. Ce type d’incident a souvent lieu en fonction de l’actualité. La dernière fois, c’était lors du regain de tension dans le conflit israélo-palestinien, à la mi-2014, explique-t-il d’une voie posée.

     

    Le reste du temps, ce sont des tensions devenues banales entre détenus, pour la plupart dans les lieux de vie collectifs. De Fleury-Mérogis, dans l’Essonne, à Ensisheim en Alsace, les surveillants énumèrent les mêmes anecdotes. Les brimades infligées à ceux qui fument ou qui écoutent de la musique, des appels à la prière, de vives incitations à lire le Coran, le prosélytisme auprès des détenus les plus isolés. Et le personnel a peu de marge de manoeuvre pour agir face à ces comportements inadaptés — qu’il a appris à repérer en formation —, si ce n’est les signaler au bureau du renseignement pénitentiaire. Chargé de détecter les signes de repli identitaire, ce bureau est actuellement composé d’une trentaine de personnes — trop peu, selon plusieurs responsables syndicaux du personnel pénitentiaire. Mercredi, le premier ministre français, Manuel Valls, a annoncé le renforcement de ses effectifs, parmi la série de mesures prises pour lutter contre le terrorisme.

     

    À force de voir conversions et radicalisations en milieu carcéral, Emmanuel Guimaraes parle de l’islam en détention comme d’une « sorte de mode ». « Certains nous disent “ Allah va te punir ” alors qu’ils ne sont pas musulmans. Quelques-uns sont juste en colère, d’autres veulent avoir des avantages, comme pour le ramadan par exemple », poursuit-il. Si environ un détenu sur quatre observe le jeûne traditionnel dans les prisons françaises, nombre d’entre eux le font pour bénéficier du dîner plus copieux. « Mais la plupart se convertissent pour avoir la paix », lâche le surveillant sur un ton d’évidence.

     

    Le «danger» des «imams autoproclamés»

     

    Libéré il y a un an, Franck Steiger a passé au total six années en détention, dans huit prisons différentes. Sans confession religieuse, il dit avoir vécu ses années d’incarcération en tant que « minorité ». « Les musulmans ont le monopole. Alors, pour ne pas avoir de problèmes et être protégés, beaucoup se convertissent, pour faire partie de la bande », assène-t-il. Il a aussi été « approché », mais s’est dirigé vers d’autres groupes. Selon lui, les conditions de détention sont déterminantes dans ce processus. « Le manque de respect, les violences, les mesures de rétorsion, tout ça, ça provoque la haine » et l’envie de se tourner vers la religion, dit-il, en colère.

     

    « On voit des détenus changer, se raser la tête, se laisser pousser la barbe, changer de fréquentations, raconte Richard Payet, surveillant (FO) à la maison centrale d’Ensisheim. Ils se créent une nouvelle famille. » La religion devient alors pour beaucoup le moyen de se recentrer dans un univers carcéral où les détenus n’ont pas ou peu de repères. « Ils sont dans un état de faiblesse et de précarité, ont besoin d’écoute et d’encadrement pour ne pas dériver », prévient Missoum Chaoui, aumônier pénitentiaire en Île-de-France.

     

    Pour lui comme pour les surveillants, le « danger », c’est l’absence ou le manque de référent musulman dans un établissement, qui laisse le champ libre aux « imams autoproclamés ». Alors, plus personne n’est là pour « éviter la contamination » d’idées qui n’ont rien à voir avec ce culte auprès de « jeunes perdus en quête d’identité », insiste M. Chaoui. S’il reconnaît que les valeurs républicaines sont de plus en plus prises pour cibles par des détenus se revendiquant de l’islam, il regrette cependant « une exagération médiatique ». « Certains relèvent plus de la psychiatrie que de l’islamisme. Les radicaux sont très peu » et ne représentent pas les musulmans de France. Selon le ministère de la Justice, ils sont 152 à être actuellement écroués, pour la plupart en Île-de-France.

     

    « Contre-discours »

     

    En quatre ans d’exercice, Abdelhafid Laribi, aumônier permanent à la maison d’arrêt de Nanterre, Hauts-de-Seine, dit n’avoir été confronté qu’à un seul d’entre eux. « C’était un converti qui n’avait aucune notion de base de l’islam. J’ai essayé de discuter avec lui, il n’a rien voulu entendre. Il n’est jamais revenu. Dans ces cas-là, on ne peut rien faire, on peut seulement éviter que d’autres tombent dans ce radicalisme », soupire-t-il, assis dans la bibliothèque de la Grande Mosquée de Paris. Quant à ceux qui pourraient « basculer », « il s’agit de démêler le vrai du faux, de semer le doute dans les esprits, d’évoquer d’autres points de vue, avec patience et pédagogie, pour les convaincre », explique-t-il l’air grave.

     

    Cette capacité, il l’a acquise à l’Institut de théologie El Ghazali, de la Grande Mosquée de Paris. Des aumôniers y sont formés en deux ans et apprennent notamment ce qu’ils nomment « le contre-discours », ou savoir comment répondre point par point, versets du Coran à l’appui, aux incertitudes, aux arguments complotistes ou radicaux. Un rôle essentiel selon eux, qui regrettent à l’unisson de ne pas être plus nombreux.

     

    En janvier, les aumôniers pénitentiaires musulmans étaient 182, contre 681 pour le culte catholique et 71 pour le culte israélite. Leur présence a été renforcée en 2013 et en 2014, « afin d’apaiser la détention et de diffuser un islam éclairé », indique le ministère de la Justice. Et 60 aumôniers seront recrutés au cours des trois prochaines années.

     

    « Si la situation ne change pas, elle va empirer »

     

    De leurs discours ressort surtout un manque de reconnaissance : les faibles allocations qui sont souvent un simple défraiement, l’absence de statut, de retraite, de sécurité sociale. « Il y a un manque de volonté politique, alors que nous sommes là pour préserver du radicalisme, s’insurge M. Laribi. Si la situation ne change pas, elle va empirer. » Mercredi, Manuel Valls a également annoncé le doublement des moyens de l’aumônerie musulmane. En attendant, des donateurs complètent tant bien que mal, pour financer l’achat de tapis de prière ou l’impression de brochures religieuses pour les détenus.

     

    Dépassés devant l’ampleur de la tâche, certains aumôniers sont prêts à abandonner. « Je suis découragé », souffle l’un d’entre eux, permanent d’une grande prison de la région parisienne, qui souhaite garder l’anonymat. Comme la plupart de ses confrères, il ne peut accueillir tout le monde au prêche du vendredi. Après avoir fait une demande pour pratiquer leur culte, seules 90 personnes sont autorisées à entrer dans la salle, pour des questions de sécurité. Sur la liste d’attente, « ils sont environ 700. On est obligés de faire un choix », explique-t-il, dépité.

     

    Les autres sont obligés de prier dans leur cellule. « Il n’y a pas forcément la place, et ils peuvent être dérangés pendant leur prière par un codétenu ou un surveillant. Il est clair que les musulmans ont plus de difficultés à exercer leur culte en prison que les détenus des autres grandes confessions, dénonce Sarah Dindo, responsable des publications à l’Observatoire international des prisons. Tout cela crée chez eux un sentiment d’injustice, de mépris face à leur religion. »













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