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    N’oubliez pas la Catalogne

    François Brousseau
    15 septembre 2014 |François Brousseau | Europe | Chroniques

    Le monde a les yeux fixés sur l’Écosse, en cette semaine décisive qui dira si, face à la tentation du grand large, ses citoyens décideront ou non, après mûre réflexion, de quitter le Royaume-Uni.

     

    Un « oui » serait un événement considérable, de portée continentale voire mondiale. Chaque cas est unique — et Christian Rioux faisait bien de rappeler, vendredi, les différences fondamentales entre l’Écosse et le Québec —, mais il faut bien voir qu’en cet automne 2014, l’indépendance démocratique de l’Écosse constituerait un précédent énorme, avec un possible effet domino ailleurs en Europe. Et peut-être au-delà…

     

    Depuis un demi-siècle, et à quelques exceptions près, les référendums sur l’indépendance sont des ratifications aux résultats prévisibles : des « oui » généralement très forts, voire écrasants. On pense à l’ex-Yougoslavie (à l’exception du Monténégro, au vote très serré en 2006), à 14 des 15 ex-républiques soviétiques (bien que les scores aient été plus faibles dans deux des trois pays baltes), au Timor oriental, à l’Érythrée…

     

    Loin de toutes ces libérations postcoloniales, postcommunistes, loin des contextes d’oppression extrême (Timor), l’Écosse montre un nouvel exemple de nationalisme, dans un cadre moderne, libéral, démocratique. Le débat civilisé qui s’achève est tout à l’honneur des Britanniques et des Écossais — même si le fameux fair-play british n’exclut pas des coups fourrés de dernière minute.

     

    Ce référendum prouve en tout cas que la question nationale au XXIe siècle, même au coeur du monde développé, n’est ni ringarde ni dépassée. Qu’elle reste une des questions importantes et ouvertes, dans un monde en dramatique recomposition.

     

    Si, jeudi, l’Écosse dit « oui », on sablera le champagne en Flandre, dans le nord de l’Italie et ailleurs en Europe, dans des milieux autonomistes ou nationalistes extrêmement divers… Mais nulle part ne le fera-t-on davantage qu’en Catalogne, dans la région la plus riche et la plus rétive de l’Espagne.

     

    Car l’autre poussée indépendantiste majeure de cet « automne des peuples » en Europe, c’est bien à Barcelone et à Tarragone qu’elle se déroule. Jeudi dernier, la Diada (fête nationale catalane) a réuni un million de personnes dans les rues de la capitale. Plus clairement encore que lors de deux manifestations semblables en 2012 et 2013 — également marquées par des participations gigantesques —, les manifestants ont réclamé le droit d’organiser un référendum d’autodétermination, droit que leur dénie Madrid avec la dernière énergie.

     

    Au moment où l’Écosse vote avec l’accord de Londres, il ne faut surtout pas oublier cet autre foyer nationaliste, potentiellement plus dramatique que l’écossais. Car en ce moment, non seulement l’envie d’indépendance vole plus haut à Barcelone qu’à Édimbourg — 55-60 % en Catalogne contre 45-50 % en Écosse —, mais l’attitude du « centre » est beaucoup moins pragmatique en Espagne qu’elle ne l’est en Angleterre.

     

    Entre Barcelone et Madrid, il y a du drame dans l’air, du vrai. Une collision frontale menace toujours, entre la poussée indépendantiste majoritaire des Catalans — dont le gouvernement régional a arrêté la date du 9 novembre — et le refus dogmatique d’un gouvernement central qui brandit la Constitution, et dont l’unique argument se résume à crier : « C’est il-lé-gal ! Vous ne tiendrez pas ce référendum, car vous n’en avez pas le droit ! »

     

    Jusqu’à envoyer les chars et les blindés, dans ce pays au passé violent et à la démocratie récente ? À Barcelone, certains le croient…

     

    Dimanche, le quotidien madrilène El País publiait une interview-fleuve du député et ancien leader libéral canadien Stéphane Dion — personnage soir dit en passant très populaire chez les centralisateurs espagnols pour sa « Loi sur la clarté » de 2000. Eh bien, même M. Dion reconnaissait dans cette entrevue que « se cacher, comme le fait Madrid, derrière la Constitution… c’est un peu court ».

     

    À Barcelone, on peut en effet observer que c’est précisément l’interdiction dogmatique de toute consultation, et de toute idée allant en ce sens, qui amène de l’eau au moulin des indépendantistes. En se murant dans le refus, avec un argument d’autorité — toujours le même — qui tient en une phrase, Madrid accrédite l’idée que pour les Catalans, « l’Espagne est une prison ».

     

    Dogmatisme à Madrid, pragmatisme à Londres : l’Espagne doit regarder autour d’elle et jeter du lest, sinon ça ira très mal.


    François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Radio-Canada.













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