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    France - Universités: quand l’anglais divise les Français

    En ouvrant la porte à l’enseignement en anglais, la France s’inscrit-elle à contre-courant d’une tendance dans le monde de l’enseignement supérieur?

    25 mai 2013 |Christian Rioux | Europe
    La généralisation de l’enseignement en anglais serait loin d’être irréversible en France.
    Photo: Agence France-Presse (photo) Loïc Venance La généralisation de l’enseignement en anglais serait loin d’être irréversible en France.

    Que propose la loi Fioraso?


    • La loi Toubon autorisait déjà les professeurs invités à dispenser des cours dans une autre langue que le français. La nouvelle loi permettra de créer des cursus entièrement en anglais et supprimera la demande de dérogation qui était jusque-là nécessaire.
    • La loi veut augmenter de 12 à 15 % le nombre d’étudiants étrangers en France en ciblant particulièrement les pays émergents : le Brésil, la Corée, la Chine, etc.
    • Un amendement adopté par les députés obligera les étudiants étrangers à apprendre le français même s’ils suivent un cursus en anglais. Cette connaissance devrait aussi être évaluée à la fin des études.
    • Selon la ministre Geneviève Fioraso, à peine 1 % des cours seront dispensés en anglais.

    Paris — Jeudi dernier, l’Assemblée nationale française adoptait la loi Fioraso, du nom de la ministre de l’Enseignement supérieur, qui ouvre la porte à l’enseignement en anglais dans les universités françaises. Cette loi destinée à attirer plus d’étudiants étrangers en France autorisera la création de cursus entièrement en anglais alors que la loi Toubon limite actuellement ces cours aux seuls enseignements dispensés par des professeurs invités ou dans le cadre de programmes d’échange.


    Depuis plusieurs semaines, la discussion qui doit se poursuivre au Sénat a permis de constater la profonde division du milieu universitaire sur le sujet. Plusieurs se demandent même si la France, en ouvrant la porte à l’enseignement en anglais, ne s’inscrit pas à contre-courant d’une tendance récente dans le monde de l’enseignement supérieur.


    C’est ce que semblent accréditer certaines décisions prises récemment par plusieurs universités étrangères. En mars dernier, 27 universités chinoises décidaient en effet de rejoindre les prestigieuses universités de Pékin et de Hong Kong et d’abandonner l’épreuve d’anglais que devaient jusque-là réussir les étudiants lors de leur examen d’entrée. Afin d’élargir leur base de recrutement, ces grandes universités n’exigent donc plus la connaissance de l’anglais comme prérequis à l’inscription.


    En libéralisant les cursus en anglais, la France dit s’inspirer de son voisin allemand où, depuis 1998, l’anglais a littéralement envahi les études supérieures. Pourtant, en Allemagne aussi, la décision est controversée. « Cet usage s’est rapidement répandu dans les années 2000, au point qu’aujourd’hui la presque totalité des diplômes de haut niveau (master) sont en anglais », expliquait récemment à l’Agence France-Presse le professeur de Strasbourg Claude Truchot, spécialiste de la géopolitique des langues. Or, l’an dernier, la Conférence des recteurs des universités allemandes déplorait le fait que, si la généralisation de l’enseignement en anglais permettait d’attirer davantage d’étudiants étrangers, elle pouvait aussi nuire à la recherche puisqu’elle incitait à ignorer des pans entiers de la recherche effectuée dans d’autres langues européennes. On constate aussi que les étudiants étrangers repartent souvent de l’Allemagne sans avoir appris la langue du pays.


    « De nombreux enseignants allemands n’ont pas les compétences linguistiques requises pour garantir que l’enseignement dispensé en anglais est de haut niveau », font aussi remarquer les recteurs. Selon une étude réalisée auprès d’étudiants en médecine, 25 % d’un texte en anglais leur échappe, faute de connaissances linguistiques suffisantes.

     

    Enseignement au rabais


    Ce virage vers l’anglais ne peut se faire qu’au détriment de la qualité des cours, estime l’ingénieur en informatique Joël Journaux. Ce spécialiste en reconnaissance optique, qui a fondé sa propre entreprise, ELSA, sait de quoi il parle. Il y a quelques années, l’EPITA, la grande école d’ingénierie informatique où il enseigne à Paris, avait décidé de multiplier le nombre de cours en anglais. « Rapidement nous sommes revenus sur cette décision, car nous avons constaté que le niveau baissait, dit-il. C’était la catastrophe ! Le premier devoir d’une grande école ou d’une université n’est pas de parler anglais, mais d’avoir un haut niveau de savoir. On ne peut pas sacrifier l’un pour l’autre. »


    À l’EPITA, les étudiants qui s’orientent vers le droit international ou le marketing suivent certains cours en anglais. Par contre, les cours de sciences fondamentales, de mathématiques, de traitement du signal, de sciences physiques et d’informatique sont tous en français. Ce qui n’empêche pas l’école de recruter 20 % d’étudiants étrangers.


    La raison est simple, dit Joël Journaux. « Je peux bien faire un cours en anglais, mais ce ne sera pas le même qu’en français. Et de loin. Pour enseigner l’entropie ou la mécanique quantique, il faut utiliser toutes les ressources de la langue, trouver des images, des métaphores, savoir improviser, attirer la curiosité. C’est déjà difficile en français. En anglais, c’est impossible pour la très grande majorité des professeurs, à moins de rabaisser le niveau. »


    C’est donc au prix d’une baisse de la qualité de l’enseignement, croit ce chercheur, que les cours en anglais risquent de se généraliser avec la loi adoptée jeudi à l’Assemblée nationale. L’anglais véhiculaire, ou globish, possède entre 1500 et 2000 mots, rappelle-t-il. « Si cela suffit pour des échanges commerciaux et parler du temps qu’il fait, c’est loin d’être suffisant pour manipuler des concepts et développer la pensée. On n’enseigne pas dans une langue véhiculaire. Il faut utiliser sa langue maternelle. À moins de rabaisser le maître au niveau des élèves… »


    Joël Journaux comprend fort bien que de petits pays comme les Pays-Bas et la Suède, souvent cités comme exemples, dont la langue est très peu parlée dans le monde et qui ont de faibles capacités de traduction, dispensent une partie de leurs cours en anglais. « Mais quand je vois de grands pays comme la France et l’Allemagne enseigner en anglais, je trouve que c’est une capitulation. La langue n’est pas neutre. Il n’est pas étonnant que les écoles de commerce aient adopté l’anglais. En parlant une langue, on en adopte en partie les idées et les concepts. »

     

    Un message désastreux


    Récemment, dans le journal Libération, une dizaine d’universitaires du monde entier signaient une lettre ouverte affirmant que, si la France était le quatrième pays du monde à accueillir le plus d’étudiants étrangers, c’était justement parce qu’elle représentait « un modèle culturel alternatif aux modèles anglo-saxons dominants ».


    Pour Joël Journaux, la loi Fioraso adresse un message désastreux à la francophonie. « Elle exprime un manque de confiance en soi et dans le rayonnement du français. Moi, j’ai confiance dans le français, qui est une langue robuste, apte au maniement des concepts et qui va rester dans la course. »


    Selon lui, la performance de la France ne peut pas se mesurer au nombre de cours qu’on y dispense en anglais, mais par le progrès des sciences elles-mêmes. « Or, en sciences, la France possède un excellent niveau, dit-il. Elle n’a pas à se dénigrer. C’est en maintenant ce niveau qu’on attirera les meilleurs élèves du monde entier. C’est ça et rien d’autre qui séduira les étudiants étrangers. Car, si c’est pour étudier en anglais, ils pourraient bien préférer l’original à la copie. »


    Selon Claude Truchot, la généralisation de l’enseignement en anglais est loin d’être irréversible en France. « Nous avons encore une chance de pouvoir proposer, sur ce qui est devenu un marché mondial de l’enseignement supérieur, des formations de haut niveau en français. À condition d’y ajouter un apprentissage diversifié des langues étrangères, que vous ne trouverez plus en Europe du Nord, et encore moins aux États-Unis ou au Royaume-Uni. Nos cursus peuvent bien sûr comporter des enseignements en langue étrangère, mais l’essentiel, c’est que la colonne vertébrale reste dans la langue du pays, car c’est dans cette langue que les étudiants apprennent le mieux. »


    Encore faut-il que la France en ait conscience.













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