La voie qu’entend emprunter la Catalogne
Échec de négociation d’un pacte fiscal pour revoir la distribution des impôts, déclenchement d’élections anticipées, adoption d’un référendum consultatif sur l’autogestion de la communauté autonome… Que ce soit par l’indépendance ou par un fédéralisme explicite, Barcelone envoie le message clair à Madrid que la Catalogne reprendra les pouvoirs nécessaires à sa pleine autonomie, et ce, « avec ou sans l’autorisation du gouvernement central ».
À l’instar du Québec, la cause souverainiste en Catalogne tire ses racines dans un conflit du xviiie siècle. Le 11 septembre 1714, Barcelone est assiégée dans une bataille qui met fin à la guerre de succession d’Espagne. La Catalogne est alors rattachée au Royaume espagnol. C’est à cette date que se célèbre aujourd’hui la fête nationale des Catalans, la Diada. Le 11 septembre dernier, les Catalans ont souligné de façon spectaculaire cet anniversaire : selon les estimations des policiers, un million et demi de personnes sont descendues dans les rues de Barcelone en scandant « Catalogne : nouvel État de l’Union européenne ».
« Il y avait des gens de partout au pays. On a mobilisé des trains, des bus, des autocars pour mobiliser le plus de gens possible. Il y a même des gens qui sont venus de Perpignan, en France, pour manifester », relate avec enthousiasme Aristarc Claramunt, bénévole de l’Assemblée nationale de Catalogne (ANC). L’ANC est un mouvement citoyen élaboré notamment en réaction à la résignation de Madrid à reconnaître la nation catalane en 2010.
Les raisons profondes
« La décision du Tribunal constitutionnel d’Espagne de mettre le sabre au nouveau Estatut de Catalunya, un acte qui définit les capacités d’autogestion de la Catalogne, nous a révoltés. L’Espagne nie l’existence de la nation », raconte M. Claramunt. Le 10 juillet 2010, plus d’un million de personnes descendent dans les rues de Barcelone pour dénoncer la décision du tribunal rendu la veille. Dès lors, le mouvement indépendantiste prend de l’ampleur…
La crise économique que traverse péniblement l’Espagne sert la cause indépendantiste en Catalogne. Soumise au régime d’austérité imposé par le gouvernement centraliste de Mariano Rajoy, la dette nationale de la Catalogne est de 41 milliards d’euros, ce qui fait d’elle la communauté autonome la plus endettée d’Espagne. Le chômage atteint en Catalogne un taux rocambolesque de 22 %.
Pourtant, les entreprises catalanes constituent un véritable moteur économique de l’Espagne. « La Catalogne remet environ 8 % de son PIB à l’Espagne pour la redistribution entre les communautés. La banque d’Espagne est la seule source de liquidités de la Catalogne pour rembourser sa dette et prêter de l’argent sur son territoire. Toutefois, on peut croire que la situation serait différente si la communauté autonome pouvait gérer ses impôts », estime le politicologue Klaus-Jürgen Nagel.
Si la crise économique permet de convertir plusieurs nationalistes catalans à la cause indépendantiste, la prémisse de la volonté souverainiste demeure la protection de la culture catalane. En Catalogne, aucune loi n’oblige les entreprises à afficher leurs produits dans les langues officielles, le catalan et le castillan, comme le fait la loi linguistique au Québec.
L’avenir
Toutefois, selon l’anthropologue Manuel Delgado Ruiz, le catalan n’est pas autant menacé que certains le croient. « Ici, on peut donner un cours en catalan ou parler à l’épicerie dans une langue ou l’autre sans même s’en rendre compte. Ces langues sont très proches sur le plan linguistique. Toutes les écoles publiques sont catalanes et il faut parler catalan pour s’assurer un avenir prospère », explique M. Delgado Ruiz, qui est, à la base, castillophone.
Une nuance s’impose toutefois de l’avis du politicologue Klaus-Jürgen Nagel. « Le franquisme a affaibli le catalan. Dans les années 1960 et 1970, plusieurs immigrants castillophones du sud et du centre du pays sont venus travailler en Catalogne. Aujourd’hui, bien que 90 % des habitants disent comprendre le catalan, certains ne peuvent le parler et encore moins l’écrire. Tous les Catalans parlent castillan, mais l’inverse n’est pas vrai », clarifie-t-il en ajoutant que la vague d’immigration récente de près d’un million et demi de Latino-Américains qui ne parlent pas nécessairement le catalan doit aussi être prise en compte.
La Catalogne, un pays ?
Si le rêve des indépendantistes catalans prenait forme, la population de leur pays serait similaire à celle du Québec, soit 7,5 millions d’habitants. Mais la voie du référendum qu’ont empruntée deux fois plutôt qu’une les souverainistes québécois n’est pas une avenue possible en Catalogne : la loi espagnole défend l’unité indissociable de la nation espagnole.
Le titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes (CREQC), André G. Gagnon, compare le gouvernement de Mas à celui de Robert Bourassa. De l’avis du politicologue, le gouvernement catalan cherche plus à mettre de la pression sur le gouvernement espagnol pour obtenir plus d’autonomie qu’à déclarer l’indépendance. « Je ne sais pas qu’elle est la prochaine étape, mais c’est sûr qu’il faudra agir. Le gouvernement de Barcelone n’est pas en mesure de payer ses infirmières. On parle là d’un problème majeur, on est au bord de la faillite », juge-t-il.
Une autre embûche de nature politique entrave l’accession de la Catalogne à l’indépendance. « Les indépendantistes, pour la plupart, veulent rester dans l’Europe, mais l’Union européenne ne veut plus de pays endettés. L’admission est difficile et c’est sans doute une arme qu’utilisera Rajoy pour affaiblir le mouvement indépendantiste et semer la peur et la discorde chez les indépendantistes. Et il a beaucoup de chances d’y arriver », souligne le politicologue Klaus-Jürgen Nagel.
Toutefois, M. Nagel ne croit pas que la Catalogne s’isolerait, sur le plan linguistique,
en devenant indépendante. Pas plus qu’elle ne provoquerait une discorde inconciliable au sein des communautés castillanophone et catalanophone.
« La majorité des gens en Catalogne se disent autant Catalans qu’Espagnols. Comme l’Espagne resterait le plus important marché extérieur du pays et que tous les Catalans parlent castillan, cette langue resterait sans doute une langue officielle du pays. Les catalanophones se sentiraient sans doute plus rassurés quant à la protection de leur langue. »








