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    Sciences Po épinglé

    Le modèle de l’université anglo-américaine en France accumule les dérives financières

    18 juillet 2012 |Christian Rioux | Europe
    Sciences Po est aujourd’hui accusé d’avoir enfreint les règles de fonctionnement d’un établissement public alors que l’institut tire toujours les deux tiers de son financement de l’État.
    Photo: La Presse canadienne (photo) Jacques Brinon Sciences Po est aujourd’hui accusé d’avoir enfreint les règles de fonctionnement d’un établissement public alors que l’institut tire toujours les deux tiers de son financement de l’État.

    Il n’y a pas que les universités McGill et Concordia qui défraient la chronique à cause de certains salaires ou privilèges accordés à leurs administrateurs. En France, la Cour des comptes (équivalent du Vérificateur général) vient d’épingler l’Institut d’études politiques de Paris (IEP), une institution phare du quinquennat de Nicolas Sarkozy qui s’était donné pour objectif de concurrencer les grandes universités américaines dans les classements internationaux. Son directeur, le flamboyant Richard Descoings, mort récemment d’une crise cardiaque dans une chambre d’hôtel de New York, est accusé d’avoir pris de graves libertés avec les finances de l’établissement.


    Selon les révélations du journal Le Monde, la Cour des comptes, qui se penchait pour la première fois sur les finances de Sciences Po, dénonce les primes de 10 000 à 100 000 euros (12 500 à 125 000 $) versées à dix membres du comité exécutif. Ces montants auraient été attribués sans aucune évaluation écrite et à l’insu du conseil d’administration. Ces révélations ne tiennent pas compte du salaire du directeur, révélé en 2011 par le site Médiapart, qui atteignait plus de 500 000 euros (625 000 $).


    Les frais de voyage de Richard Descoings sont aussi montrés du doigt. Mandaté par Nicolas Sarkozy pour proposer une réforme des lycées, il aurait dépensé un million d’euros sans l’accord de son conseil d’administration pour organiser 80 débats dans 76 départements.


    Avec sa pensée « corporate » et son « new public management », Sciences Po était jusqu’à tout récemment proposé en France comme le modèle à suivre de l’université de type anglo-américain. L’école avait augmenté de manière radicale ses droits de scolarité (contrairement aux autres grandes écoles, pour la plupart presque gratuites) et s’était lancée dans une grande campagne pour attirer les étudiants étrangers. Lors du décès de Richard Descoings, les éloges avaient pourtant été unanimes.


    Sciences Po est aujourd’hui accusé d’avoir enfreint les règles de fonctionnement d’un établissement public alors que l’institut tire toujours les deux tiers de son financement de l’État. La Cour des comptes soupçonne même un système de favoritisme permettant de payer grassement des professeurs qui n’assument pas une charge à temps plein. Un rapport définitif sera déposé en septembre.


    « Ce fut une explosion de dépenses », a déclaré au journal Le Monde le chercheur du CNRS Patrick Weil, qui accuse l’ancien directeur d’avoir puisé « dans les aides que certains labos trouvaient » pour financer son expansion tous azimuts. Toujours selon Le Monde, les cartes de crédit avec « droits de tirage à discrétion pour leurs notes de frais » seraient passées d’une à soixante-dix.

     

    Des campus partout


    À l’exemple des universités québécoises qui ont ouvert des campus dans plusieurs villes, Sciences Po a délocalisé certaines de ses activités en province à l’aide de subventions des régions. Plusieurs élus du Conseil général de la Marne ont dénoncé les coûts astronomiques, plus de 100 millions d’euros, consacrés à l’ouverture d’une annexe à Reims. La région de Poitou-Charentes a récemment réduit par deux ses subsides à l’IEP de Poitiers.


    « L’injonction de penser “ corporate ”, au nom de la compétition entre établissements, est une aberration du point de vue de la recherche, écrit Jean-François Bayart. Le refus de travailler dans les régions en partenariat avec les autres instituts de Sciences-Politiques a interdit des économies d’échelle au plan national. » Selon ce chercheur du CNRS, la recherche et l’enseignement en ont pâti. Priorité a été donnée « à de nouvelles disciplines plus dans l’air du temps », plus « susceptibles de drainer des fonds » et respectant le « scientifiquement correct ». Le chercheur dénonce une « politique du chiffre » qui a conduit au « doublement du nombre d’étudiants » au détriment de la qualité.


    Même si ces faits sont révélés pour la première fois, 70 professeurs avaient signé en février un manifeste dénonçant la centralisation, l’opacité des décisions et la réduction du pouvoir collégial des enseignants. « On était en monarchie ; ça va cesser », a déclaré le président de la Fondation nationale des Sciences-Politiques, Jean-Claude Casanova. Les quatre finalistes retenus pour succéder à Richard Descoings ont tous affirmé que la gestion de l’école devait être sérieusement revue.


    Afin de correspondre aux critères de classement des grandes universités internationales, Sciences Po est passé en dix ans de 5000 à 10 000 étudiants, dont 40 % d’étrangers. Il avait aussi ouvert des écoles de journalisme, d’économie et de droit, délaissant notamment la politique comparée. On estime que près de 80 % des membres du cabinet de l’Élysée sont passés par cette école autrefois très prestigieuse, à l’exemple du président lui-même, François Hollande.



    Christian Rioux est correspondant du Devoir à Paris

     
     
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