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    Tensions linguistiques en Ukraine

    Une nouvelle loi qui fait du russe une langue officielle du pays crée des remous

    14 juillet 2012 |Ludovic Langlois-Thérien | Europe
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	Des Ukrainiens ont manifesté devant le parlement, à Kiev, pour dénoncer la nouvelle loi qui fait du russe une langue officielle.</div>
    Photo: Agence France-Presse (photo) Sergei Supinsky
    Des Ukrainiens ont manifesté devant le parlement, à Kiev, pour dénoncer la nouvelle loi qui fait du russe une langue officielle.
    Le mardi 3 juillet, le parlement ukrainien adoptait un projet de loi permettant aux gouvernements des provinces de conférer le statut de « langue officielle » à celles parlées par plus de 10 % de la population locale. Dans un pays où la problématique linguistique est intimement liée à l’identité nationale, le vote a créé un certain émoi.

    Près de 2000 modifications ont été proposées, le président du parlement a démissionné pour ne pas avoir à ratifier le projet de loi et plus d’un millier d’Ukrainiens sont descendus dans la rue pour protester contre ce qui est perçu comme une montée de l’influence russe.


    Bien que l’Ukraine demeure un pays officiellement unilingue, la majeure partie de sa population parle à la fois ukrainien et russe. « Lors du démantèlement de l’URSS, la non-reconnaissance du bilinguisme en Ukraine fut un compromis pour assurer la paix sociale », explique au téléphone Aneta Pavlenko, professeure de linguistique à la Temple University de Philadelphie. « L’identité nationale de l’Ukraine fut alors construite essentiellement autour de la langue ukrainienne, sans s’inscrire dans un projet culturel de grande envergure », ajoute aussitôt Mme Pavlenko.


    Aujourd’hui, alors que la culture russe est de plus en plus dynamique, portée par les pétrodollars de Moscou, la langue russe occupe une place grandissante dans l’espace public ukrainien. Selon Mme Pavlenko, la langue ukrainienne souffre d’abord du manque de vitalité de la culture ukrainienne.


    D’après la professeure, les événements des dernières semaines sont le résultat d’une certaine manipulation politique de la problématique linguistique. Les différentes factions politiques auraient exagéré l’impact du vote sur le projet de loi afin de faire progresser leurs programmes respectifs, et ce, au détriment de la stabilité du pays. « C’est d’abord le résultat d’une classe politique immature et réductionniste ! », déplore Aneta Pavlenko. Ceux qui soutiennent le projet de loi font valoir les engagements internationaux de l’Ukraine en matière de droits des minorités, tout en prônant un rapprochement vers la Russie ; ceux qui s’y opposent font plutôt valoir le risque de voir l’identité nationale s’effriter au profit de l’influence russe.


    Si Mme Pavlenko trouve « ridicule » le fait que la capitale de l’Ukraine, Kiev, soit majoritairement russophone, elle souligne que le pays demeure relativement paisible et que l’ukrainien n’est pas menacé dans un avenir immédiat.

     

    Un parallèle avec le Québec ?


    La situation ukrainienne met en lumière le défi que pose la gestion des langues lorsque les communautés linguistiques majoritaire et minoritaires ne sont pas clairement séparées, mais intégrées.


    Selon le professeur de philosophie politique Daniel Weinstock, de l’Université de Montréal, cette situation prévaut dans le Québec actuel, où une grande partie des anglophones et francophones cohabitent en s’exprimant simultanément dans les deux langues. Mme Pavlenko et M. Weinstock rendent compte d’une problématique similaire dans la mesure où elle ne se manifeste pas entre les communautés elles-mêmes, mais plutôt entre des langues qui doivent apprendre à coexister.


    En ce sens, en Ukraine comme au Québec, la langue officielle ne fait pas l’objet de pressions internes, mais plutôt externes. En Ukraine, cette pression externe proviendrait de la grande croissance de la culture russe depuis le récent boum économique de la Russie.


    Au Québec, cette pression externe proviendrait de l’internationalisation de l’anglais. « Le Québec a cependant la chance d’être doté d’une culture extrêmement résiliente, ancrée dans un folklore particulier », affirme M. Weinstock.


    Pour Mme Pavlenko, la problématique ukrainienne est biaisée du fait que la culture russe est beaucoup plus dynamique que la culture ukrainienne. Ce dynamisme a des répercussions directes sur l’importance de la langue russe dans la sphère publique ukrainienne. Dans un tel contexte, Mme Pavlenko soutient que le gouvernement de l’Ukraine devrait stimuler la culture nationale en y investissant massivement, plutôt que de légiférer et d’attiser les tensions.


    Toutefois, « il est important que l’État parle la langue de ses citoyens », affirme Mme Pavlenko. À cet égard, « le droit peut offrir un encadrement qui est souhaitable pour assurer la pérennité des minorités et leur participation à la vie collective du pays », rappelle le constitutionnaliste Daniel Turp, de l’Université de Montréal. M. Turp rappelle d’ailleurs que l’Ukraine et le Canada sont tous deux signataires du Pacte international des droits civils et politiques, dont l’article 27 confère le droit aux minorités linguistiques d’avoir « leur propre vie culturelle et d’employer leur langue ».

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	Des Ukrainiens ont manifesté devant le parlement, à Kiev, pour dénoncer la nouvelle loi qui fait du russe une langue officielle.</div>
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	La police antiémeute est intervenue lors d’une manifestation au lendemain de l’adoption de la loi.</div>












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