Václav Havel 1936-2011 - L'ébranlement et la patience
Photo : Illustration: Christian Tiffet - Le Devoir
L'image est restée dans la mémoire du XXe siècle, et particulièrement de cette année 1989 riche en événements (Tien An-Men, départ de Pinochet, chute du mur de Berlin). Le 29 décembre 1989, un homme un peu emprunté dans son costume neuf, offert par les ouvriers d'une usine de confection, est salué par les responsables militaires. Ceux-là mêmes qui quelques semaines plus tôt l'avaient (encore une fois) arrêté pour troubles de l'ordre public. Václav Havel vient d'être élu président de la République tchécoslovaque à l'unanimité, par un parlement issu de l'ancien régime, renversé par la pression pacifique de la rue. Les conseillers du nouveau président n'ont pas le visage austère du totalitarisme, ils vont d'un rockeur américain amateur de scandales à un prince de la famille des Habsbourgs. Le slogan de cette révolution? «La vérité et l'amour triompheront de la haine et du mensonge.»
Tout cela peut faire sourire nos consciences travaillées par le désenchantement, le cynisme, l'individualisme ou simplement un doux consumérisme instantané que l'on surnomme «mieux-être». Il détonne pourtant et montre le pas de côté, ou l'écart, qu'Havel et ses compagnons de la Charte 77 ont introduit dans la politique en essayant de concilier le souci de la vérité, et de la méditation qu'elle exige, avec l'action et l'expérience foisonnante du monde.
La certitude ébranlée
Pour Havel, dans le sillage du philosophe Jan Patocka, signataire de la Charte 77 et mort en détention cette même année, l'histoire est «l'ébranlement de la certitude que représente le sens donné». En 1976, celui qui est d'abord et avant tout dramaturge publie Hôtel des cimes. Il s'agit d'une pièce dans laquelle les dialogues sont constitués de clichés ou de phrases interchangeables que les personnes répètent à l'infini. Les affirmations ou les questions rebondissent sans trouver d'écho. Tout le monde est devenu sourd, incapable d'entendre les interrogations du quotidien. Les personnages sont pris dans leur discours dont ils ne peuvent plus sortir. Tout semble pourtant proche de basculer, de sortir du même. Mais l'ébranlement n'a pas lieu et chacun reprend sa place. Silence. Une sirène de train. Rideau. La parole s'est enrayée, mais le train de l'histoire passe au loin. Il y a encore une chance à saisir.
Cette pièce contient plusieurs des thèmes que Václav Havel va ensuite développer tout au long de sa vie. Le thème majeur est celui du rapport au temps et à l'Histoire. Comment remettre l'histoire en marche? Comment sortir de la répétition du même et introduire du mouvement dans l'histoire? À l'époque du totalitarisme, la question était autrement cruciale qu'aujourd'hui, mais elle est au fond celle de toute démocratie. À vouloir lisser les aspérités, les crises, les conflits de l'histoire, il y a un risque de perdre ce qui fait le terreau d'une société en mouvement. Agir en respectant le conflit et la division est le fondement de la démocratie. Car l'interrogation de toute société, de trouver des médiations dans un espace public ouvert aux conflits et aux problèmes, n'est jamais complètement résolue. La démocratie, et c'est sa force, est toujours à venir, toujours inachevée, même si la technocratie peut facilement nous endormir dans le confort des procédures, seraient-elles légitimes. Il s'agit de regarder à nouveau la complexité des situations et d'éviter les approches faussement consensuelles et troubles.
Président hors des partis
Même si les révolutions ne peuvent garder leur mouvement quand elles se transforment en régime, pour reprendre les mots de Merleau-Ponty, Havel, élu quatre fois président (deux fois de la Tchécoslovaquie, deux fois de la République tchèque) en se situant en dehors des partis, a voulu garder une position originale, donnant ainsi un autre horizon au jeu politique traditionnel.
Nous savons particulièrement, en cette année 2011, que le temps est d'abord pour nous ce qui fait événement, ce qui rompt le déroulement uniforme, ce qui déchire une histoire écrite à l'avance, quand l'histoire redemande la parole, dirait Havel. Il avait, d'ailleurs, eu une belle image dans son premier discours devant le Parlement tchécoslovaque en janvier 1990: «Dans les bureaux du Château de Prague [lieu de la présidence], je n'ai trouvé aucune pendule. Je ressens en cela quelque chose de symbolique: pendant de longues années, on n'a pas eu besoin d'y regarder l'heure parce que, pendant longtemps, le temps s'est arrêté. L'histoire s'était interrompue.»
Dans ce sens, l'événement qui surgit fait autorité et autorise de nouveaux possibles. Pourtant, il était bien placé pour ne pas oublier qu'il faut conjuguer avec la surprise ou la mémoire de l'événement, la patience qui seule transforme le monde et son histoire en profondeur. Le temps ne nous appartient pas, dit-il. Il faut écouter la polyphonie des événements. Non pas dans une attente vaine vis-à-vis de Godot qui ne viendra jamais, mais à la manière d'un jardinier. «On ne peut duper une plante, pas plus qu'on ne peut duper l'Histoire. Mais on peut l'arroser.»
Charte 77
La Charte 77 est un de ces manifestes qui ont patiemment influé sur le cours de l'histoire. Ce texte émanait d'un «rassemblement libre, informel et ouvert de personnes de convictions variées [...] réunies par la volonté de s'engager à titre individuel et collectif au respect des droits de l'homme et du citoyen dans notre pays et dans le monde, [...] basé sur la solidarité et l'amitié». Ce texte avait trois grandes lignes.
1. Le régime n'est pas capable de respecter ses propres lois et ses engagements internationaux en matière de droits de l'homme. Il est donc dans le mensonge.
2. Il faut restaurer un dialogue social et, donc, ouvrir l'espace public sans avoir besoin de former de parti ou d'association.
3. La Charte inaugure le temps de la patience. C'est une action de fondation du politique. Elle ne fait qu'ouvrir une brèche.
En demandant ainsi le respect des droits de l'homme, la Charte avait incarné ces droits dans la société de son temps. Havel et les chartistes ont montré que, dans ce monde incertain où nous avons du mal à distinguer quelle action est possible et quelles sont les forces en présence, il reste la possibilité d'une «lumière incertaine, vacillante et souvent faible que des hommes et des femmes, dans leur vie et leur oeuvre, font briller dans n'importe quelles circonstances» (Hannah Arendt, Vies politiques). Ils en ont aussi payé le prix.
Cette vision des droits de l'homme nous semble aujourd'hui si lointaine, elle est pourtant si proche. Sont passés par là la guerre en Irak, avec son projet d'universaliser les droits de l'homme, mais aussi le relativisme ambiant qui limite la question des droits de l'homme aux us et coutumes et aux moeurs. À l'heure d'une mondialisation débridée, la vérité exige encore et toujours un effort de traduction en paroles et en actes, et de traduction entre les cultures. En oubliant ce qu'écrivait Havel dans Le pouvoir des sans pouvoir: «Il nous faut parfois tomber jusqu'au fond de la misère pour reconnaître la vérité, de même qu'il nous faut descendre jusqu'au fond du puits pour apercevoir les étoiles.»
***
Bruno Ronfard, auteur de Václav Havel: la patience de la vérité (DDB, 1994)
Tout cela peut faire sourire nos consciences travaillées par le désenchantement, le cynisme, l'individualisme ou simplement un doux consumérisme instantané que l'on surnomme «mieux-être». Il détonne pourtant et montre le pas de côté, ou l'écart, qu'Havel et ses compagnons de la Charte 77 ont introduit dans la politique en essayant de concilier le souci de la vérité, et de la méditation qu'elle exige, avec l'action et l'expérience foisonnante du monde.
La certitude ébranlée
Pour Havel, dans le sillage du philosophe Jan Patocka, signataire de la Charte 77 et mort en détention cette même année, l'histoire est «l'ébranlement de la certitude que représente le sens donné». En 1976, celui qui est d'abord et avant tout dramaturge publie Hôtel des cimes. Il s'agit d'une pièce dans laquelle les dialogues sont constitués de clichés ou de phrases interchangeables que les personnes répètent à l'infini. Les affirmations ou les questions rebondissent sans trouver d'écho. Tout le monde est devenu sourd, incapable d'entendre les interrogations du quotidien. Les personnages sont pris dans leur discours dont ils ne peuvent plus sortir. Tout semble pourtant proche de basculer, de sortir du même. Mais l'ébranlement n'a pas lieu et chacun reprend sa place. Silence. Une sirène de train. Rideau. La parole s'est enrayée, mais le train de l'histoire passe au loin. Il y a encore une chance à saisir.
Cette pièce contient plusieurs des thèmes que Václav Havel va ensuite développer tout au long de sa vie. Le thème majeur est celui du rapport au temps et à l'Histoire. Comment remettre l'histoire en marche? Comment sortir de la répétition du même et introduire du mouvement dans l'histoire? À l'époque du totalitarisme, la question était autrement cruciale qu'aujourd'hui, mais elle est au fond celle de toute démocratie. À vouloir lisser les aspérités, les crises, les conflits de l'histoire, il y a un risque de perdre ce qui fait le terreau d'une société en mouvement. Agir en respectant le conflit et la division est le fondement de la démocratie. Car l'interrogation de toute société, de trouver des médiations dans un espace public ouvert aux conflits et aux problèmes, n'est jamais complètement résolue. La démocratie, et c'est sa force, est toujours à venir, toujours inachevée, même si la technocratie peut facilement nous endormir dans le confort des procédures, seraient-elles légitimes. Il s'agit de regarder à nouveau la complexité des situations et d'éviter les approches faussement consensuelles et troubles.
Président hors des partis
Même si les révolutions ne peuvent garder leur mouvement quand elles se transforment en régime, pour reprendre les mots de Merleau-Ponty, Havel, élu quatre fois président (deux fois de la Tchécoslovaquie, deux fois de la République tchèque) en se situant en dehors des partis, a voulu garder une position originale, donnant ainsi un autre horizon au jeu politique traditionnel.
Nous savons particulièrement, en cette année 2011, que le temps est d'abord pour nous ce qui fait événement, ce qui rompt le déroulement uniforme, ce qui déchire une histoire écrite à l'avance, quand l'histoire redemande la parole, dirait Havel. Il avait, d'ailleurs, eu une belle image dans son premier discours devant le Parlement tchécoslovaque en janvier 1990: «Dans les bureaux du Château de Prague [lieu de la présidence], je n'ai trouvé aucune pendule. Je ressens en cela quelque chose de symbolique: pendant de longues années, on n'a pas eu besoin d'y regarder l'heure parce que, pendant longtemps, le temps s'est arrêté. L'histoire s'était interrompue.»
Dans ce sens, l'événement qui surgit fait autorité et autorise de nouveaux possibles. Pourtant, il était bien placé pour ne pas oublier qu'il faut conjuguer avec la surprise ou la mémoire de l'événement, la patience qui seule transforme le monde et son histoire en profondeur. Le temps ne nous appartient pas, dit-il. Il faut écouter la polyphonie des événements. Non pas dans une attente vaine vis-à-vis de Godot qui ne viendra jamais, mais à la manière d'un jardinier. «On ne peut duper une plante, pas plus qu'on ne peut duper l'Histoire. Mais on peut l'arroser.»
Charte 77
La Charte 77 est un de ces manifestes qui ont patiemment influé sur le cours de l'histoire. Ce texte émanait d'un «rassemblement libre, informel et ouvert de personnes de convictions variées [...] réunies par la volonté de s'engager à titre individuel et collectif au respect des droits de l'homme et du citoyen dans notre pays et dans le monde, [...] basé sur la solidarité et l'amitié». Ce texte avait trois grandes lignes.
1. Le régime n'est pas capable de respecter ses propres lois et ses engagements internationaux en matière de droits de l'homme. Il est donc dans le mensonge.
2. Il faut restaurer un dialogue social et, donc, ouvrir l'espace public sans avoir besoin de former de parti ou d'association.
3. La Charte inaugure le temps de la patience. C'est une action de fondation du politique. Elle ne fait qu'ouvrir une brèche.
En demandant ainsi le respect des droits de l'homme, la Charte avait incarné ces droits dans la société de son temps. Havel et les chartistes ont montré que, dans ce monde incertain où nous avons du mal à distinguer quelle action est possible et quelles sont les forces en présence, il reste la possibilité d'une «lumière incertaine, vacillante et souvent faible que des hommes et des femmes, dans leur vie et leur oeuvre, font briller dans n'importe quelles circonstances» (Hannah Arendt, Vies politiques). Ils en ont aussi payé le prix.
Cette vision des droits de l'homme nous semble aujourd'hui si lointaine, elle est pourtant si proche. Sont passés par là la guerre en Irak, avec son projet d'universaliser les droits de l'homme, mais aussi le relativisme ambiant qui limite la question des droits de l'homme aux us et coutumes et aux moeurs. À l'heure d'une mondialisation débridée, la vérité exige encore et toujours un effort de traduction en paroles et en actes, et de traduction entre les cultures. En oubliant ce qu'écrivait Havel dans Le pouvoir des sans pouvoir: «Il nous faut parfois tomber jusqu'au fond de la misère pour reconnaître la vérité, de même qu'il nous faut descendre jusqu'au fond du puits pour apercevoir les étoiles.»
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Bruno Ronfard, auteur de Václav Havel: la patience de la vérité (DDB, 1994)
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