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    Pauvre Villon

    2 décembre 2011 | Christian Rioux | Europe
    Sur la ligne de métro numéro 11 à Paris qui relie les Halles à la Porte des Lilas, il m'arrive de tomber sur un élève qui lit La princesse de Clèves ou L'étranger. Bien sûr, ils sont moins nombreux que ceux qui écoutent du rap dans leur baladeur. Mais, ils existent quand même. Comme existent ces professeurs que j'observe du coin de l'œil, assis sur la banquette avec un gros cartable sur les genoux. Ils corrigent les dissertations de leurs élèves sur ces mêmes romans de Madame de Lafayette et de Camus. Il faut les voir tracer minutieusement à l'encre rouge leurs commentaires dans la marge. On voudrait se pencher au-dessus de leur épaule pour lire les encouragements et les critiques qu'ils professent à ces jeunes esprits.

    À chaque rentrée scolaire, la petite librairie de mon quartier sur l'avenue Gambetta déborde de piles de livres destinés aux élèves. Ceux-ci y font la queue avec leurs parents pour acheter Eugénie Grandet de Balzac, Les lettres persanes de Montesquieu ou Les trois contes de Flaubert. À l'heure où le débat s'amorce au Québec, rappelons que la France fait partie de ces pays où le ministère de l'Éducation n'hésite pas à proposer pour chaque année scolaire une liste exhaustive d'oeuvres littéraires. Les professeurs sont libres de s'en inspirer ou pas, mais ils savent ainsi quels ouvrages sont jugés essentiels à la formation des élèves. L'étude d'extraits de certains d'entre eux est même parfois obligatoire. Tremblay, Godbout et Miron sont notamment au programme des lycées (cégep).

    Dans le débat qui s'amorce au Québec, une chose est étonnante. Partout il est question du «plaisir», du «désir», de ce «qui va plaire», «intéresser», «sera apprécié», va «toucher» ou «émouvoir» les élèves. Jamais de ce qui importe. À lire ce qui s'écrit, on a l'impression que la littérature n'est au fond qu'un agréable passe-temps pour gens cultivés.

    Ne croyez pas que je dédaigne le plaisir, mais si la littérature ne devait être qu'un «plaisir», une manière de se divertir ou de bien «perler» comme le laissent croire tant de ses défenseurs, il faudrait, je le dis brutalement, se dépêcher de la chasser des écoles. Et c'est probablement parce que, en haut lieu, on la considère déjà ainsi qu'elle est pratiquement disparue des programmes. Quand on ne la remplace pas par une série de succédanés, des articles de journaux à la «twittérature».

    Il y a une raison simple à cette disparition. C'est qu'on ne perçoit plus la littérature comme une façon d'appréhender le monde, de le comprendre et d'en explorer la complexité. Si la littérature doit avoir sa place à l'école, c'est pour cela et pour rien d'autre. Et c'est parce que, pour ce faire, certains livres seront toujours plus essentiels que d'autres, qu'ils devraient êtres étudiés en priorité. Peu importe qu'ils plaisent ou non aux jeunes, aux immigrants, à la plèbe ou aux dames cultivées d'Outremont. Se demande-t-on si la règle de trois et le théorème de Pythagore sont «plaisants», «distrayants» et «proches de la réalité des jeunes»?

    On frémit à entendre cette enseignante citée dans Le Devoir expliquer qu'elle n'a jamais pu enseigner la poésie à ses élèves. Comme si tout n'était qu'une question de «goût». Ne pas enseigner la poésie aux élèves, c'est d'abord ne pas respecter le programme, ce à quoi tout enseignant est tenu. C'est ensuite priver les élèves de toute une compréhension du monde et de leur langue.

    L'écrivain Renaud Camus écrit que la syntaxe, c'est «l'autre dans la langue». C'est-à-dire ce qui nous oblige à tenir compte des autres qui nous écoutent et à ne pas nous contenter de parler pour notre petite coterie ou pour nous-mêmes — comme les médias dits «sociaux» nous y incitent tant. On pourrait dire que la littérature, comme l'histoire, les mathématiques ou la géographie, est ce qui oblige l'enfant à sortir de son petit monde immédiat. Voilà pourquoi elle devrait être au coeur de l'apprentissage du français dès le plus jeune âge.

    Mais nos pédagogues préfèrent compter les «minorités visibles» dans les photos des manuels scolaires plutôt que de s'occuper de l'essentiel. L'essentiel serait de mettre la littérature québécoise au coeur de l'enseignement du français et de la formation des maîtres, parce que c'est celle qui nous définit le mieux. Elle est notre culture commune. Mais pas uniquement. Il faut se méfier du corporatisme qui transpire parfois du livre que vient de publier l'UNEQ sur cette question (Plaidoyer pour l'enseignement d'une littérature nationale). Comme si certains étaient plus intéressés à grignoter la petite place qu'occupe encore la littérature française au secondaire et au cégep plutôt que de redonner sa place à toute la littérature.

    Rien ne sert de jouer à la grenouille qui se croit plus grosse que le boeuf. Il faut enseigner toute la littérature francophone, qui seule permet de couvrir tout le spectre historique et littéraire. Les oeuvres traduites devraient être relégués à la marge non seulement parce qu'elles ne font pas partie de notre patrimoine littéraire, mais parce qu'une traduction a rarement les mêmes qualités littéraires.

    Le programme est vaste pour peu que nos ministres veuillent bien cesser de surfer sur les modes et autres twittératures.
     
     
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