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    Autre pays...

    Denise Bombardier
    21 mai 2011 |Denise Bombardier | Europe | Chroniques
    En France, l'on a tendance à théâtraliser la vie et la politique. C'est une société marquée par la littérature, ce qui explique, en partie, le rôle incomparable des intellectuels et des écrivains à travers l'histoire. Dans le monde parisien, l'on fait ou défait des réputations par plaisir de la formule, mais surtout on se porte à la défense d'une élite se revendiquant de gauche dès lors qu'elle est mise à mal par les médias ou la justice. Depuis une semaine, rien ne nous a été épargné dans cette glauque histoire concernant Dominique Strauss-Kahn, le ci-devant directeur du FMI.

    J'ai entendu dire dans un de ces dîners en ville, sorte de messe souvent peu orthodoxe, qu'«une fellation forcée ne peut être comparée à un viol». J'ai rencontré moult gens qui défendent la théorie du complot et qui crachent sur le système judiciaire américain. J'ai entendu Bernard Henri-Lévy dénoncer les «tricoteuses au pied de l'échafaud médiatique» qui osent dire du mal de son ami de 25 ans et voisin de palais à Marrakech et exiger un traitement spécial pour l'ex-futur candidat à la présidentielle française. J'ai écouté, abasourdie, des amies féministes célèbres faire l'éloge de la «victime» DSK en ignorant la présumée réelle victime, l'équivalent de cette soubrette tant abusée dans les romans français où «monsieur les prend en levrette».

    J'ai assisté sans surprise à l'alignement partisan des uns et des autres, mais avant tout au discours de la gauche dont les propos voilaient à peine le mépris de classe. Comment un homme puissant à la trajectoire stellaire peut-il être mis en accusation par une femme de chambre africaine? Qu'est-ce que cette égalité américaine où les manants et les sans-grades ont des droits égaux à ceux d'un brillantissime leader de la planète? Ce que j'ai entendu m'a ramenée des années en arrière, lorsque sur le plateau de Bernard Pivot j'avais dénoncé un écrivain pédophile qui racontait dans un journal intime publié chez Gallimard comment il sodomisait de jeunes lycéennes, son terrain de chasse privilégié. J'avais eu droit à cette occasion aux opprobres des «ouverts d'esprit» qui me qualifiaient de «mal baisée» et d'autres mots d'oiseaux.

    Car le Paris médiatico-littéraire aime les sulfureux, les pervers, les coquins, comme on a toujours désigné les harceleurs sexuels. «Patelin et enjôleur [...] au-delà parfois du raisonnable», écrivait dès 1999 dans Le Monde une journaliste au sujet de DSK. Victime de son sex-appeal, dit aujourd'hui son biographe officiel Michel Taubmann, qui prétend que DSK était «plus dragué que dragueur». Un proche dit qu'en présence de jeunes femmes, «la consigne était de le tenir à distance de celles-ci. Une façon de le protéger de ses démons». Quant à sa femme Anne Sinclair, ancienne journaliste-vedette de la télévision, elle a déclaré à L'Express en 2006 qu'elle était plutôt fière de la réputation de séducteur invétéré de son mari, ajoutant: «C'est important de séduire pour un homme politique.»

    La journaliste Tristane Banon, qui s'apprêterait à déposer une poursuite pour tentative de viol, avait en 2002, dans le cours de son travail, mesuré la «séduction» de Dominique Strauss-Kahn. Il était comme «un chimpanzé en rut», a-t-elle raconté. «Ça s'est fini très, très violemment. On s'est battu au sol [...]. Il a dégrafé mon soutien-gorge, il a essayé d'ouvrir mon jean.» Sa mère, membre du Parti socialiste, a convaincu alors sa fille de ne pas le poursuivre pour des «raisons familiales et amicales».

    Peu importe l'avenir. La France entière vient de passer dans une autre dimension. Et l'on peut imaginer que les «coqs gaulois» ne pourront plus chanter sous les applaudissements et les sourires. Les femmes harcelées deviendront plus loquaces et sortiront désormais du placard. Le droit de cuissage, réservé jadis aux monarques mais étendu dans nos sociétés démocratiques aux hommes de par leur sexe et le pouvoir qu'ils exercent, devra être proscrit au même titre que l'esclavage. Au Québec, nous menons ce combat difficile et complexe et rares sont ceux qui comme en France trouvent sympathiques les trop chauds lapins.

    J'ai connu au cours de ma carrière des hommes politiques sexuellement insistants: des patrons ambigus dans leur rapport aux femmes sous leurs ordres. Et une consoeur, entre autres, a subi les assauts du premier ministre Lévesque. La classe journalistique entière a étouffé l'affaire et ma consoeur a préféré se taire publiquement de peur d'en subir elle-même les conséquences. La société québécoise s'est policée depuis. Le respect des femmes fait partie de sa culture.

    Au cours d'interventions publiques, cette semaine en France, trop d'interlocuteurs qualifiaient devant moi l'Amérique du Nord, y compris le Québec, de société prude et puritaine quant à la sexualité. Comme si la licence et le harcèlement sexuel exprimaient une quelconque libération et un affranchissement progressiste. Le latin lover à la Berlusconi et l'éloge de la dépravation dans les milieux parisiens recouvrent plutôt une violence à l'égard des femmes et liée au plus archaïque machisme.

    L'égalité des sexes telle que vécue au Québec n'empêche certes pas les machos de sévir et les abuseurs de femmes d'abuser de celles-ci. Mais notre société réduit le champ d'action des harceleurs et autres consommateurs de femmes qui sont à vrai dire l'antithèse des vrais séducteurs. Et surtout, les victimes de violence sexuelle sont traitées avec une bienveillance que pourraient nous envier aujourd'hui nombre de Françaises.

    ***

    denbombardier@videotron.ca












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