Le grand frisson
Les cerisiers étaient en fleurs à Toulouse et les lilas aussi. Ce n'était presque plus le printemps; un peu d'été emplissait déjà les terrasses et verdissait les arbres. Pourtant, autour de moi, la semaine dernière, on parlait peu du temps joyeux, on évoquait une sorte de grand frisson politique qui semblait vouloir empêcher les roses de fleurir dans tous les coins de l'Europe communautaire.
En France d'abord. Deux sondages, coup sur coup, donnaient Marine Le Pen, la nouvelle leader du Front national, le parti xénophobe français, en tête lors du premier tour prévu pour mai 2012. C'était le cauchemar du 21 avril 2002 qui revenait. Lors du premier tour de cette élection, son père, Jean-Marie Le Pen, avait coiffé le socialiste Lionel Jospin de peu et avait forcé un deuxième tour entre la droite traditionnelle de Jacques Chirac et l'extrémisme du Front national. Cette fois-ci, le scénario serait différent: c'est le président Sarkozy qui serait éliminé au premier tour.
Cela n'a pas amusé mes amis malgré le fait qu'une telle hypothèse assurerait le retour au pouvoir des socialistes. Car cette montée de la droite populiste et xénophobe semble maintenant confirmée. Ce n'est plus une conséquence ponctuelle de la crise ou de l'insécurité. Marine, ce joli prénom, a réussi à banaliser une idéologie haineuse et réactionnaire et à la faire entrer dans le paysage politique «normal». On ne se cache plus quand on vote pour le Front national, de crainte de passer pour un sympathisant nazi ou pour un raciste. On peut être un bon Français et voter pour remettre les étrangers à leur place, c'est-à-dire chez eux. Mais, plus que ce sondage, c'est le grand froid populiste qui se manifeste en ce printemps hâtif qui inquiète.
Il y a quelques jours, la Hongrie du conservateur Viktor Orban adoptait une nouvelle constitution qui se réclame de Dieu et de la Vierge Marie, qui interdit l'avortement et crée des crimes d'opinion pour la presse. Le nouveau texte veut affirmer l'identité nationale hongroise, qui serait menacée par l'Europe multiculturelle et les flux migratoires. Le président français a aussi lancé un grand débat sur le même thème, confortant ainsi les peurs exprimées par Marine Le Pen.
Dimanche dernier, en Finlande, le Parti des vrais Finlandais, un parti xénophobe et eurosceptique, remportait 19 % des voix, alors qu'il n'en avait recueilli que 4 % il y a quatre ans. Dorénavant troisième force politique de ce pays qui connaît une très faible immigration, ce parti, qui se joindra à la coalition gouvernementale, menace de bloquer le plan de sauvetage européen pour le Portugal et de réduire radicalement l'immigration.
***
Cette nouvelle poussée inattendue vient confirmer la consolidation des idées populistes d'extrême droite dans la vie politique européenne, car ce n'est pas un phénomène soudain provoqué par la crise mondiale des dernières années. C'est un mouvement de fond qui se développe depuis une dizaine d'années. On compte 27 partis populistes de droite radicale dans 18 pays, et ils sont représentés dans quatorze Parlements. Cette droite xénophobe ne participe au pouvoir qu'en Italie, où la Ligue du Nord tient le sort du gouvernement Berlusconi entre ses mains. Par contre, elle joue un rôle fondamental, en détenant la balance du pouvoir, dans des pays comme le Danemark, les Pays-Bas et la Belgique. Dans ce dernier pays, c'est la droite flamande antimusulmane et antifrancophone qui a précipité la Belgique dans une crise institutionnelle qui laisse le pays sans gouvernement depuis exactement un an.
Tous ces partis possèdent des caractéristiques communes. Ils sont ultranationalistes, récusent les élites politiques traditionnelles, soulignent la trop grande place que prend l'islam dans leur société, veulent réguler l'immigration et remettent en cause le rôle de la monnaie commune ainsi que la construction européenne. Or, pour ne pas voir grignoter leur clientèle par ces partis, les formations traditionnelles, comme le parti de Sarkozy, ont dangereusement surfé sur les mêmes thèmes, attisant ainsi les mêmes peurs et leur conférant une sorte de respectabilité.
La mouvance de droite populiste se nourrit aussi de divers phénomènes qu'on peut retrouver ici. Une bonne partie de son électorat est constituée de travailleurs pauvres et non syndiqués, qui sont les premières victimes des ralentissements économiques. Cette partie de la population se sent abandonnée par les gouvernements traditionnels. Ces travailleurs précaires se sentent marginalisés. Ils sont aussi parmi les citoyens les moins bien éduqués et parmi ceux qui participent le moins à la vie collective. Ils entretiennent une haine sourde envers les élites classiques, les syndicats et les «gros» gouvernements.
Les partis de droite profitent aussi de la baisse de participation aux différents scrutins. Cette diminution radicale ne se constate cependant pas dans la population âgée, qui accomplit religieusement son devoir citoyen. Les partis de droite ciblent systématiquement cette tranche de la population en brandissant le fléau (souvent inventé) de l'insécurité croissante, de la criminalité ou de la disparition des valeurs traditionnelles, qu'on maquille parfois en valeurs identitaires.
Les jeunes et les gens éduqués résistent généralement à ces invocations passéistes; or les jeunes, en particulier, constituent la strate de la société qui vote de moins en moins. En rentrant de l'été toulousain, j'ai été pris d'un incontrôlable frisson qui ressemble en plusieurs points à celui qui balaie l'Europe occidentale ces jours-ci.
En France d'abord. Deux sondages, coup sur coup, donnaient Marine Le Pen, la nouvelle leader du Front national, le parti xénophobe français, en tête lors du premier tour prévu pour mai 2012. C'était le cauchemar du 21 avril 2002 qui revenait. Lors du premier tour de cette élection, son père, Jean-Marie Le Pen, avait coiffé le socialiste Lionel Jospin de peu et avait forcé un deuxième tour entre la droite traditionnelle de Jacques Chirac et l'extrémisme du Front national. Cette fois-ci, le scénario serait différent: c'est le président Sarkozy qui serait éliminé au premier tour.
Cela n'a pas amusé mes amis malgré le fait qu'une telle hypothèse assurerait le retour au pouvoir des socialistes. Car cette montée de la droite populiste et xénophobe semble maintenant confirmée. Ce n'est plus une conséquence ponctuelle de la crise ou de l'insécurité. Marine, ce joli prénom, a réussi à banaliser une idéologie haineuse et réactionnaire et à la faire entrer dans le paysage politique «normal». On ne se cache plus quand on vote pour le Front national, de crainte de passer pour un sympathisant nazi ou pour un raciste. On peut être un bon Français et voter pour remettre les étrangers à leur place, c'est-à-dire chez eux. Mais, plus que ce sondage, c'est le grand froid populiste qui se manifeste en ce printemps hâtif qui inquiète.
Il y a quelques jours, la Hongrie du conservateur Viktor Orban adoptait une nouvelle constitution qui se réclame de Dieu et de la Vierge Marie, qui interdit l'avortement et crée des crimes d'opinion pour la presse. Le nouveau texte veut affirmer l'identité nationale hongroise, qui serait menacée par l'Europe multiculturelle et les flux migratoires. Le président français a aussi lancé un grand débat sur le même thème, confortant ainsi les peurs exprimées par Marine Le Pen.
Dimanche dernier, en Finlande, le Parti des vrais Finlandais, un parti xénophobe et eurosceptique, remportait 19 % des voix, alors qu'il n'en avait recueilli que 4 % il y a quatre ans. Dorénavant troisième force politique de ce pays qui connaît une très faible immigration, ce parti, qui se joindra à la coalition gouvernementale, menace de bloquer le plan de sauvetage européen pour le Portugal et de réduire radicalement l'immigration.
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Cette nouvelle poussée inattendue vient confirmer la consolidation des idées populistes d'extrême droite dans la vie politique européenne, car ce n'est pas un phénomène soudain provoqué par la crise mondiale des dernières années. C'est un mouvement de fond qui se développe depuis une dizaine d'années. On compte 27 partis populistes de droite radicale dans 18 pays, et ils sont représentés dans quatorze Parlements. Cette droite xénophobe ne participe au pouvoir qu'en Italie, où la Ligue du Nord tient le sort du gouvernement Berlusconi entre ses mains. Par contre, elle joue un rôle fondamental, en détenant la balance du pouvoir, dans des pays comme le Danemark, les Pays-Bas et la Belgique. Dans ce dernier pays, c'est la droite flamande antimusulmane et antifrancophone qui a précipité la Belgique dans une crise institutionnelle qui laisse le pays sans gouvernement depuis exactement un an.
Tous ces partis possèdent des caractéristiques communes. Ils sont ultranationalistes, récusent les élites politiques traditionnelles, soulignent la trop grande place que prend l'islam dans leur société, veulent réguler l'immigration et remettent en cause le rôle de la monnaie commune ainsi que la construction européenne. Or, pour ne pas voir grignoter leur clientèle par ces partis, les formations traditionnelles, comme le parti de Sarkozy, ont dangereusement surfé sur les mêmes thèmes, attisant ainsi les mêmes peurs et leur conférant une sorte de respectabilité.
La mouvance de droite populiste se nourrit aussi de divers phénomènes qu'on peut retrouver ici. Une bonne partie de son électorat est constituée de travailleurs pauvres et non syndiqués, qui sont les premières victimes des ralentissements économiques. Cette partie de la population se sent abandonnée par les gouvernements traditionnels. Ces travailleurs précaires se sentent marginalisés. Ils sont aussi parmi les citoyens les moins bien éduqués et parmi ceux qui participent le moins à la vie collective. Ils entretiennent une haine sourde envers les élites classiques, les syndicats et les «gros» gouvernements.
Les partis de droite profitent aussi de la baisse de participation aux différents scrutins. Cette diminution radicale ne se constate cependant pas dans la population âgée, qui accomplit religieusement son devoir citoyen. Les partis de droite ciblent systématiquement cette tranche de la population en brandissant le fléau (souvent inventé) de l'insécurité croissante, de la criminalité ou de la disparition des valeurs traditionnelles, qu'on maquille parfois en valeurs identitaires.
Les jeunes et les gens éduqués résistent généralement à ces invocations passéistes; or les jeunes, en particulier, constituent la strate de la société qui vote de moins en moins. En rentrant de l'été toulousain, j'ai été pris d'un incontrôlable frisson qui ressemble en plusieurs points à celui qui balaie l'Europe occidentale ces jours-ci.
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