Les fantômes du passé
De la même manière que le passé peut envenimer les rapports entre deux individus, l'Histoire et sa mémoire peuvent obscurcir terriblement les relations entre les peuples. Le voisinage forcé entre la Russie et la Pologne en est l'un des meilleurs exemples.
La tragédie qui étreint les Polonais depuis samedi matin — dans un pays où l'obsession de l'Histoire, la contrition et le deuil ritualisés sont une seconde nature — est d'une ironie terrible.
Car cet écrasement d'avion, qui a tué une centaine de Polonais éminents dont le président lui-même, survient au moment précis où le souvenir du massacre de Katyn allait enfin pouvoir, 70 ans plus tard, être exorcisé. Le drame est survenu peu avant l'atterrissage, à l'endroit même où (à quelques kilomètres près) s'était déroulé, à l'époque, cet épouvantable épisode...
Certaines voix de la Pologne d'aujourd'hui, dont celle de l'ancien président Lech Walesa — qui n'était pas, Dieu merci, dans l'avion —, ont même parlé d'un «Katyn 2». Ce qui est un tantinet outrancier et grandiloquent.
Exorcisme: les autorités russes — malgré une transparence qui reste imparfaite sur les détails; tous les documents de l'époque n'ont pas été remis aux Polonais — avaient enfin, et officiellement, reconnu la vérité globale sur ces événements. À savoir, oui, que l'extermination, par balles, de 22 000 officiers et résistants polonais, en avril 1940, principalement dans une forêt de l'ouest de l'URSS (Katyn), était bel bien un forfait de Staline et de l'État totalitaire soviétique. Et non pas un crime nazi, comme la version moscovite officielle l'a faussement soutenu pendant un demi-siècle.
Mercredi dernier, lors d'une première commémoration du 70e anniversaire de Katyn entre chefs de gouvernements, Vladimir Poutine, même s'il n'a pas prononcé le mot «excuses» que les Polonais attendaient et attendent toujours, est allé loin dans la reconnaissance du tort historique de la Russie soviétique. Il a prononcé les mots «crime», «inexcusable» et «totalitaire», ce qui est quand même pas mal dans sa bouche. Quant à son homologue Donald Tusk, présent à ses côtés ce 7 avril, il avait paru apprécier ces mots à leur juste valeur, et le précédent qu'ils représentent.
***
La politique polonaise des dernières années est déterminée par une «cohabitation» entre une droite assez radicale — nationaliste, religieuse, eurosceptique et antirusse — qu'incarnait le défunt Lech Kaczynski (président depuis 2005), avec son frère jumeau Jaroslaw et leur parti Droit et Justice, et puis un camp plus centriste, conservateur en économie mais plus ouvert sur les questions sociales et la modération géopolitique, incarné lui par le premier ministre Tusk et sa Plateforme civique (au gouvernement depuis 2007).
La seconde commémoration de Katyn, qui devait avoir lieu samedi et qui a avorté de si horrible façon, était un reflet de cette rivalité intra-polonaise.
Tusk, sans doute influencé par le tournant de la dernière année dans les relations russo-américaines, avait pris son parti du virage de Barack Obama et décidé lui-même d'une décrispation de ses propres rapports avec Moscou. Alors que la droite «tendance Kaczynski» campait, elle, dans une attitude plus rigide... refusant par exemple de participer à une manifestation conjointe à Katyn. D'où le rendez-vous séparé — essentiellement entre Polonais — qui devait se dérouler ce funeste 10 avril 2010, en territoire russe, avec le président, des députés, des chefs d'armée, etc.
Comme dramatisation, comme ironie tragique, on ne peut pas imaginer mieux... ou pire. Il y a dans ce drame moderne comme un retour (momentané) de la Pologne éternelle, de cette Pologne qui voguait par habitude de tragédie en tragédie, au gré des occupations et des massacres, et dont la (plutôt) tranquille success story économique des vingt dernières années avait passablement émoussé le caractère «héroïque».
Tragique et cruel, cet épisode ne menace pourtant pas la continuité de l'État. La Pologne moderne est plutôt à droite, mais démocratique et stable, ses institutions décimées trouveront vite des remplaçants intérimaires, puis permanents. Le climat politique en sera même peut-être adouci, en cette année électorale, avec des appels à l'unité nationale qui sonneront vrai.
Même les relations complexes de la Pologne avec l'Europe et la Russie pourraient, en fin de compte, se trouver améliorées. De l'épreuve partagée d'un «Katyn 2» — dont cette fois les Russes ne sont pas coupables — sortirait quelque chose de positif.
***
François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.
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francobrousso@hotmail.com
La tragédie qui étreint les Polonais depuis samedi matin — dans un pays où l'obsession de l'Histoire, la contrition et le deuil ritualisés sont une seconde nature — est d'une ironie terrible.
Car cet écrasement d'avion, qui a tué une centaine de Polonais éminents dont le président lui-même, survient au moment précis où le souvenir du massacre de Katyn allait enfin pouvoir, 70 ans plus tard, être exorcisé. Le drame est survenu peu avant l'atterrissage, à l'endroit même où (à quelques kilomètres près) s'était déroulé, à l'époque, cet épouvantable épisode...
Certaines voix de la Pologne d'aujourd'hui, dont celle de l'ancien président Lech Walesa — qui n'était pas, Dieu merci, dans l'avion —, ont même parlé d'un «Katyn 2». Ce qui est un tantinet outrancier et grandiloquent.
Exorcisme: les autorités russes — malgré une transparence qui reste imparfaite sur les détails; tous les documents de l'époque n'ont pas été remis aux Polonais — avaient enfin, et officiellement, reconnu la vérité globale sur ces événements. À savoir, oui, que l'extermination, par balles, de 22 000 officiers et résistants polonais, en avril 1940, principalement dans une forêt de l'ouest de l'URSS (Katyn), était bel bien un forfait de Staline et de l'État totalitaire soviétique. Et non pas un crime nazi, comme la version moscovite officielle l'a faussement soutenu pendant un demi-siècle.
Mercredi dernier, lors d'une première commémoration du 70e anniversaire de Katyn entre chefs de gouvernements, Vladimir Poutine, même s'il n'a pas prononcé le mot «excuses» que les Polonais attendaient et attendent toujours, est allé loin dans la reconnaissance du tort historique de la Russie soviétique. Il a prononcé les mots «crime», «inexcusable» et «totalitaire», ce qui est quand même pas mal dans sa bouche. Quant à son homologue Donald Tusk, présent à ses côtés ce 7 avril, il avait paru apprécier ces mots à leur juste valeur, et le précédent qu'ils représentent.
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La politique polonaise des dernières années est déterminée par une «cohabitation» entre une droite assez radicale — nationaliste, religieuse, eurosceptique et antirusse — qu'incarnait le défunt Lech Kaczynski (président depuis 2005), avec son frère jumeau Jaroslaw et leur parti Droit et Justice, et puis un camp plus centriste, conservateur en économie mais plus ouvert sur les questions sociales et la modération géopolitique, incarné lui par le premier ministre Tusk et sa Plateforme civique (au gouvernement depuis 2007).
La seconde commémoration de Katyn, qui devait avoir lieu samedi et qui a avorté de si horrible façon, était un reflet de cette rivalité intra-polonaise.
Tusk, sans doute influencé par le tournant de la dernière année dans les relations russo-américaines, avait pris son parti du virage de Barack Obama et décidé lui-même d'une décrispation de ses propres rapports avec Moscou. Alors que la droite «tendance Kaczynski» campait, elle, dans une attitude plus rigide... refusant par exemple de participer à une manifestation conjointe à Katyn. D'où le rendez-vous séparé — essentiellement entre Polonais — qui devait se dérouler ce funeste 10 avril 2010, en territoire russe, avec le président, des députés, des chefs d'armée, etc.
Comme dramatisation, comme ironie tragique, on ne peut pas imaginer mieux... ou pire. Il y a dans ce drame moderne comme un retour (momentané) de la Pologne éternelle, de cette Pologne qui voguait par habitude de tragédie en tragédie, au gré des occupations et des massacres, et dont la (plutôt) tranquille success story économique des vingt dernières années avait passablement émoussé le caractère «héroïque».
Tragique et cruel, cet épisode ne menace pourtant pas la continuité de l'État. La Pologne moderne est plutôt à droite, mais démocratique et stable, ses institutions décimées trouveront vite des remplaçants intérimaires, puis permanents. Le climat politique en sera même peut-être adouci, en cette année électorale, avec des appels à l'unité nationale qui sonneront vrai.
Même les relations complexes de la Pologne avec l'Europe et la Russie pourraient, en fin de compte, se trouver améliorées. De l'épreuve partagée d'un «Katyn 2» — dont cette fois les Russes ne sont pas coupables — sortirait quelque chose de positif.
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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.
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