L'entrevue - La nostalgie des années Thatcher
La «dame de fer» a eu un effet marquant sur tous les partis anglais, estime l'économiste britannique John Blundell
Photo : Agence France-Presse Leon Neal
Margaret Thatcher rentrant chez elle après une nuit passée à l’hôpital, en mars 2008. L’ancienne première ministre britannique «a sauvé la Grande-Bretagne», affirme l’économiste John Blundell.
L'économiste John Blundell, thatchérien de stricte obédience, affirme que la crise financière a été créée par une réglementation excessive. Il soutient que les idées de celle qui fut première ministre du Royaume-Uni de 1979 à 1990 sont plus vivantes qu'on ne le croit.
Québec — La crise financière? John Blundell refuse l'idée selon laquelle ce serait un lointain effet du thatchérisme, idéologie qui a promu les déréglementations depuis les années 80. L'analyse ne surprend pas dans la bouche de John Blundell, biographe et admirateur de la dame de fer. En 2008, l'ancienne première ministre britannique a elle-même désigné cet économiste et directeur général d'un grand think tank de droite anglais (Institute of Economic Affairs) comme l'un de ceux qui avaient synthétisé le «thatchérisme».
Invité la semaine dernière par l'Institut économique de Montréal à prononcer dans la métropole deux discours autour de son dernier opus, Margaret Thatcher, A portrait of the Iron Lady (Londres, Algora, 2008), M. Blundell estime du reste qu'il faudrait «bien plus que la crise actuelle» pour ébranler l'héritage du thatchérisme. Cette pensée, explique-t-il, a permis d'installer solidement dans les esprits l'idée que l'économie de marché était supérieure à l'économie planifiée.
Le Labour transformé
Par exemple, le parti opposé à Thatcher, «le Labour, a été transformé pour toujours», note-t-il. Le parti de gauche est allé jusqu'à «se débarrasser d'une clause de son programme qui favorisait la propriété publique des moyens de production»; lui qui avait nationalisé «à peu près tout» après la Seconde Guerre mondiale. Celle qui a été chef du Parti conservateur pendant toute la décennie 1980 a donc eu un effet sur tous les autres partis anglais, lesquels se sont sentis contraints de se redéfinir par rapport à elle. «Elle a ni plus ni moins créé le New Labour» de Tony Blair, dit M. Blundell. Tony Blair est même considéré en Angleterre par plusieurs comme le vrai «fils spirituel» de Lady Thatcher.
Et alors que le Royaume-Uni est en pleine campagne préélectorale (un scrutin doit se tenir avant la fin du printemps), ils sont plusieurs à se référer à l'ancienne première ministre. Si Margaret Thatcher, âgée de 85 ans et malade, se fait très discrète ces dernières années, son mythe, lui, semble solide.
Pour les dirigeants du Parti conservateur, les difficultés financières actuelles de l'Angleterre (illustrées selon eux par le dernier budget du travailliste Gordon Brown) ainsi que des événements comme la grève à British Airways rappelleront aux Britanniques le fameux «winter of discontent» («l'hiver du mécontentement») qui a précédé la victoire de Thatcher en 1979. Nick Clegg, chef du Parti libéral démocrate anglais — un tiers parti là-bas — s'est lui-même réclamé de Margaret Thatcher récemment, souligne John Blundell. L'influence de la dame dépasse les frontières, insiste-t-il: «Dans un récent discours d'Obama, l'éloge de l'économie de marché rappelait les thèses de Thatcher.»
Discours à contre-courant
Le discours de John Blundell est pour le moins inhabituel, voire à contre-courant. L'admiration sans borne pour le «privé» qui ferait toujours mieux les choses que l'État, propre aux années et aux disciples de Thatcher, s'est heurtée à une dure réalité dans la dernière décennie. Enron, Conrad Black, Lehman Brothers, AIG, Madoff, etc.: ces noms, en vrac, renvoient à l'inefficacité, aux scandales, à la cupidité débridée d'un capitalisme financiarisé trompeur, déréglementé et pyramidal, ayant prospéré dans les années Thatcher-Reagan puis pendant l'ère Greenspan.
M. Blundell insiste pourtant: «La crise que nous avons vécue ne fut pas celle d'un marché non réglementé ou trop légèrement réglementée, comme on l'entend souvent. Au contraire, ce fut la faillite d'un marché très réglementé.» Et il déplore que d'autres réglementations se profilent à l'horizon et aillent «venir s'empiler sur celles qui existent déjà».
Peut-être. Mais arrêtons-nous aux cas du système bancaire canadien, fortement réglementé: plusieurs observateurs ne s'accordent-ils pas à dire que c'est grâce à cela qu'il a mieux résisté à la fameuse tempête? «Certes, il semble bien que ce soit le cas», admet l'économiste britannique, tout en précisant ne pas connaître à fond ce domaine. Lorsqu'on lui demande s'il n'y a pas des domaines, comme les paradis fiscaux, où une réglementation s'impose, voire urge, il semble désarçonné et même inquiété par la question: «Ce n'est pas à moi à répondre à cela... Mais où voulez-vous en venir avec cette question? Vous écrivez une chronique d'opinion ou une interview?»
M. Blundell se dit «davantage intéressé par le portrait plus général et les grands principes» que par des cas précis. Par exemple, «toute bonne réglementation sera fondée sur des principes facilement compréhensibles plutôt que sur une liste de règles cherchant à prévoir tous les cas imaginables». Et c'est cela que Margaret Thatcher avait compris, selon lui, grâce à une compréhension fine de la «nature humaine». Souvent quand les économistes, les politiciens et les journalistes parlent d'une règle ou d'une loi, ils oublient totalement que dès qu'une telle chose est appliquée, l'humain s'emploiera à la contourner: «Si vous adoptez une norme s'appliquant aux entreprises de 50 employés et plus, illustre-t-il, vous verrez, dans les jours qui vont suivre, que les compagnies de 49 employés et moins vont se mettre à se multiplier.»
Les PPP
Au reste, M. Blundell a été étonné de l'intérêt porté par les Québécois aux partenariats public-privé. (C'est sans doute là l'effet d'une dame de fer d'ici, Monique Jérôme-Forget, qui citait souvent les PPP britanniques en exemple.) Pour M. Blundell, il faut éviter toute approche idéologique en la matière: «Chez nous, certains PPP semblent bien fonctionner, mais d'autres ont tourné au cauchemar. J'ai remarqué que plusieurs hommes d'affaires d'expérience ont renoncé à participer à ces aventures, notamment en raison de la paperasse que cela impose et qui est parfois infinie.»
John Blundell aimerait bien qu'un politicien britannique contemporain se donne un programme authentiquement thatchérien qui consisterait par exemple à «stopper l'énorme vague de législation» qui risque de s'abattre sur le Royaume-Uni; à renégocier l'appartenance du Royaume-Uni à l'Union européenne et à améliorer la santé et l'éducation en «entamant les monopoles d'État».
Mais David Cameron, le chef actuel du Parti conservateur (écarté du pouvoir depuis 13 ans), a soutenu récemment qu'il était un «conservateur libéral» (libéral au sens anglais du terme, c'est-à-dire centre gauche). De toute façon, M. Blundell conclut son livre ainsi: «La politique nécessite du leadership et du courage. Je doute que nous revoyions un jour une personne d'une aussi grande ténacité et aussi engagée que Margaret Thatcher. Elle était unique. Elle a sauvé la Grande-Bretagne. Elle a modifié le cours de l'histoire mondiale.»
Québec — La crise financière? John Blundell refuse l'idée selon laquelle ce serait un lointain effet du thatchérisme, idéologie qui a promu les déréglementations depuis les années 80. L'analyse ne surprend pas dans la bouche de John Blundell, biographe et admirateur de la dame de fer. En 2008, l'ancienne première ministre britannique a elle-même désigné cet économiste et directeur général d'un grand think tank de droite anglais (Institute of Economic Affairs) comme l'un de ceux qui avaient synthétisé le «thatchérisme».
Invité la semaine dernière par l'Institut économique de Montréal à prononcer dans la métropole deux discours autour de son dernier opus, Margaret Thatcher, A portrait of the Iron Lady (Londres, Algora, 2008), M. Blundell estime du reste qu'il faudrait «bien plus que la crise actuelle» pour ébranler l'héritage du thatchérisme. Cette pensée, explique-t-il, a permis d'installer solidement dans les esprits l'idée que l'économie de marché était supérieure à l'économie planifiée.
Le Labour transformé
Par exemple, le parti opposé à Thatcher, «le Labour, a été transformé pour toujours», note-t-il. Le parti de gauche est allé jusqu'à «se débarrasser d'une clause de son programme qui favorisait la propriété publique des moyens de production»; lui qui avait nationalisé «à peu près tout» après la Seconde Guerre mondiale. Celle qui a été chef du Parti conservateur pendant toute la décennie 1980 a donc eu un effet sur tous les autres partis anglais, lesquels se sont sentis contraints de se redéfinir par rapport à elle. «Elle a ni plus ni moins créé le New Labour» de Tony Blair, dit M. Blundell. Tony Blair est même considéré en Angleterre par plusieurs comme le vrai «fils spirituel» de Lady Thatcher.
Et alors que le Royaume-Uni est en pleine campagne préélectorale (un scrutin doit se tenir avant la fin du printemps), ils sont plusieurs à se référer à l'ancienne première ministre. Si Margaret Thatcher, âgée de 85 ans et malade, se fait très discrète ces dernières années, son mythe, lui, semble solide.
Pour les dirigeants du Parti conservateur, les difficultés financières actuelles de l'Angleterre (illustrées selon eux par le dernier budget du travailliste Gordon Brown) ainsi que des événements comme la grève à British Airways rappelleront aux Britanniques le fameux «winter of discontent» («l'hiver du mécontentement») qui a précédé la victoire de Thatcher en 1979. Nick Clegg, chef du Parti libéral démocrate anglais — un tiers parti là-bas — s'est lui-même réclamé de Margaret Thatcher récemment, souligne John Blundell. L'influence de la dame dépasse les frontières, insiste-t-il: «Dans un récent discours d'Obama, l'éloge de l'économie de marché rappelait les thèses de Thatcher.»
Discours à contre-courant
Le discours de John Blundell est pour le moins inhabituel, voire à contre-courant. L'admiration sans borne pour le «privé» qui ferait toujours mieux les choses que l'État, propre aux années et aux disciples de Thatcher, s'est heurtée à une dure réalité dans la dernière décennie. Enron, Conrad Black, Lehman Brothers, AIG, Madoff, etc.: ces noms, en vrac, renvoient à l'inefficacité, aux scandales, à la cupidité débridée d'un capitalisme financiarisé trompeur, déréglementé et pyramidal, ayant prospéré dans les années Thatcher-Reagan puis pendant l'ère Greenspan.
M. Blundell insiste pourtant: «La crise que nous avons vécue ne fut pas celle d'un marché non réglementé ou trop légèrement réglementée, comme on l'entend souvent. Au contraire, ce fut la faillite d'un marché très réglementé.» Et il déplore que d'autres réglementations se profilent à l'horizon et aillent «venir s'empiler sur celles qui existent déjà».
Peut-être. Mais arrêtons-nous aux cas du système bancaire canadien, fortement réglementé: plusieurs observateurs ne s'accordent-ils pas à dire que c'est grâce à cela qu'il a mieux résisté à la fameuse tempête? «Certes, il semble bien que ce soit le cas», admet l'économiste britannique, tout en précisant ne pas connaître à fond ce domaine. Lorsqu'on lui demande s'il n'y a pas des domaines, comme les paradis fiscaux, où une réglementation s'impose, voire urge, il semble désarçonné et même inquiété par la question: «Ce n'est pas à moi à répondre à cela... Mais où voulez-vous en venir avec cette question? Vous écrivez une chronique d'opinion ou une interview?»
M. Blundell se dit «davantage intéressé par le portrait plus général et les grands principes» que par des cas précis. Par exemple, «toute bonne réglementation sera fondée sur des principes facilement compréhensibles plutôt que sur une liste de règles cherchant à prévoir tous les cas imaginables». Et c'est cela que Margaret Thatcher avait compris, selon lui, grâce à une compréhension fine de la «nature humaine». Souvent quand les économistes, les politiciens et les journalistes parlent d'une règle ou d'une loi, ils oublient totalement que dès qu'une telle chose est appliquée, l'humain s'emploiera à la contourner: «Si vous adoptez une norme s'appliquant aux entreprises de 50 employés et plus, illustre-t-il, vous verrez, dans les jours qui vont suivre, que les compagnies de 49 employés et moins vont se mettre à se multiplier.»
Les PPP
Au reste, M. Blundell a été étonné de l'intérêt porté par les Québécois aux partenariats public-privé. (C'est sans doute là l'effet d'une dame de fer d'ici, Monique Jérôme-Forget, qui citait souvent les PPP britanniques en exemple.) Pour M. Blundell, il faut éviter toute approche idéologique en la matière: «Chez nous, certains PPP semblent bien fonctionner, mais d'autres ont tourné au cauchemar. J'ai remarqué que plusieurs hommes d'affaires d'expérience ont renoncé à participer à ces aventures, notamment en raison de la paperasse que cela impose et qui est parfois infinie.»
John Blundell aimerait bien qu'un politicien britannique contemporain se donne un programme authentiquement thatchérien qui consisterait par exemple à «stopper l'énorme vague de législation» qui risque de s'abattre sur le Royaume-Uni; à renégocier l'appartenance du Royaume-Uni à l'Union européenne et à améliorer la santé et l'éducation en «entamant les monopoles d'État».
Mais David Cameron, le chef actuel du Parti conservateur (écarté du pouvoir depuis 13 ans), a soutenu récemment qu'il était un «conservateur libéral» (libéral au sens anglais du terme, c'est-à-dire centre gauche). De toute façon, M. Blundell conclut son livre ainsi: «La politique nécessite du leadership et du courage. Je doute que nous revoyions un jour une personne d'une aussi grande ténacité et aussi engagée que Margaret Thatcher. Elle était unique. Elle a sauvé la Grande-Bretagne. Elle a modifié le cours de l'histoire mondiale.»
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