L'Europe désunie
La crise grecque — qui met en scène un État incapable de rembourser sa dette publique, semant panique et ressentiment parmi ses partenaires — est aussi une crise européenne. Et cette crise, économique et financière à la base, est aussi une crise politique, qui pourrait remettre en cause jusqu'aux fondements du grand pacte européen.
Au premier rang des accusés: l'euro, monnaie commune en circulation depuis 1999 comme unité de compte interétatique, et depuis 2002 dans la vie quotidienne de 325 millions d'Européens de 16 nationalités.
Un pays aux prises avec des déficits, tiraillé entre le social et la tyrannie des comptes publics, on a déjà vu ça. Une économie nationale dont le caractère concurrentiel pâtit de la comparaison avec ses voisins, on a déjà vu ça. Des États qui maquillent leur situation réelle par des tours de passe-passe comptables, et des marchés financiers qui saisissent l'occasion pour spéculer... rien là que de tristement connu. Tous ces ingrédients sont importants dans le drame actuel. Importants, mais pas exclusifs.
Ce qui est absolument unique dans l'actuel psychodrame européen, ce qui lui donne une dimension globale et inédite, c'est qu'il met en scène des États souverains qui n'ont qu'une seule devise, et qui ont pris des engagements très stricts, avec un catéchisme fiscal corollaire de l'unification monétaire: «Tu ne dépasseras pas les 3 % du PIB pour les déficits»; «tu ne dépasseras pas les 60 % pour la dette», etc.
Des pays, donc, avec des traditions et des moeurs diversifiées — y compris les moeurs économiques — que l'on a décidé d'unir, en faisant le pari hasardeux qu'un tel acte volontariste aurait pour effet de rapprocher toujours davantage les nations et les peuples.
La crise européenne de 2010 sonne-t-elle le glas de cette belle idée? La monnaie commune, plaquée sur des réalités économiques, sociologiques et financières divergentes, se révèle-t-elle, à retardement, être la camisole de force que certains craignaient? Certains pays se verront-ils forcés de sortir de l'euro, ou choisiront-ils de le faire?
***
Ce que l'on voit aujourd'hui — même si les politiciens jouent le jeu de la coopération, comme on l'a vu hier avec la rencontre des leaders français et grec —, c'est l'exact contraire de la solidarité et de la convergence. La Grèce en difficulté n'inspire pas le moins du monde la compassion aux citoyens français ou allemands.
Comment les Allemands voient-ils tout ça? Ils regardent ces histoires de comptabilité occulte en Grèce, de pays à la productivité chancelante vivant au-dessus de ses moyens, et se disent: «Pourquoi moi, Gunther, qui me serre la ceinture, dont le pays a une éthique du travail, des comptes publics et une situation commerciale incomparablement supérieurs à ceux de tous ces pays méditerranéens, pourquoi est-ce que j'irais aujourd'hui faire un gros chèque pour Dimitrios, pour ces cancres et ces cigales qui maquillent leurs comptes et font semblant de travailler?»
Bien sûr, il n'y a rien dans les textes de l'Union européenne qui prévoit que l'on puisse renflouer d'urgence, avec un gros chèque, un pays dont les comptes courants auraient explosé. Mais ne nous y trompons pas: que la description qui précède soit exacte ou non, c'est dans ces termes-là que le débat se fait aujourd'hui en Allemagne.
Les différences culturelles ressortent aujourd'hui en Europe, avec leur cortège de tensions nationales et de stéréotypes...
L'Europe a fait le pari, à la fin des années 90, de l'unification monétaire avec des pays restés souverains. C'était sans précédent, et certains économistes ont dit à l'époque que c'était un pari fou. L'ultraconservateur Milton Friedman, Prix Nobel d'économie, avait écrit que l'euro — cette «absurdité qui nie la souveraineté nationale» — ne tiendrait pas un mois.
Plus prudent dans ses prédictions, le libéral centriste Paul Krugman — autre Prix Nobel d'économie — y voyait plutôt le mépris de supertechnocrates avec leurs visions sublimes. Aujourd'hui, il écrit que l'Espagne ou la Grèce, pour régler leurs problèmes, devraient évoluer vers un statut comparable à celui de provinces ou d'États aux États-Unis... pour pouvoir se faire renflouer par le fédéral!
Donc, dans cette Europe de 2010, il n'y aurait pas assez de centralisation politique pour le niveau de centralisation monétaire et fiscale que suppose l'euro. À moins que des «souverainistes» ne nous expliquent que l'Europe est allée trop vite et trop loin vers l'utopie intégratrice, et qu'elle doit aujourd'hui battre en retraite... et rétablir certaines monnaies nationales. Ce qui paraît logique, mais difficile à imaginer.
***
François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.
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francobrousso@hotmail.com
Au premier rang des accusés: l'euro, monnaie commune en circulation depuis 1999 comme unité de compte interétatique, et depuis 2002 dans la vie quotidienne de 325 millions d'Européens de 16 nationalités.
Un pays aux prises avec des déficits, tiraillé entre le social et la tyrannie des comptes publics, on a déjà vu ça. Une économie nationale dont le caractère concurrentiel pâtit de la comparaison avec ses voisins, on a déjà vu ça. Des États qui maquillent leur situation réelle par des tours de passe-passe comptables, et des marchés financiers qui saisissent l'occasion pour spéculer... rien là que de tristement connu. Tous ces ingrédients sont importants dans le drame actuel. Importants, mais pas exclusifs.
Ce qui est absolument unique dans l'actuel psychodrame européen, ce qui lui donne une dimension globale et inédite, c'est qu'il met en scène des États souverains qui n'ont qu'une seule devise, et qui ont pris des engagements très stricts, avec un catéchisme fiscal corollaire de l'unification monétaire: «Tu ne dépasseras pas les 3 % du PIB pour les déficits»; «tu ne dépasseras pas les 60 % pour la dette», etc.
Des pays, donc, avec des traditions et des moeurs diversifiées — y compris les moeurs économiques — que l'on a décidé d'unir, en faisant le pari hasardeux qu'un tel acte volontariste aurait pour effet de rapprocher toujours davantage les nations et les peuples.
La crise européenne de 2010 sonne-t-elle le glas de cette belle idée? La monnaie commune, plaquée sur des réalités économiques, sociologiques et financières divergentes, se révèle-t-elle, à retardement, être la camisole de force que certains craignaient? Certains pays se verront-ils forcés de sortir de l'euro, ou choisiront-ils de le faire?
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Ce que l'on voit aujourd'hui — même si les politiciens jouent le jeu de la coopération, comme on l'a vu hier avec la rencontre des leaders français et grec —, c'est l'exact contraire de la solidarité et de la convergence. La Grèce en difficulté n'inspire pas le moins du monde la compassion aux citoyens français ou allemands.
Comment les Allemands voient-ils tout ça? Ils regardent ces histoires de comptabilité occulte en Grèce, de pays à la productivité chancelante vivant au-dessus de ses moyens, et se disent: «Pourquoi moi, Gunther, qui me serre la ceinture, dont le pays a une éthique du travail, des comptes publics et une situation commerciale incomparablement supérieurs à ceux de tous ces pays méditerranéens, pourquoi est-ce que j'irais aujourd'hui faire un gros chèque pour Dimitrios, pour ces cancres et ces cigales qui maquillent leurs comptes et font semblant de travailler?»
Bien sûr, il n'y a rien dans les textes de l'Union européenne qui prévoit que l'on puisse renflouer d'urgence, avec un gros chèque, un pays dont les comptes courants auraient explosé. Mais ne nous y trompons pas: que la description qui précède soit exacte ou non, c'est dans ces termes-là que le débat se fait aujourd'hui en Allemagne.
Les différences culturelles ressortent aujourd'hui en Europe, avec leur cortège de tensions nationales et de stéréotypes...
L'Europe a fait le pari, à la fin des années 90, de l'unification monétaire avec des pays restés souverains. C'était sans précédent, et certains économistes ont dit à l'époque que c'était un pari fou. L'ultraconservateur Milton Friedman, Prix Nobel d'économie, avait écrit que l'euro — cette «absurdité qui nie la souveraineté nationale» — ne tiendrait pas un mois.
Plus prudent dans ses prédictions, le libéral centriste Paul Krugman — autre Prix Nobel d'économie — y voyait plutôt le mépris de supertechnocrates avec leurs visions sublimes. Aujourd'hui, il écrit que l'Espagne ou la Grèce, pour régler leurs problèmes, devraient évoluer vers un statut comparable à celui de provinces ou d'États aux États-Unis... pour pouvoir se faire renflouer par le fédéral!
Donc, dans cette Europe de 2010, il n'y aurait pas assez de centralisation politique pour le niveau de centralisation monétaire et fiscale que suppose l'euro. À moins que des «souverainistes» ne nous expliquent que l'Europe est allée trop vite et trop loin vers l'utopie intégratrice, et qu'elle doit aujourd'hui battre en retraite... et rétablir certaines monnaies nationales. Ce qui paraît logique, mais difficile à imaginer.
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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.
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