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L'Europe désunie

François Brousseau   8 mars 2010  Europe
La crise grecque — qui met en scène un État incapable de rembourser sa dette publique, semant panique et ressentiment parmi ses partenaires — est aussi une crise européenne. Et cette crise, économique et financière à la base, est aussi une crise politique, qui pourrait remettre en cause jusqu'aux fondements du grand pacte européen.

Au premier rang des accusés: l'euro, monnaie commune en circulation depuis 1999 comme unité de compte interétatique, et depuis 2002 dans la vie quotidienne de 325 millions d'Européens de 16 nationalités.

Un pays aux prises avec des déficits, tiraillé entre le social et la tyrannie des comptes publics, on a déjà vu ça. Une économie nationale dont le caractère concurrentiel pâtit de la comparaison avec ses voisins, on a déjà vu ça. Des États qui maquillent leur situation réelle par des tours de passe-passe comptables, et des marchés financiers qui saisissent l'occasion pour spéculer... rien là que de tristement connu. Tous ces ingrédients sont importants dans le drame actuel. Importants, mais pas exclusifs.

Ce qui est absolument unique dans l'actuel psychodrame européen, ce qui lui donne une dimension globale et inédite, c'est qu'il met en scène des États souverains qui n'ont qu'une seule devise, et qui ont pris des engagements très stricts, avec un catéchisme fiscal corollaire de l'unification monétaire: «Tu ne dépasseras pas les 3 % du PIB pour les déficits»; «tu ne dépasseras pas les 60 % pour la dette», etc.

Des pays, donc, avec des traditions et des moeurs diversifiées — y compris les moeurs économiques — que l'on a décidé d'unir, en faisant le pari hasardeux qu'un tel acte volontariste aurait pour effet de rapprocher toujours davantage les nations et les peuples.

La crise européenne de 2010 sonne-t-elle le glas de cette belle idée? La monnaie commune, plaquée sur des réalités économiques, sociologiques et financières divergentes, se révèle-t-elle, à retardement, être la camisole de force que certains craignaient? Certains pays se verront-ils forcés de sortir de l'euro, ou choisiront-ils de le faire?

***

Ce que l'on voit aujourd'hui — même si les politiciens jouent le jeu de la coopération, comme on l'a vu hier avec la rencontre des leaders français et grec —, c'est l'exact contraire de la solidarité et de la convergence. La Grèce en difficulté n'inspire pas le moins du monde la compassion aux citoyens français ou allemands.

Comment les Allemands voient-ils tout ça? Ils regardent ces histoires de comptabilité occulte en Grèce, de pays à la productivité chancelante vivant au-dessus de ses moyens, et se disent: «Pourquoi moi, Gunther, qui me serre la ceinture, dont le pays a une éthique du travail, des comptes publics et une situation commerciale incomparablement supérieurs à ceux de tous ces pays méditerranéens, pourquoi est-ce que j'irais aujourd'hui faire un gros chèque pour Dimitrios, pour ces cancres et ces cigales qui maquillent leurs comptes et font semblant de travailler?»

Bien sûr, il n'y a rien dans les textes de l'Union européenne qui prévoit que l'on puisse renflouer d'urgence, avec un gros chèque, un pays dont les comptes courants auraient explosé. Mais ne nous y trompons pas: que la description qui précède soit exacte ou non, c'est dans ces termes-là que le débat se fait aujourd'hui en Allemagne.

Les différences culturelles ressortent aujourd'hui en Europe, avec leur cortège de tensions nationales et de stéréotypes...

L'Europe a fait le pari, à la fin des années 90, de l'unification monétaire avec des pays restés souverains. C'était sans précédent, et certains économistes ont dit à l'époque que c'était un pari fou. L'ultraconservateur Milton Friedman, Prix Nobel d'économie, avait écrit que l'euro — cette «absurdité qui nie la souveraineté nationale» — ne tiendrait pas un mois.

Plus prudent dans ses prédictions, le libéral centriste Paul Krugman — autre Prix Nobel d'économie — y voyait plutôt le mépris de supertechnocrates avec leurs visions sublimes. Aujourd'hui, il écrit que l'Espagne ou la Grèce, pour régler leurs problèmes, devraient évoluer vers un statut comparable à celui de provinces ou d'États aux États-Unis... pour pouvoir se faire renflouer par le fédéral!

Donc, dans cette Europe de 2010, il n'y aurait pas assez de centralisation politique pour le niveau de centralisation monétaire et fiscale que suppose l'euro. À moins que des «souverainistes» ne nous expliquent que l'Europe est allée trop vite et trop loin vers l'utopie intégratrice, et qu'elle doit aujourd'hui battre en retraite... et rétablir certaines monnaies nationales. Ce qui paraît logique, mais difficile à imaginer.

***

François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

***

francobrousso@hotmail.com
 
 
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  • Georges Paquet - Abonné
    8 mars 2010 03 h 06
    Des pays qui ont décidé de s'unir.
    Il y a une très grande marge politique et historique entre ce que soutient François Brousseau: "Des pays souverains... que l'on a décidé d'unir" et ce qui est la vérité toute nue: "Des États, au ombre de 27, qui ont décidé librement de s'unir... et qui ont transféré la plus grande part de leur souveraineté à des institutions communes, parce qu'ils étaient convaincus que s'était dans leur meilleurs intérèts de le faire."

    Et, parmi ces États, tous membre de l'Union européenne, 16 ont décidé d'abandonner leur monnaie nationale et de créer une monnaie commune, l'euro.

    Il s'agit bien en effet d'une décision qui entraîne un abandon de souveraineté, et les États qui l'ont prise en étaient bien conscients. Et tous les États membres de l'Union européenne ont ratifié le Traité de Lisbonne, qui vient d'entrer en force, qui confirme cet abandon de souveraineté, qui transfère au Parlement européen et à la Commission toute une série de responsabilités appartenant autrefois aux États membres, et qui énumère toute une gamme de politiques pour lesquelles les décisions sont dorénavant prise à la majorité des voix.

    Voyez ce que disent les experts et les personnages politiques européens au sujet de la crise crée de toute pièce par la Grèce, qui, pour dire le moins n'a pas fait preuve de beaucoup de rigueur dans sa gestion financière, En résumée , ils soutiennent que "les États qui partagent une monnaie unique ne doivent plus s'accrocher à des apparences de souveraineté économique". Et ils ajoutent que "la participation à la zone euro ne peut se limiter à la gestion monétaire, elle doit aussi s'étendre à la gestion économique des États qui en sont membres".


    La crise financière grecque, qui est loin d'être terminée, a déjà montré qu'une politique monétaire au niveau fédérale et des politiques économiques et budgétaires gérées de façon non cordonnées au niveaux nationales, cela ne peut pas fonctionner durablement. «Il y a une prise de conscience de ce problème chez les Vingt-Sept partenaires de l'Union européenne», a souligné, devant le Parlement européen, le président de la Commission, José Manuel Durão Barroso, approuvé par Herman Van Rompuy, le président du Conseil européen des chefs d'État et de gouvernement.

    Le débat sur l'après-crise a donc commencé et chacun s'accorde à reconnaître que la zone euro ne pourra pas faire l'économie d'un véritable «gouvernement économique». «Les conditions pour un saut qualitatif dans l'intégration sont réunies», analyse un diplomate d'un grand pays. «La véritable mise sous tutelle de la Grèce, décidée par l'Eurogroupe le 15 février, aurait tout simplement été inimaginable il y a quelques mois, souligne un diplomate européen. On est au-delà d'une simple application des traités européens. Nous sommes en train de les modifier sans le dire pour faire entrer dans les faits un véritable gouvernement économique de la zone euro.»

    Depuis quelques jours, des experts de la Commission et de la Banque centrale européenne sont à Athènes pour éplucher les comptes grecs, assistés par le Fonds monétaire international (FMI) qui sait, mieux que bien d'autres, auditer les finances publiques. Leur but: s'assurer que le pays ne cache rien et prend les mesures d'austérité adéquates pour réduire son déficit public de 4 % du PIB, comme il s'y est engagé, et comme s'y sont engagés tous les pays qui partagent l'euro comme monnaie. C'est seulement à cette condition que ses partenaires de la zone euro lui viendront en aide si les marchés continuent à exiger des taux d'intérêt trop élevés pour lui prêter de l'argent.

    Les députés européens, lors du débat organisé, fin février, sur les leçons à tirer de la crise grecque, ont estimé qu'il fallait aller encore plus loin. Ainsi, le français Joseph Daul, président du groupe des conservateurs, le plus important du Parlement européen, a repris à son compte les propositions de l'ancien premier ministre français Édouard Balladur. Dans une tribune publiée dans Le Figaro du 18 février, M. Balladur estimait que «la participation à la zone euro, appelé l'Eurogroupe, ne peut se limiter à la gestion monétaire, elle doit aussi s'étendre à la gestion économique des États qui en sont membres». De son côté, Jean-Claude Juncker, premier ministre luxembourgeois et président de cette enceinte qui réunit les ministres des Finances du groupe, soutient que l'Eurogroupe devrait «approuver les projets de budget élaborés par les gouvernements avant que ceux-ci ne soient soumis à leurs Parlements respectifs».

    Et Joseph Daul conclut que: "Les États ne doivent plus s'accrocher à des apparences de souveraineté économique" qui ne sont que "des faux-semblants". Guy Verhofstadt, le président du groupe libéral et démocrate, au Parlement européen, propose, lui, de créer un «fonds monétaire européen» capable d'émettre des emprunts. De fait, si l'Union dispose d'un fonds de 50 milliards d'euros pour aider les pays de l'UE hors zone euro, elle n'a aucun instrument équivalent pour la zone euro. José Manuel Barroso, président de la Commission, prudent, espère que "les petits intérêts nationaux n'empêcheront pas la mise en place d'une plus grande coordination et d'une vraie gouvernance européenne" -.


    Imaginons maintenant comment se dérouleraient les négociations, entre un Québec éventuellement souverain, qui utiliserait le dollar canadien, et les autorités de la Banque centrale et les politiciens fédéraux. Pas faciles... Qu'on soit lucide ou solidaire.

    Les Européens nous rappellent aujourd'hui, et de façon non équivoque, que posséder une même monnaie implique nécessairement que les partenaires appliquent les mêmes règles budgétaires, la même discipline monétaire et la même rigueur dans la gestions de l'économie. En somme, qu'ils renoncent à s'accrocher à des "apparences de souveraineté économique". Et personne ne conteste que les taux d'intérèts et le niveau de la masse monétaire soient toujours décidés par la Banque centrale, compte tenu de la situation qui prévaut dans l'ensemble de la zône économique. Dison-nous qu'au au Canada, la Banque centrale n'ignorera pas l'intérèt des 25 millions de Canadiens.

    Donc, qu'un Québec éventuellement souverain choisisse le dollar canadien ou le dollar américain, la marge de souveraineté dans ses politiques financière, budgétaire et économiques sera toujours aussi mince qu'elle l'est maintenant, et elle pourrait même devenir plus mince.

    Faut-il faire l'indépendance pour revenir à celà?

    Il ne faudrait donc pas oublier de demander à ceux qui proposent aux Québécois souveraineté, souveraineté-association ou indépendance de mener une réflexion sérieuse sur cet aspect de la question.

    Une union monétaire peut-elle subsister sans une union politique?
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  • Georges Paquet - Abonné
    8 mars 2010 04 h 47
    Création d'un Fonds Monétaire Européen semblable au Fonds Monétaire International
    Si on en juge par les déclarations récentes des portes paroles de la Commission européenne, il semble bien que les États membres de l'Union européenne mettront rapidement en place un FME, un Fonds monétaire européen qui aurait à peu près les mêmes outils et les mêmes avantages que le FMI, mais qui serait la démonstration tangible de la solidarité européenne et de la détermination totale de ces États de soutenir l'euro et d'offrir un appui solide aux partenaires qui comme la Grèce aujourd'hui, se trouveraient en difficultés financières temporaires.
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  • Gabriel RACLE - Inscrit
    8 mars 2010 07 h 23
    Mise en contexte
    Je pense qu’il faut mettre en contexte l’article quelque peu cynique de François Brousseau. Avant de tirer des conclusions plus ou moins définitives comme il le fait, il faut d’abord lire l’autre article du Devoir intitulé « La zone euro aidera la Grèce, si nécessaire, promet Sarkozy », et voir ce qui se produira finalement. Des mesures sont annoncées, seront-elles mises en place et efficaces? C’est à voir et il faut attendre la suite des événements avant de conclure que tout va mal. Car tout cela demande un travail colossal de concertation.
    D’autre part, il faut replacer en contexte les pays européens, qui ont tous un si long passé national, nationaliste même, qui se sont affrontés parfois pendant des siècles, qui disposent de ressources financières, économiques, culturelles, sociales très diversifiés. Tenter avec un tel casse-tête de réaliser un ensemble non pas uniforme, mais coordonné, interactif et interrelationnel cohérent est un défi qui ne peut se résoudre en quelques décennies. Il faut mettre en balance des siècles de divergences avec des dizaines d’années de convergence.
    Qu’il y ait des tiraillements, des grincements, des oppositions, des contrastes, quoi de plus normal! On en retrouve bien ici au Canada, dans une situation passée et actuelle complètement différente.
    Les problèmes sont comme les erreurs, ce sont des sources de réflexion, de changements, de réalisations, d’ajustement qui permettent de progresser dans la voie que l’on s’est tracée, et dans le cas en question, dans la voie que l’Europe est en train de se tracer, malgré des membres réticents, comme le Royaume-Uni, qui ne veut y voir qu’un marché et non un ensemble politico-économique comme le souhaitent l’Allemagne, la France, le Portugal et d’autres. « Patience et longueur de temps font plus que rage ni que force », dit un ancien proverbe. C’est dans cette optique positive qu’il faut regarder de notre observatoire canadien l’évolution de l’Europe.
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  • Michel Gaudette - Inscrit
    8 mars 2010 11 h 24
    Protectionnisme européen...
    L'Europe est en train de reproduire une erreur que font les pays européens, c'est-à-dire un protectionnisme élargi à toute la zone euro...

    Si la France compte tant sur l'Allemagne, l'inverse n'est pas vrai car celle-ci regarde plus loin que l'Europe..
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  •  
  • Alain Deloin - Inscrit
    8 mars 2010 13 h 15
    la perequation , les transferts de sante,
    n'existent pas dans la zone Euro. L'Allemagne (mais pas seulement) ne veut pas en entendre parler.
    On imagine le destin d'un Quebec independant dont la souverainete serait dans les mains de la Banque du Canada ou de la Fed.... sans perequation. Une sorte de Grece nord-americaine.

    L'Alberta peut demander son independance. Le Quebec n'en a pas les moyens. Et il faudra battre monnaie.
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  • Guillermo Navarro Garcia - Inscrit
    8 mars 2010 18 h 45
    @ M. Guaudette
    Protectionnisme de la zone Euro? Mais de quoi parlez-vous? La zone Euro n'a pas de frontière douanière spécifique. Le marché unique englobe l'ensemble des 27 membres de l'Union Européenne.

    Pour ce qui est de l'Allemagne, il s'agit de l'économie la plus puissante en Europe, le plus gros de son commerce extérieur est fait cependant avec les autres membres de l'Union Européenne. Elle est donc une des plus concernées par la santé économique des pays de l'Union avec qui elle commerce.
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