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    Rayhana et les autres

    Christian Rioux
    29 janvier 2010 |Christian Rioux | Europe | Chroniques
    Rayhana est une belle femme aux longs cheveux roux. Le 12 janvier dernier, en plein Paris, deux hommes s'approchent d'elle et l'aspergent d'essence. Avec une cigarette allumée, l'un d'eux tente d'immoler cette Algérienne de 45 ans. Cette agression serait un simple fait divers si Rayhana n'avait pas écrit une pièce de théâtre qu'elle interprète chaque soir au petit théâtre des Métallos dans le XIe arrondissement. La pièce met en scène des femmes voilées et raconte l'histoire d'une Algérienne de 16 ans que son frère cherche à tuer parce qu'elle est enceinte. Il faut, bien sûr, se garder de conclusions hâtives, mais Rayhana ne voit pas d'autres raisons à cette agression.

    Aujourd'hui, le petit théâtre est sous la protection des policiers et l'enquête a été confiée à la brigade antiterroriste.

    Lorsqu'on est loin de ces réalités, il est facile de croire que le débat sur le port de la burqa en France n'est dû qu'au caprice de quelques laïcards ou, pire, qu'il est la manifestation d'une manipulation politique à la veille des élections régionales. Il n'en est pourtant rien.

    Devant le sort de Rayhana, on saisit toute l'inconscience de ces élites bien-pensantes qui, comme la Fédération des femmes du Québec, prétendent que le débat sur le voile est une simple affaire de choix individuel dans lequel les démocraties n'auraient pas à s'immiscer.

    Faudra-t-il d'autres attentats de ce genre pour comprendre que le voile, dont la burqa n'est que la manifestation extrême, est aujourd'hui un symbole plus politique que religieux? «La pointe émergée de l'iceberg», dit fort justement le député français André Gerin. Nos relativistes font mine de croire que le voile est une simple trace du passé, un résidu de pratiques misogynes ancestrales, alors qu'il est au contraire le symbole du nouvel intégrisme qui afflige les pays musulmans et nombre de pays européens.

    Le voile que portent aujourd'hui les jeunes filles d'Alger, de Clichy-sous-Bois et des environs du marché Jean-Talon, à Montréal, est un voile que leurs mères n'ont jamais porté. Ce n'est pas celui que portaient encore les grands-mères des villages de la province tunisienne ou marocaine. C'est celui qui est né de la révolution islamiste en Iran, des massacres perpétrés par les intégristes en Algérie et que brandissait l'assassin de Théo Van Gogh à Amsterdam.

    Mettons de côté le débat juridique complexe sur l'interdiction de la burqa dans l'espace public qui se poursuit en France. L'essentiel n'est pas là. Il est, comme l'ont bien compris les membres de la mission française sur le voile intégral, dans la dénonciation d'un phénomène qu'une partie de nos élites s'applique à ne pas voir sous prétexte de multiculturalisme, de diversité, de tolérance, d'interculturalisme ou de «laïcité ouverte». C'est pourquoi l'Assemblée nationale française s'apprête à voter unanimement une résolution condamnant le voile intégral comme contraire aux valeurs de la France et de son identité.

    Il serait faux de sous-estimer l'importance d'une telle prise de position soutenue par toutes les fractions de la société, y compris l'immense majorité des musulmans. Comme l'affirmait l'écrivain Abdelwahab Meddeb, «l'essentiel est que l'État réagisse». Bref, qu'il exprime ce que les citoyens ordinaires pensent à l'égard de pratiques aussi scandaleuses, mais que nos élites ont peur de dénoncer haut et fort tant elles ont capitulé devant toutes les formes de multiculturalisme ou la simple peur de se faire accuser de racisme.

    Une fois reconquis le droit de parler, l'autre priorité consiste à protéger ces femmes à qui le voile est imposé par la force ou la pression sociale et religieuse. Les commissaires demandent aux fonctionnaires de signaler à la protection de la jeunesse les cas où des mineures porteraient la burqa. Ils proposent aussi d'offrir l'asile politique à ces femmes venues de pays où elle est plus ou moins obligatoire.

    «Voyons, les Français n'ont-ils pas d'autres problèmes que la burqa?», me demandait récemment une amie féministe. Les multiculturalistes, dans leur passion pour tout ce qui est exotique, traitent la question avec désinvolture. Ils ne cessent de rappeler qu'il n'y aurait pas plus de 2000 femmes portant le voile intégral en France. Une misère! Essayons d'appliquer le même raisonnement aux femmes battues. Suffirait-il de démontrer qu'il n'y a que 2000 femmes battues au Québec pour convaincre les gouvernements d'adoucir nos lois? La caractéristique du multiculturalisme, c'est de pratiquer le deux poids deux mesures dès que l'on vient d'ailleurs. Et encore plus lorsque le prétexte est religieux.

    Ce qui étonne le plus, c'est le ralliement d'une certaine gauche à ces idées. Et même d'une frange du mouvement féministe. Porter le voile serait même «libérateur», selon la féministe américaine Naomi Wolf! On aura tout entendu. C'est avec raison qu'une féministe algérienne comme Wassyla Tamzani vit cette «amnésie des féministes post-modernes» comme une véritable trahison qu'elle identifie à un «renoncement de la pensée européenne» (Une femme en colère. Lettre d'Alger aux Européens désabusés, Gallimard).

    Ce débat ne concerne pas que les Français, mais tous ceux qui sont épris de liberté.












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