vendredi 30 juillet 2010 Dernière mise à jour 00h49


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

La France contre Google

Christian Rioux   15 janvier 2010  Europe
On connaît l'histoire de ce journaliste américain à la retraite, John Seigenthaler, qui découvrit avec stupeur que Wikipedia avait écrit de lui qu'il était soupçonné d'avoir trempé dans l'assassinat des Kennedy. L'affirmation n'était qu'une affabulation. La même aventure est arrivée au confrère d'un journal concurrent qui découvrit, lui, qu'il était censé avoir eu une liaison avec une artiste de variétés.

De telles erreurs flagrantes suffiraient à détruire la crédibilité d'une encyclopédie sérieuse comme Britannica, Universalis ou Agora. Mais s'agissant de Wikipedia, ces critiques semblent glisser comme l'eau sur le dos d'un canard. C'est que, dans certains milieux, on a pris l'habitude de tout sacrifier au dieu Modernité. Car Wikipedia est moderne, tenez-vous-le pour dit! Cela s'entend sans qu'on ait besoin de le démontrer. Il suffit de prononcer le mot «moderne» pour faire taire les critiques. Et si, en plus, la loi du nombre est avec vous, il n'y a plus grand-chose à faire. Cela est particulièrement vrai au Québec, où il n'y a pas de défaut plus grave que d'exprimer ses réserves à l'égard de certaines réalités associées à la modernité. Cela va du livre électronique à l'interculturalisme. Bref, il faut se lever de bonne heure pour critiquer la nouveauté.

Récemment, la France publiait un rapport accablant sur un autre mythe de cette prétendue modernité: Google livres. Le rapport rédigé par Marc Tessier, un ancien président de France Télévision, devrait intéresser les Québécois. Car il ne concerne rien de moins que l'avenir du livre francophone.

Google a déjà numérisé plus de 10 millions de livres afin de les rendre consultables sur Internet. Dans la majorité des cas, la société californienne est allée de l'avant sans s'encombrer des droits d'auteurs. Un jugement de cour devrait trancher la question le 18 février prochain.

En attendant, le rapport Tessier permet de saisir ce qu'il y a de pervers dans les accords que Google a signés avec plusieurs grandes bibliothèques. L'auteur juge particulièrement inacceptables les clauses d'exclusivité qui interdisent aux bibliothèques de diffuser largement, pendant une période qui peut aller jusqu'à 20 ans, les fichiers numérisés par Google à partir de leur propre fonds. Les bibliothèques, dit Marc Tessier, doivent préserver l'intégrité d'un patrimoine culturel dont personne n'a le droit de s'octroyer le monopole.

L'étude nous renseigne aussi sur certaines pratiques douteuses de Google. Un document annexe s'étend longuement sur «la médiocrité de la numérisation opérée par Google» et ses «pratiques approximatives». Contrairement à une institution comme la Bibliothèque nationale de France (BNF), dont la base de données Gallica contient un million de documents (dont 145 000 livres), Google se contente souvent d'une numérisation de basse qualité (moins de 400 ppp). Cela entraîne d'importantes erreurs dans la reconnaissance des mots lorsque vient le temps de mettre le livre sous la forme d'un fichier texte dans lequel on pourra faire des recherches.

S'il faut en croire le rapport, la qualité des ouvrages offerts par Google est finalement désastreuse comparée au soin que les éditeurs accordent généralement à leurs livres. Les tables des matières sont sens dessus dessous, les index inutilisables, les noms des collaborateurs introuvables et ceux des collections confondus avec les titres. Les experts ont relevé de nombreuses erreurs d'indexation liées au faible contrôle de la qualité. Google prévient d'ailleurs ses lecteurs que ses livres peuvent contenir «des erreurs d'orthographe, des caractères fautifs, des symboles inutiles ou des pages manquantes». Ce que Google ne dit pas, c'est que ces erreurs sont dues à sa négligence lorsque vient le temps de réviser le produit réalisé par ses ordinateurs. Un travail long, fastidieux et qui coûte cher.

Une institution qui se respecte ne peut accepter de diffuser sur Internet des textes classiques entachés de fautes aussi «innombrables», conclut l'étude. Surtout si ces copies numériques doivent un jour être les plus consultées et les plus lues. Messier demande aux bibliothèques, même si elles veulent faire affaire avec Google, de ne jamais transiger sur la qualité. Le ministre français de la Culture, Frédéric Mitterrand, s'envolera d'ailleurs pour la Californie afin de proposer à la multinationale un échange d'égal à égal de fichiers numériques sans confidentialité ni exclusivité. «S'ils disent non, dit Mitterrand, c'est que leurs grands principes philanthropiques ne sont que façade!»

Plus fondamentalement, Paris entend relancer le rôle de la BNF dans la numérisation des livres en créant une grande plateforme numérique francophone gérée par une coopérative regroupant bibliothèques et éditeurs. La France vient d'ailleurs d'annoncer qu'elle consacrera une somme considérable, plus de 1,12 milliard de dollars (750 millions d'euros), à la numérisation afin de créer une masse critique de livres en français sur Internet. Le rapport rappelle le rôle de l'Europe, mais il oublie étrangement de mentionner la Francophonie, qui n'est pourtant pas en reste sur ces questions.

Il faudrait peut-être s'en inquiéter.











CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Partager
Digg Facebook Twitter Delicious
 

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
  • Brigitte Michaud
    Inscrit
    vendredi 15 janvier 2010 07h37
    Merci!
    Merci pour cet éclairage pertinent. Je n'arrivais pas à me faire une opinion sur ces ''nouveaux'' livres, étant amoureux inconditionnel des livres en général. Avec votre article, je suis en mesure de comprendre l'intuition négative que j'avais en regard des livres ''googlelisés''... Encore merci de nous avoir parlé de ce rapport. La suite sur les démarches de la France serait bien appréciée!

  • Pierre Marinet
    Inscrit
    vendredi 15 janvier 2010 08h11
    Oui.
    La Chine aussi. Sarkozy pense de plus en plus à prendre le même chemin que la Chine. Étrange non que les deux pays aient des problèmes avec Google?

  • Sébastien Brodeur-Girard
    Abonné
    vendredi 15 janvier 2010 08h44
    Qui a peur de la modernité?
    Ah, Monsieur Rioux, les Québécois s'élèvent-ils vraiment contre les critiques de la modernité ou n'en ont-ils pas plutôt contre des réactions timorées et pas toujours très informées de ceux qui ont peur de la nouveauté?

    Ainsi, peut-on décemment comparer Wikipedia à Britannica, Universalis ou même Agora? On a beau parler d'encyclopédies, ce sont pourtant des objets complètement différents: la très grande majorité des recherches effectuées sur Wikipedia ne pourraient tout simplement pas être réalisées dans les encyclopédies traditionnelles. Par ailleurs, il est certain que les informations qu'on y trouve demandent un plus grand sens critique. Bref, une personne éclairée pourra aisément utiliser les deux types d'outil de manière profitable: l'un ne remplace pas l'autre.

    Il en va de même pour les livres électroniques et les livres traditionnels et pourquoi pas, la numérisation Google et celles plus érudites de la BN (ceci dit, Gallica n'en serait probablement pas où il est maintenant sans la pression maintenue par Google sur la question de numérisation des livres: je me rappelle très bien les débuts extrêmement lents et cahoteux de ce programme qui a heureusement évolué dans la bonne direction).

    Quant à l'interculturalisme, qu'est-ce qu'il vient faire là-dedans?

  • Guy Archambault
    Abonné
    vendredi 15 janvier 2010 09h26
    Compris.
    Internet a ses avantages. Et ses désavantages.

    Le plus grand est probablement l'insécurité qu'elle nous fait vivre sous toutes sortes de formes. Deux exemples : réapprendre à chaque mois les mises à jour de différents logiciels, mises à jour supposées améliorer la performance ; la contradiction entre deux informations sur un même sujet selon le site visité.

    À propos de votre dernier paragraphe.

    Ceux qui connaissent assez bien la France ont compris que Paris est la France. Il n'y a qu'à regarder la liste des prix Molière pour comprendre. Un théâtre digne de ce nom ne peut être que Parisien. Avec l'exception qui confirme la règle : un prix de la décentralisation.

    Alors, il ne faut pas se surprendre si la France se prend parfois pour la Francophonie.

    Guy Archambault

  • Michel Gaudette
    Inscrit
    vendredi 15 janvier 2010 10h03
    Autre signe du déclin de la France
    La France ne fait que démontrer son retard technologique...

    Quant aux leçons de philanthropie de F. Mitterand, l'Amérique n'a surtout pas de leçon à recevoir d'une France mesquine et centrée sur elle-même qui se prend pour toute la Francophonie...

  • Olivier Landry
    Abonné
    vendredi 15 janvier 2010 10h16
    Une bien mauvaise prémisse pour une propos intéressant
    Loin de moi l'idée de confier toutes les vertus à la modernité, surtout que dans le cas que vous nous présentez ici, il y a lieu de s'inquiéter. Mais est-ce vraiment nécessaire de s'en prendre à Wikipédia pour des raisons absolument déconnectées du propos principal de votre article? Il a déjà été établi qu'on ne peut comparer Wikipédia et les encyclopédies traditionnelles puisqu'elles n'ont pas du tout le même mode de fonctionnemment. Cela n'enlève en rien la crédibilité de l'information qu'on y trouve, en se servant de son esprit critique (et ce, dans les cas). Un travail juste et équitable aurait été de noter également en combien de temps les erreurs que vous mentionnez ont été corrigées (données que je ne possède malheureusement pas), encore une donnée qu'il est impossible de comparer avec les encyclopédies traditionnelles (les révisions y sont plutôt annuelles qu'instantanées). On est en droit d'en attendre autant d'un chroniqueur de votre trempe.

    Andrée R-Véronneau

  • Yvon Roy
    Abonnée
    vendredi 15 janvier 2010 13h55
    Rabelais
    Moderne ou postmoderne? Rabelais

  • Jean de Cuir
    Abonné
    vendredi 15 janvier 2010 14h49
    Google ou Alexandrie
    Google a commencé une tradition de numérisation. Je ne connais pas les ententes entre les bibliothèques et Google. Pourtant il est grand temps que les pays et L`ONU réagissent. Google a récemment passé un contrat avec la ville de Lyon: contart qui livre entre les mains de Google des trésors nationaux de la France.
    Je cite un article ` Lisons: "Le titulaire s'engage à effectuer la numérisation en dehors [hors] des murs de la bibliothèque de la Part Dieu sur un site unique [et] qui doit être [devra se trouver] impérativement situé dans un rayon de 50 kilomètres à vol d'oiseau autour [pourquoi " autour " ?] de cette dernière. Il reste [demeure] entièrement libre du choix du lieu à l'intérieur de ce périmètre [ ;] et les parties s'engagent à ne pas en communiquer la localisation précise. "

    (…)

    " Une fois les livres placés sur les étagères, s'il existe un risque de conditions météorologiques défavorables lors du chargement ou du déchargement, le titulaire s'engage à placer [sur l'étagère] une couverture spécialement conçue à cet effet sur l'étagère. C'est [Ce sera] au moment où le titulaire prend [prendra] possession des livres sur le quai de livraison de la bibliothèque que cette précaution supplémentaire dans l'emballage des livres est [sera] prise. Ces couvertures en polyéthylène sont conçues pour pouvoir [pouvoir est superfétatoire] s'enfiler [se poser] facilement par le dessus de [sur] l'étagère tout en maintenant [conservant] une [la] circulation de l'air et [de manière à ] prévenir une augmentation de l'humidité ou toute condensation." (Voir d'autres extraits piquants à la fin du présent texte)`"
    "Car il ne faut pas se faire d'illusions : si la nation dont le débarquement en force sur la planète du génie littéraire remonte à Louis XIV perdait définitivement ses droits sur la numérisation de son fonds ancien, Lyon ne pourra plus mémoriser que quelques exemplaires à l'usage de ses lecteurs du cru . "Le titulaire [c'est-à-dire Google] est propriétaire, sans limitation dans le temps, des fichiers numériques qu'il a produits. Le titulaire a l'exclusivité de la numérisation des ouvrages imprimés objets du marché pendant toute la durée du marché. En conséquence, la ville de Lyon s'interdit de confier à un tiers la numérisation des ouvrages imprimés objets du marché. Toutefois, la Ville de Lyon conserve la possibilité de numériser certains ouvrages imprimés objet du marché à l'unité [et] dans le cadre de ses activités habituelles de service aux usagers." "
    " Voyez comme le contrat passé entre Google et la ville de Lyon respire le marchandage privé de souffle et de vision politique."
    "Mais que demeure-t-il de caché sous la tapisserie? "La ville de Lyon s'engage à ne pas révéler des informations confidentielles du titulaire sans son consentement préalable et écrit . Cette obligation s'applique également aux informations confidentielles comprenant notamment : tous les logiciels, technologies, programmations, spécifications techniques , éléments, consignes et documentations du titulaire liés à la numérisation ; toute information désignée par écrit par le titulaire comme étant confidentielle ou toute autre désignation équivalente.""
    " Bien plus, la pseudo confidentialité hilarante des termes de l'accord est censée s'étendre au monde entier: "Aucune des deux parties ne pourra procéder à des déclarations publiques relatives à ce marché (sic), à l'existence ou au contenu de l'accord entre le titulaire et la Ville de Lyon sans l'accord exprès , préalable et écrit de l'autre partie."" Voir sur la toile l`article au complet :
    Google, Lyon et l'avenir des grandes bibliothèques européennes
    Dernière mise en ligne sur le site de Manuel de Diéguez :http://www.dieguez-philosophe.com/

  • Patrice Tourne
    Inscrit
    vendredi 15 janvier 2010 17h59
    Réponse à Michel Gaudette
    Manifestement, vous faites preuve de hargne envers les les "maudits français". Alors que Québec et Québecois capitalisent une sympathie énorme en France.
    Tout ce que vous dites n'est pas véritablement faux: la dette, l'exception française, que je transformerai volontiers en exception francophone, mais, qui à l'échelon de l'Europe a permis de ne pas traiter la culture en marchandise.
    La nuance, Monsieur Gaudette, la nuance...

  • Michel Gaudette
    Inscrit
    vendredi 15 janvier 2010 22h45
    À M. Tourne
    S'il n'y avait que la dette... Il y a aussi le chômage massif (25% chez la jeunesse française), la balance commerciale catastrophique, la délocalisation des entreprises hors de France, coûts de production trop élevés, pouvoir d'achat faible, incapacité de concurrencer les pays émergeants, incapacité d'assumer la mondialisation, absentéisme (le plus fort taux en Occident), déficits abyssaux des finances publiques, etc...

    Il y a des Français qui vivent sur un nuage rose, et il en a d'autres qui constatent le déclin de la France qui est essentiellement de sa propre faute...
    L'incapacité à intégrer la mondialisation annonce ce déclin. De plus, la France est incapable de jouer le jeu européen, elle triche avec ses tendances protectionnistes et Bruxelles la rappelle bien souvent à l'ordre!!!

  • Sylvain Auclair
    Abonné
    samedi 16 janvier 2010 21h46
    Cependant...
    la France maintient la plus haute productivité (horaire) du monde...

  • Michel Gaudette
    Inscrit
    lundi 18 janvier 2010 12h35
    À Sylvain Auclair
    Si la France avait ce que vous prétendez, pourquoi tant de jeunes Français songent à émigrer, de ce côté-ci de l'Atlantique, entre autres ?

  • Navarro Garcia Guillermo
    Inscrit
    mardi 2 février 2010 11h13
    A M. Gaudette
    M. Auclair a raison, c'est l'OCDE qui périodiquement conduit des évaluation des niveaux de productivités de ses membres. La France vient en première position pour la productivité horaire et seconde derrière les Etats Unis en productivité absolue. Ca reste en Europe un des pays qui attire le plus les investisseurs internationaux.

    La productivité française a connu un grand saut lors des fameuses 35 heures. Dans la pratique en effet les entreprises ont demande autant de résultats a des employés qui avaient moins d'heure de travail. Beaucoup d'entreprises ont alors repensé leur mode de fonctionnement et ont maintenu à périmètre quasiment égal le niveau de production qu'elles avaient avant.

    Ce qu'il en reste c'est tout de même que les rigidités du marché du travail en France font que les entreprises sont réticentes à créer des emplois.

    Pour ce qui est des jeunes français qui émigrent, c'est une bonne chose, les français pendant longtemps sont peu sortis de leurs frontière et un trait qu'ils partagent avec les étasuniens est une certaine ignorance du monde sans parler de compétences linguistiques limitées. Démographiquement cela a un impact faible, il s'avère qu'une grande majorité revient s'installer après quelques années au pays, riche d'une connaissance et ouverture qu'ils n'auraient pas sinon.

Déjà inscrit? Ajoutez votre commentaire ci-dessous

    Connexion




Cet article vous intéresse?
13 réactions
4 votes
 
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel
Choisir mes
infolettres

Les blogues du devoir

Vos commentaires

 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2010