Leçons du Mur
La chute du mur de Berlin est un événement si riche que l'on n'a pas fini d'en découvrir toutes les significations et tous les effets.
Ce fut la preuve que, par moments — courts, rares, mais non moins intenses et authentiques —, les masses en action peuvent ravir l'initiative politique aux élites.
Mais ce fut aussi la preuve que les grands individus peuvent jouer un rôle déterminant dans l'Histoire. C'est Mikhaïl Gorbatchev, héros malgré lui de cette fin de XXe siècle, qui renonce à l'usage de la force et dit aux leaders est-allemands: débrouillez-vous!
C'est la petite histoire (ce haut fonctionnaire qui — à 19 h le 9 novembre 1989 — annonce presque par accident que les points de passage vers Berlin-Ouest sont libérés) qui rencontre l'Histoire avec un grand H. Ce sera aussi, peu à peu, la rencontre malaisée de la politique et de l'économie, des aspirations et de la réalité...
Slavoj Zizek, le psychanalyste féru de politique, écrit dans Le Monde que «derrière le Mur, les peuples ne rêvaient pas de capitalisme». Voire. En tout cas, ils vomissaient le système dans lequel ils étaient forcés de vivre et considéraient avec envie la liberté et la consommation entrevues de l'autre côté. Qu'ils l'aient idéalisé, cet autre système, et que les lendemains ne soient pas toujours souriants, c'est évident! Que son avènement en Europe de l'Est n'ait pas signifié la félicité pour tous ou la paix éternelle dans le monde, nul n'en disconvient...
Mais, dans l'ensemble, les peuples de l'Est voulaient le libéralisme — politique, économique, culturel — et ils l'ont eu... Et pour rien au monde, ils ne retourneraient à l'autre système.
***
En 1989, la Terre bougeait ailleurs qu'en Europe: en Amérique latine (où la fin de la guerre froide allait apaiser les choses... sans toutefois les bénéfices économiques dont profiteraient les Est-Européens), en Afrique (avec un «tournant démocratique» qui s'avérera décevant), en Asie...
Les autorités communistes chinoises, cinq mois plus tôt, avaient écrasé dans le sang un mouvement de protestation qui aurait pu — si les élites politiques avaient agi autrement — annoncer les révolutions pacifiques de l'automne en Europe de l'Est... peut-être même une «Révolution de Velours» à la sauce pékinoise!
La réalité fut tout autre: la fraction au pouvoir à Pékin avait déjà, depuis quatre ans, analysé attentivement et digéré «l'expérience Gorbatchev», dont elle avait tiré les leçons... et, plus particulièrement, un catalogue des choses à ne pas faire!
Dans les pays «postcommunistes» européens de 2009, frappante est la dissociation — doublée d'une dose de désillusion populaire — entre le politique et l'économique.
L'économie va son train, plutôt bien dans l'ensemble, même si le rythme est inégal et que des exceptions terribles se produisent. La Hongrie et la Lettonie, notamment, ont énormément souffert depuis 15 mois — pour des raisons nationales spécifiques — de la crise financière mondiale. Comme l'Irlande et l'Islande d'ailleurs, qui, elles, n'ont rien eu à voir avec le communisme.
Mais d'autres, comme la Pologne, ont correctement traversé la tempête: la Pologne qui n'a pas eu de récession en 2009, et qui avait aligné des taux de croissance «à la chinoise» tout au long des années 1990 (un peu moins dans les années 2000). La Pologne où le niveau de vie a fait un bond tout à fait prodigieux depuis 20 ans. Idem pour la République tchèque, la Slovaquie, la Slovénie...
***
Par contre, dans le domaine politique — avec la liberté retrouvée de choisir ses dirigeants —, c'est la déception presque généralisée. Médiocrité des élites, chicanes provinciales, résurgence de certaines tensions ethniques (dont l'ex-Yougoslavie fut l'illustration extrême, heureusement unique à ce degré d'horreur), désenchantement démocratique (avec des taux de participation électorale... montréalais!).
Et ce qui est troublant, c'est que l'économie, en général, ne semble pas pâtir de cette mauvaise gouvernance ou de ce déficit démocratique.
Et c'est là que revient en scène le modèle chinois... La Chine a passé les vingt années depuis la chute du Mur à approfondir cette dissociation entre politique et économie, à inventer ce que nul n'aurait pu prédire en 1989: le «capitalisme léniniste» (expression de l'historien Timothy Garton Ash). Un succès qui représente peut-être, en 2009 dans certaines régions du monde, la véritable solution de rechange à la démocratie libérale — combien perfectible — dans laquelle nous vivons.
*****
François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.
francobrousso@hotmail.com
Ce fut la preuve que, par moments — courts, rares, mais non moins intenses et authentiques —, les masses en action peuvent ravir l'initiative politique aux élites.
Mais ce fut aussi la preuve que les grands individus peuvent jouer un rôle déterminant dans l'Histoire. C'est Mikhaïl Gorbatchev, héros malgré lui de cette fin de XXe siècle, qui renonce à l'usage de la force et dit aux leaders est-allemands: débrouillez-vous!
C'est la petite histoire (ce haut fonctionnaire qui — à 19 h le 9 novembre 1989 — annonce presque par accident que les points de passage vers Berlin-Ouest sont libérés) qui rencontre l'Histoire avec un grand H. Ce sera aussi, peu à peu, la rencontre malaisée de la politique et de l'économie, des aspirations et de la réalité...
Slavoj Zizek, le psychanalyste féru de politique, écrit dans Le Monde que «derrière le Mur, les peuples ne rêvaient pas de capitalisme». Voire. En tout cas, ils vomissaient le système dans lequel ils étaient forcés de vivre et considéraient avec envie la liberté et la consommation entrevues de l'autre côté. Qu'ils l'aient idéalisé, cet autre système, et que les lendemains ne soient pas toujours souriants, c'est évident! Que son avènement en Europe de l'Est n'ait pas signifié la félicité pour tous ou la paix éternelle dans le monde, nul n'en disconvient...
Mais, dans l'ensemble, les peuples de l'Est voulaient le libéralisme — politique, économique, culturel — et ils l'ont eu... Et pour rien au monde, ils ne retourneraient à l'autre système.
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En 1989, la Terre bougeait ailleurs qu'en Europe: en Amérique latine (où la fin de la guerre froide allait apaiser les choses... sans toutefois les bénéfices économiques dont profiteraient les Est-Européens), en Afrique (avec un «tournant démocratique» qui s'avérera décevant), en Asie...
Les autorités communistes chinoises, cinq mois plus tôt, avaient écrasé dans le sang un mouvement de protestation qui aurait pu — si les élites politiques avaient agi autrement — annoncer les révolutions pacifiques de l'automne en Europe de l'Est... peut-être même une «Révolution de Velours» à la sauce pékinoise!
La réalité fut tout autre: la fraction au pouvoir à Pékin avait déjà, depuis quatre ans, analysé attentivement et digéré «l'expérience Gorbatchev», dont elle avait tiré les leçons... et, plus particulièrement, un catalogue des choses à ne pas faire!
Dans les pays «postcommunistes» européens de 2009, frappante est la dissociation — doublée d'une dose de désillusion populaire — entre le politique et l'économique.
L'économie va son train, plutôt bien dans l'ensemble, même si le rythme est inégal et que des exceptions terribles se produisent. La Hongrie et la Lettonie, notamment, ont énormément souffert depuis 15 mois — pour des raisons nationales spécifiques — de la crise financière mondiale. Comme l'Irlande et l'Islande d'ailleurs, qui, elles, n'ont rien eu à voir avec le communisme.
Mais d'autres, comme la Pologne, ont correctement traversé la tempête: la Pologne qui n'a pas eu de récession en 2009, et qui avait aligné des taux de croissance «à la chinoise» tout au long des années 1990 (un peu moins dans les années 2000). La Pologne où le niveau de vie a fait un bond tout à fait prodigieux depuis 20 ans. Idem pour la République tchèque, la Slovaquie, la Slovénie...
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Par contre, dans le domaine politique — avec la liberté retrouvée de choisir ses dirigeants —, c'est la déception presque généralisée. Médiocrité des élites, chicanes provinciales, résurgence de certaines tensions ethniques (dont l'ex-Yougoslavie fut l'illustration extrême, heureusement unique à ce degré d'horreur), désenchantement démocratique (avec des taux de participation électorale... montréalais!).
Et ce qui est troublant, c'est que l'économie, en général, ne semble pas pâtir de cette mauvaise gouvernance ou de ce déficit démocratique.
Et c'est là que revient en scène le modèle chinois... La Chine a passé les vingt années depuis la chute du Mur à approfondir cette dissociation entre politique et économie, à inventer ce que nul n'aurait pu prédire en 1989: le «capitalisme léniniste» (expression de l'historien Timothy Garton Ash). Un succès qui représente peut-être, en 2009 dans certaines régions du monde, la véritable solution de rechange à la démocratie libérale — combien perfectible — dans laquelle nous vivons.
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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.
francobrousso@hotmail.com
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