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    Le rideau de fer

    26 octobre 2009 |Christian Rioux | Europe
    Mur de Berlin
    Photo: Alexandra Novosseloff Mur de Berlin
    Symbole de la guerre froide, la construction du mur de Berlin inaugure étrangement l'ère de la détente. Construit dans l'indifférence des puissances occidentales, il imposera pendant 40 ans le statu quo dans une Europe déchirée.

    Paris — Le mur de Berlin a été détruit dans la joie à partir du 9 novembre 1989. Mais il avait été construit dans la douleur. L'histoire de l'érection de ces 155 kilomètres de béton qui enserraient Berlin-Ouest est celle des séquelles de la Seconde Guerre mondiale.

    Lorsque les armées alliées envahissent l'Allemagne en 1945, elles se séparent le pays. Pendant deux mois, les Américains et les Britanniques ne pourront avoir accès à Berlin, qui est sous l'emprise soviétique. Aux conférences de Yalta et de Potsdam, on découpera le pays en zones soviétique, américaine, britannique et française. La capitale subira le même sort. «Berlin a beau être situé à 140 kilomètres à l'intérieur de la zone soviétique, il n'est pas question d'abandonner aux Soviétiques ce symbole de l'unité du pays», explique l'historien Étienne François, de l'Université libre de Berlin. La ville sera donc reliée à l'Allemagne de l'Ouest par une voie ferrée pouvant accueillir dix trains par jour et par trois corridors aériens la reliant à Hambourg, Buckeburg et Francfort.

    Alors que les Américains, les Britanniques et les Français créent le deutsche mark, Staline prend prétexte de son extension à Berlin-Ouest pour tenter un coup de force. Il impose un blocus terrestre. Pendant près d'un an, l'ouest de la ville sera ravitaillé par un pont aérien. Selon l'historien allemand Edgar Wolfrum, de l'Université d'Heidelberg, ce pont aérien fut l'initiative personnelle du général Clay, commandant des forces américaines en Allemagne. Il prit la décision sans attendre l'accord du président Truman.

    Les Russes croyaient que les Américains ne pourraient jamais livrer les 8000 tonnes de marchandises par jour dont la ville avait besoin pour survivre. Ils se trompèrent et durent abandonner la partie au bout de 45 semaines. «Une expulsion des alliés occidentaux de Berlin aurait eu des répercussions symboliques et psychologiques incalculables, écrivent Dennis L. Bark et David R. Gress dans leur monumentale Histoire de l'Allemagne depuis 1945 (Robert Laffont). On ne peut exclure qu'à la suite de cette action, les Allemands qui vivaient dans les zones d'occupation occidentales eussent perdu toute confiance dans la volonté des alliés américains et européens de résister au communisme.»

    L'hémorragie

    Lorsque le blocus est finalement levé, le 12 mai 1949, Berlin est une ville divisée en deux et le sera de plus en plus. «Il faut bien comprendre que, pendant toute la durée de la RDA, le régime communiste n'a jamais emporté l'adhésion de la majorité de la population», dit Étienne François. C'est ce que démontrera l'insurrection ouvrière du 18 juin 1953 à Berlin-Est, qui sera réprimée dans le sang par les chars soviétiques. Dès le milieu des années 50, la frontière entre la République fédérale allemande (RFA) et la République démocratique allemande (RDA) est officiellement étanche, sauf à Berlin.

    Berlin-Est et Berlin-Ouest ont des administrations, des monnaies, des systèmes d'éducation, des organisations économiques et même des réseaux téléphoniques différents. Mais on circule toujours librement entre les deux, à pied et par le chemin de fer métropolitain. Au fur et à mesure que les communistes assoient leur domination sur l'Allemagne de l'Est, le flot des réfugiés s'accroît. De 1945 à 1961, un Allemand de l'Est sur six (3,5 millions de personnes) fuit à l'Ouest. La quasi-totalité de ces réfugiés passent par Berlin. Du 1er janvier au 13 août 1961 seulement, alors que l'étau se resserre lentement, Berlin-Ouest accueille 160 000 réfugiés.

    «Plus le temps passe, plus l'hémorragie menace l'existence même du régime communiste, dit Étienne François. L'Allemagne de l'Est est vidée de ses forces vives. C'est sa population la plus jeune et la plus instruite qui part. Beaucoup de médecins et d'universitaires passent à l'Ouest, où on manque de main-d'oeuvre et où les salaires sont bien meilleurs.» Au début de 1961, l'exode s'intensifie. C'est alors Walter Ulbricht, le premier secrétaire du Parti socialiste unifié de la RDA (SED), qui réclame la construction du mur auprès de Nikita Khrouchtchev, premier secrétaire du Parti communiste de l'URSS.

    «Aucun acte du gouvernement soviétique ne peut mettre fin à notre présence à Berlin-Ouest, ni à notre accès à cette ville», déclare John Kennedy en juillet 1961. Par contre, le nouveau président américain ne semble pas s'opposer à l'intégration de Berlin-Est (officiellement sous l'emprise soviétique) à la RDA, ce qui représente une rupture évidente des accords quadripartites. «Kennedy veut maintenir le statut de Berlin-Ouest, mais il ne parle jamais de réunification, dit Étienne François. Pour lui, chacun fait ce qu'il veut chez lui.» Les Soviétiques ne mettront pas beaucoup de temps à le comprendre.

    Les illusions perdues

    Les 12 et 13 juin 1961, les militaires commencent à installer des grillages et des barbelés autour de Berlin-Ouest. Mais c'est le 13 août 1961, vers 2 heures du matin, que commence véritablement l'érection du mur: 14 500 militaires bloquent les rues et les voies ferrées, pendant que des unités soviétiques se tiennent prêtes à intervenir. On ferme 13 stations de métro et on murera bientôt 69 des 81 points de passage. Il faudra réorganiser la distribution du gaz, de l'eau et de l'électricité. Soixante-trois mille Berlinois de l'Est perdent leur emploi à l'Ouest, pendant que 10 000 Berlinois de l'Ouest perdent le leur à l'Est. Il s'agit d'un «mur de protection antifasciste», affirme le secrétaire à la Sécurité du comité central, Erich Honecker, futur président de la RDA.

    Le maire de Berlin-Ouest, Willy Brandt, exige une réaction forte. Mais les États-Unis mettront 24 heures à bouger. Le 17 août, dans une lettre longtemps demeurée confidentielle, John Kennedy répond à Willy Brandt que, même si l'érection du mur est un «scandale», il n'est pas question de lancer une opération militaire. C'est le statu quo. Pendant qu'on assiste à des scènes déchirantes et que des Allemands de l'Est tentent désespérément d'échapper à l'étau qui se referme, les Berlinois de l'Ouest se sentent abandonnés. «Ce jour-là, nous avons perdu nos illusions», écrira plus tard Willy Brandt.

    «C'est l'époque des incidents de la baie des Cochons, rappelle Étienne François. La détente n'est pas encore une réalité. Kennedy ne veut surtout pas risquer un affrontement. Du point de vue de la real politik, on peut dire que le mur a mis fin aux risques de déstabilisation en Europe de l'Est qui auraient pu mettre le feu à l'Europe.»

    Les souvenirs des insurrections anticommunistes de Berlin-Est, de Budapest et de Varsovie ne sont pas très loin et l'Europe de l'Est demeure un maillon fragile du monde communiste. Kennedy ne veut surtout pas d'un nouvel affrontement en Europe. Il reconnaît donc implicitement que tout changement du statut de Berlin, et donc de l'Europe de l'Est, passera par des négociations avec Moscou. C'est la porte ouverte à la détente. En 1968, l'économiste John Kenneth Galbraith, proche de Kennedy, déclarera même à Die Zeit: «Je pense que le mur est une bonne chose. En tout cas, il a préservé la paix.»

    La profonde déception des Allemands de l'Ouest est à l'origine d'un virage de la politique étrangère allemande. Willy Brandt deviendra bientôt chan-celier. Bonn comprend alors que, si la présence américaine est indispensable, l'Allemagne ne peut pas laisser son sort entre les seules mains des Américains. Le pays se tourne alors vers l'Europe et notamment la France. Char-les de Gaulle est en effet le chef d'État qui a protesté le plus énergiquement contre la construction du mur. Dès le mois d'octobre 1961, la France, l'Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg et l'Italie, déjà regroupés dans le Marché commun, envisagent un projet d'union politique.

    Immédiatement après la construction du mur, le Parti socialiste unifié de l'Allemagne de l'Est (SED) réprimera sauvagement toute opposition. Le SED a toujours été réticent à l'égard de la «déstalinisation» amorcée par Khrouchtchev. En même temps, l'Allemagne de l'Est devient la vitrine du communisme. «La concurrence avec son voisin l'oblige à mettre l'accent sur la croissance économique. Jusque dans les années 70, les Allemands de l'Est vont connaître une amélioration de leur niveau de vie», dit Étienne François.

    Pendant 40 ans, 1245 personnes trouveront la mort en tentant de franchir ce mur de la honte. En 1961, le rêve d'une Allemagne réunifiée disparut pres-que complètement des esprits, pour ne renaître qu'en 1989.

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    Christian Rioux est le correspondant du Devoir à Paris et un membre associé de la Chaire Raoul-Dandurand.
     
     
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