La France s'interroge sur la burqa
Une mission d'information sur le voile intégral examine la pertinence d'une loi
Photo : Agence France-Presse
Paris — «Notre objectif n'est pas de faire une loi [...]. Ce que nous voulons d'abord, c'est dresser une liste de préconisations afin de lutter contre la dérive communautariste, car nous sommes persuadés que le voile intégral n'est que la partie émergée de l'iceberg.»
De passage à Lyon, c'est en ces termes que le député André Gérin a expliqué l'objectif de la mission parlementaire qu'il préside et qui s'interroge sur le port du voile intégral (ou burqa) en France. Créée en juin dernier à la suite des déclarations-chocs de Nicolas Sarkozy, qui avait affirmé que la burqa n'était «pas la bienvenue en France», la mission d'information poursuit ses audiences à travers le pays. Depuis deux mois, médecins, enseignants, intellectuels, chefs religieux et représentants des associations les plus diverses défilent devant les 32 députés de toutes allégeances politiques qui composent la mission.
À Lyon, la semaine dernière, ce sont les témoignages du personnel hospitalier qui ont particulièrement attiré l'attention. Les chefs d'un service d'obstétrique et d'un service de gynécologie ont témoigné de l'augmentation du nombre de femmes entièrement voilées qui se retrouvent dans les hôpitaux. Bien que le phénomène reste marginal, les médecins disent être confrontés à de tels cas tous les deux ou trois jours. Le problème ne se pose pas pour les consultations, où les femmes voilées peuvent choisir d'être vues par une femme, mais pour les interventions d'urgence.
En obstétrique, le problème est apparu avec l'engagement de deux sages-femmes hommes. «Jusqu'ici nous n'avions pas de problèmes car nous n'étions que des femmes, mais, désormais, il faut des heures de négociation pour convaincre», disait la sage-femme Geneviève Beaumont.
Si la majorité des intervenants s'entendent pour condamner publiquement le port de la burqa, les responsables musulmans craignent une «stigmatisation de l'ensemble des musulmans de France», selon les mots du recteur de la mosquée de Lyon. C'est aussi l'opinion de l'universitaire Jean Bauberot, qui juge préférable de réglementer plutôt que de légiférer. Selon lui, «entre le permis et l'interdit, il y a le toléré».
De nombreux intervenants ont néanmoins estimé que, même si elle ne propose pas de loi, la mission devra suggérer des moyens afin de contenir un phénomène en expansion. Sans faire directement référence à une loi, Alain Jakubowski, de la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra), a réclamé «un signal fort». Selon lui, «à travers ce voile intégral, c'est un défi qui est lancé à la République et à nos valeurs».
Rupture du pacte social
Une semaine plus tôt, à Lille, le conseiller d'État Rémi Schwartz avait mis les députés en garde contre la tentation de légiférer. Selon l'ancien rapporteur de la commission Stasi, sur la laïcité, la question est «redoutablement compliquée». Il serait selon lui pratiquement impossible de décréter une interdiction de la burqa pour des raisons de sécurité dans la mesure où «le contrôle d'identité d'une personne ne suppose pas un contrôle permanent». Le juriste n'a cependant pas exclu la possibilité d'une interdiction au nom de «la dignité de la personne humaine». Selon Leïla Barbès, professeure de sociologie, «une loi permettrait d'abord de protéger celles qui ne le portent pas [le voile intégral] et qui ressentent une pression énorme».
Le débat juridique est donc loin d'être tranché. Les audiences publiques ont déjà montré que la mission ne pouvait pas espérer s'appuyer sur un consensus comme celui qui avait accompagné l'interdiction du foulard dans les écoles publiques en 2004.
Qu'ils réclament une loi ou pas, qu'ils soient musulmans ou non, l'immense majorité des intervenants semblent néanmoins d'accord pour identifier le port de la burqa à une rupture du pacte social. Des experts, comme l'imam Mahmoud Doua, ont montré qu'il n'était pas dicté par le Coran. Les musulmanes indiennes portent le sari alors que les Africaines portent le boubou, dit-il. Selon lui, les musulmanes françaises «devraient se conformer aux styles vestimentaires en usage en France».
Autre consensus largement partagé, le voile intégral a été décrit par Sihem Habchi comme «un symbole violent de l'oppression des femmes». La présidente de l'organisation féministe Ni putes ni soumises demande «à la République de protéger les femmes du fanatisme le plus vil». L'avocate Gisèle Halimi a décrit de son côté la burqa comme une forme d'«apartheid sexuel» qui «défend aux femmes qui le portent de percevoir le monde comme les hommes le perçoivent».
Le refus de l'autre
Le témoignage d'Élisabeth Badinter a été particulièrement remarqué. La philosophe, qui précise qu'elle n'est pas juriste et ne se prononce donc pas sur la nécessité d'une loi, a estimé que le port du voile intégral était contraire au principe de fraternité dans la mesure où il exprimait le refus d'entrer en contact avec l'autre et le refus de la réciprocité. «La femme ainsi vêtue s'arroge le droit de me voir, mais me refuse le droit de la voir.»
Pour cette spécialiste des Lumières et de l'oeuvre de Simone de Beauvoir, il est faux de comparer ces femmes aux nonnes cloîtrées d'antan. Selon elle, la femme qui porte la burqa souhaite «ne pas être l'objet de regards impurs» tout en se livrant «à une véritable exhibition de soi». Dans le port de la burqa, Elisabeth Badinter dit percevoir «la satisfaction d'une triple jouissance perverse: la jouissance de la toute-puissance sur l'autre, la jouissance de l'exhibitionnisme et la jouissance du voyeurisme». Et elle conclut: «Nous devons rompre avec cette attitude relativiste, paresseuse et bien-pensante selon laquelle toutes les traditions sont respectables.»
Une enquête réalisée l'été dernier par le ministère de l'Intérieur évaluait à environ 2000 le nombre de femmes qui porteraient la burqa en France. L'étude est basée sur un décompte des lieux de culte salafistes. La mission, qui s'est déjà rendue à Lille et à Lyon, se déplacera aussi à Marseille et en Belgique avant de rendre son rapport vers le mois de janvier 2010.
Correspondant du Devoir à Paris
De passage à Lyon, c'est en ces termes que le député André Gérin a expliqué l'objectif de la mission parlementaire qu'il préside et qui s'interroge sur le port du voile intégral (ou burqa) en France. Créée en juin dernier à la suite des déclarations-chocs de Nicolas Sarkozy, qui avait affirmé que la burqa n'était «pas la bienvenue en France», la mission d'information poursuit ses audiences à travers le pays. Depuis deux mois, médecins, enseignants, intellectuels, chefs religieux et représentants des associations les plus diverses défilent devant les 32 députés de toutes allégeances politiques qui composent la mission.
À Lyon, la semaine dernière, ce sont les témoignages du personnel hospitalier qui ont particulièrement attiré l'attention. Les chefs d'un service d'obstétrique et d'un service de gynécologie ont témoigné de l'augmentation du nombre de femmes entièrement voilées qui se retrouvent dans les hôpitaux. Bien que le phénomène reste marginal, les médecins disent être confrontés à de tels cas tous les deux ou trois jours. Le problème ne se pose pas pour les consultations, où les femmes voilées peuvent choisir d'être vues par une femme, mais pour les interventions d'urgence.
En obstétrique, le problème est apparu avec l'engagement de deux sages-femmes hommes. «Jusqu'ici nous n'avions pas de problèmes car nous n'étions que des femmes, mais, désormais, il faut des heures de négociation pour convaincre», disait la sage-femme Geneviève Beaumont.
Si la majorité des intervenants s'entendent pour condamner publiquement le port de la burqa, les responsables musulmans craignent une «stigmatisation de l'ensemble des musulmans de France», selon les mots du recteur de la mosquée de Lyon. C'est aussi l'opinion de l'universitaire Jean Bauberot, qui juge préférable de réglementer plutôt que de légiférer. Selon lui, «entre le permis et l'interdit, il y a le toléré».
De nombreux intervenants ont néanmoins estimé que, même si elle ne propose pas de loi, la mission devra suggérer des moyens afin de contenir un phénomène en expansion. Sans faire directement référence à une loi, Alain Jakubowski, de la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra), a réclamé «un signal fort». Selon lui, «à travers ce voile intégral, c'est un défi qui est lancé à la République et à nos valeurs».
Rupture du pacte social
Une semaine plus tôt, à Lille, le conseiller d'État Rémi Schwartz avait mis les députés en garde contre la tentation de légiférer. Selon l'ancien rapporteur de la commission Stasi, sur la laïcité, la question est «redoutablement compliquée». Il serait selon lui pratiquement impossible de décréter une interdiction de la burqa pour des raisons de sécurité dans la mesure où «le contrôle d'identité d'une personne ne suppose pas un contrôle permanent». Le juriste n'a cependant pas exclu la possibilité d'une interdiction au nom de «la dignité de la personne humaine». Selon Leïla Barbès, professeure de sociologie, «une loi permettrait d'abord de protéger celles qui ne le portent pas [le voile intégral] et qui ressentent une pression énorme».
Le débat juridique est donc loin d'être tranché. Les audiences publiques ont déjà montré que la mission ne pouvait pas espérer s'appuyer sur un consensus comme celui qui avait accompagné l'interdiction du foulard dans les écoles publiques en 2004.
Qu'ils réclament une loi ou pas, qu'ils soient musulmans ou non, l'immense majorité des intervenants semblent néanmoins d'accord pour identifier le port de la burqa à une rupture du pacte social. Des experts, comme l'imam Mahmoud Doua, ont montré qu'il n'était pas dicté par le Coran. Les musulmanes indiennes portent le sari alors que les Africaines portent le boubou, dit-il. Selon lui, les musulmanes françaises «devraient se conformer aux styles vestimentaires en usage en France».
Autre consensus largement partagé, le voile intégral a été décrit par Sihem Habchi comme «un symbole violent de l'oppression des femmes». La présidente de l'organisation féministe Ni putes ni soumises demande «à la République de protéger les femmes du fanatisme le plus vil». L'avocate Gisèle Halimi a décrit de son côté la burqa comme une forme d'«apartheid sexuel» qui «défend aux femmes qui le portent de percevoir le monde comme les hommes le perçoivent».
Le refus de l'autre
Le témoignage d'Élisabeth Badinter a été particulièrement remarqué. La philosophe, qui précise qu'elle n'est pas juriste et ne se prononce donc pas sur la nécessité d'une loi, a estimé que le port du voile intégral était contraire au principe de fraternité dans la mesure où il exprimait le refus d'entrer en contact avec l'autre et le refus de la réciprocité. «La femme ainsi vêtue s'arroge le droit de me voir, mais me refuse le droit de la voir.»
Pour cette spécialiste des Lumières et de l'oeuvre de Simone de Beauvoir, il est faux de comparer ces femmes aux nonnes cloîtrées d'antan. Selon elle, la femme qui porte la burqa souhaite «ne pas être l'objet de regards impurs» tout en se livrant «à une véritable exhibition de soi». Dans le port de la burqa, Elisabeth Badinter dit percevoir «la satisfaction d'une triple jouissance perverse: la jouissance de la toute-puissance sur l'autre, la jouissance de l'exhibitionnisme et la jouissance du voyeurisme». Et elle conclut: «Nous devons rompre avec cette attitude relativiste, paresseuse et bien-pensante selon laquelle toutes les traditions sont respectables.»
Une enquête réalisée l'été dernier par le ministère de l'Intérieur évaluait à environ 2000 le nombre de femmes qui porteraient la burqa en France. L'étude est basée sur un décompte des lieux de culte salafistes. La mission, qui s'est déjà rendue à Lille et à Lyon, se déplacera aussi à Marseille et en Belgique avant de rendre son rapport vers le mois de janvier 2010.
Correspondant du Devoir à Paris
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