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Vingt ans après la chute du mur de Berlin - La révolution volée

René Bolduc Professeur de philosophie au Collège François-Xavier-Garneau - L'auteur a vécu à Berlin-Ouest puis à Berlin de 1985 à 1991. Il y était étudiant en philosophie.  9 novembre 2009  Europe
Le 9 novembre 1989, je n'ai rien su de la chute du mur de Berlin alors que j'habitais la partie ouest de cette ville. J'étais chez ma conjointe, dans Monumentenstrasse. Je ne me situais pas très loin d'un des événements politiques majeurs du XXe siècle. On n'écoutait pas la radio, on ne regardait pas la télévision. On n'a pas entendu les coups de klaxon des Trabi (voitures fabriquées à l'Est) qui se sont fait entendre, cette nuit-là, sur le Ku'damm (Kurfürstendamm). Ce n'est que le lendemain que l'on s'est retrouvés dans une ambiance de Boxing Day qui a duré des semaines. Grande fête nationale, la chute du mur de Berlin consacra aussi la victoire du monde de la consommation.

Ce n'est pas que l'on n'avait pas vu venir les événements. Cela faisait des mois, des années même, que le terrain se préparait derrière le rideau de fer. Gorbatchev parlait de perestroïka et de glasnost. Lech Walesa avait réussi à faire reconnaître le syndicat en Pologne. La Hongrie avait ouvert sa frontière sur l'Autriche, permettant ainsi aux citoyens de l'ex-RDA (République démocratique allemande) de passer à l'Ouest.

En 1988, une manifestation eut lieu à Berlin-Est pour commémorer les assassinats de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. On y a alors brandi l'article 27 de la constitution de la RDA qui, étonnamment, mentionnait que la liberté d'opinion était permise. Erich Honecker (secrétaire général du parti unique, la SED, et aussi artisan de la construction du mur en août 1961) va faire arrêter ces manifestants. Certains seront même expulsés du pays, dont Bärbel Bohley du groupe Neues Forum.

Les grandes manifestations du lundi à Leipzig, autour de l'église Nicolai, attirèrent de plus en plus de gens. Dans cette ville héroïque, on est passé, le 9 octobre, à un cheveu d'une solution chinoise déjà pratiquée sur la place Tiananmen, le 4 juin 1989, quand on y a mitraillé plus d'un millier d'étudiants réclamant plus de démocratie. Quand je dis qu'on est passé à un cheveu, cela signifie que les armes et les munitions avaient été distribuées et que, dans les hôpitaux, des lits et des réserves de sang étaient prêts. Par chance, des personnes influentes, comme le chef de l'orchestre symphonique de Leipzig, Kurt Masur, ont su mettre un frein au bain de sang qui se préparait. La révolution pouvait alors continuer plus tranquillement.

Penseurs de la révolution

En cette période de célébration du 20e anniversaire de la chute du mur de Berlin, on a toutefois tendance à oublier un peu trop vite tous ces penseurs, leaders, pasteurs, représentants de groupes populaires de l'Est qui ont donné vie à cette révolution populaire. Des gens bien en vue ont appelé à la réforme du socialisme.

Des gens comme le dramaturge Heiner Müller, les écrivains Stefan Heym et Christa Wolf qui ont pris la parole avec d'autres le 4 novembre 1989 sur l'Alexanderplatz devant des centaines de milliers de personnes. Des gens moins connus aussi qui étaient actifs au sein de groupes de citoyens, comme Neues Forum, Demokratie jetzt (Démocratie maintenant), Demokratischer Aufbruch (Sursaut démocratique), un mouvement au départ religieux et dont une certaine Angela Merkel a déjà fait partie.

Avant et même après la chute du Mur, devant le rouleau compresseur du capitalisme, ils ont courageusement lancé des appels pour réformer le socialisme afin de lui donner un visage humain, entre autres par le multipartisme, la liberté d'expression, la possibilité de voyager à l'étranger, l'abolition de la Stasi (cette détestable police secrète), etc. Au lieu de cela, leur ancien pays, leur Heimat, fut rayé de la carte.

Ces gens-là n'ont pas parlé de réunification. D'ailleurs, il n'y a pas eu de réelle réunification, mais plutôt une annexion pure et simple. Il n'y a pas eu deux États séparés, deux partenaires égaux qui ont négocié une nouvelle constitution. Dans les faits, c'est la RDA qui a adopté la constitution de la RFA, laquelle prévoyait, selon l'article 23, l'inclusion des nouveaux Länder de l'Est.

Bien sûr, on rétorquera que c'est ce que le peuple voulait, ce peuple de l'Est qui a d'abord scandé «Wir sind das Volk» (nous sommes le peuple, donc respectez-nous) avant de passer à «Wir sind ein Volk» (nous sommes un peuple, donc réunissons-nous). Pourtant, aux mots de l'honorable Willy Brandt — maintenant croît ensemble ce qui appartient ensemble — s'opposaient aussi des paroles du genre de celles de Christa Wolf prononcées quelques jours avant la chute du mur: «Figure-toi, c'est le socialisme (renouvelé, humanisé) et personne ne s'en va.»

Le suicide politique de la RDA fut amer pour plusieurs. Ce n'est simple pour personne de renier une part importante de son identité, de faire comme si 40 ans d'histoire n'avaient été qu'une mauvaise blague, un cauchemar. Bien sûr, il y a eu des souffrances, des morts, causés par un régime totalitaire. Il fallait coûte que coûte s'en libérer. Mais ne fallait-il pas laisser aussi aux artisans de la révolution la chance de bâtir eux-mêmes un nouveau pays? Ne fallait-il pas davantage les écouter?

Scepticisme

Je faisais partie des sceptiques, de ceux qui n'appréciaient pas trop l'attitude arrogante et suffisante de l'Ouest, trop fier de sa supériorité. Tout le monde n'était pas pour une réunification à sens unique. Le maire de Berlin-Ouest à l'époque, Walter Momper, était plutôt contre. Il voulait reconnaître le courage des gens de l'Est qui avaient gagné eux-mêmes la démocratie alors qu'à l'Ouest elle avait été tout simplement imposée par les Alliés. Günther Grass non plus n'a pas crié victoire trop vite. Après tout, cette grande Allemagne unifiée était à l'origine de deux guerres mondiales: son temps d'expiation était-il déjà terminé?

J'ai eu l'impression que l'Ouest agissait comme un vautour plongeant sur sa proie. L'impression que des gens se sont fait voler leur révolution. D'ailleurs, au lendemain de la chute du Mur, lorsque Helmut Kohl, chancelier à l'époque, prit la parole devant le Rathaus Schöneberg, là même où Kennedy avait lancé son fameux Ich bin ein Berliner, il a été copieusement hué par la foule. Lorsque, plus tard, l'hymne national allemand se fit entendre, les sifflements ont redoublé en dépit de la présence du vénérable Willy Brandt, qui avait adopté une politique d'ouverture envers l'Est depuis plus de vingt ans.

Malgré tout ce qui précède, bien que des gens se soient fait voler leur projet politique et que d'autres, moins méritants, comme Kohl, Reagan et Bush père, aient tiré profit de cet événement, je ne veux pas laisser entendre que le peuple était prêt à servir encore de cobaye idéologique quand, juste à côté, leurs frères et soeurs jouissaient d'une grande liberté. Je veux simplement rendre hommage à ces gens qui ont mis en marche une révolution et qui ont ensuite été ignorés.
 
 
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