La recette Merkel
Photo : Agence France-Presse
Malgré un style terne et sans éclat, Angela Merkel vogue vers une victoire presque assurée dimanche en Allemagne. Reste à savoir avec qui elle gouvernera. En quelques années, la «gamine» de l'Est est devenue l'un des chanceliers les plus populaires de l'histoire allemande.
Berlin — Karen Pfundt n'a pas du tout le profil d'une électrice conservatrice. Jeune professionnelle, mère de deux enfants, elle habite un quartier de l'ancien Berlin-Est aujourd'hui envahi par les jeunes familles plus fortunées de l'Ouest. Elle a pourtant été séduite depuis quatre ans par la politique familiale d'Angela Merkel. «C'est une ruse de l'histoire que ce soit un parti conservateur qui ait finalement doté l'Allemagne d'une politique familiale digne de ce nom», dit-elle. Elle n'est donc pas surprise que tous les observateurs annoncent la réélection presque assurée de la chancelière dimanche prochain, contre son opposant, le social-démocrate Franz-Walter Steinmeier. La seule inconnue du scrutin semble être de savoir avec quel parti, les libéraux (FDP) ou les sociaux-démocrates (SPD), elle formera une coalition.
Qui aurait dit, il y a cinq ans, que ce seraient les conservateurs, depuis toujours associés aux valeurs de la femme au foyer, qui créeraient le premier véritable congé parental et jetteraient les bases d'un réseau universel de garderies? demande Karen Pfundt, qui est aussi l'auteure d'un livre intitulé L'art de faire des enfants en Allemagne. Depuis deux ans à peine, les nouveaux parents bénéficient d'un congé de 12 mois avec 67 % du salaire assuré. Le congé peut être rallongé de deux mois si le père choisit d'en prendre une partie. Le gouvernement s'est aussi engagé à ce que chaque enfant qui en a besoin obtienne une place en garderie avant 2013.
Une campagne «sans substance»
C'est là un des secrets de la popularité d'Angela Merkel, dit Gerd Langguth, un ancien député de la CDU qui a écrit une biographie de la chancelière. «La CDU n'est plus le parti qu'il était. Elle est beaucoup plus libérale, elle a séduit les jeunes professionnels des villes et s'est même ouverte à l'immigration, au mariage des homosexuels et à la protection de l'environnement.» Certes, les barons conservateurs sont toujours dans l'ombre, mais cette fille d'un pasteur protestant qui a grandi dans l'ancienne RDA a littéralement secoué le parti, explique Langguth. «D'ailleurs, dit-il, malgré son style plutôt terne, la chancelière est beaucoup plus populaire que son parti.»
Dans un système présidentiel à la française ou à l'américaine, les électeurs allemands plébisciteraient Angela Merkel dans une proportion de 55 %, selon le plus récent sondage de la société Forsa. Ils sont à peine 26 % à faire de même avec son opposant, le ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier. Rien d'étonnant donc à ce que «la femme la plus puissante du monde», selon le magazine Forbes, ait mené une campagne essentiellement axée sur sa personnalité. Même l'édition allemande du Financial Times, qui appelait hier à voter pour Merkel, parle d'une campagne «sans substance».
«Votons pour la chancelière», proclament, sans plus, les affiches de la candidate. Le programme électoral en reste aussi aux déclarations de principe. Depuis quatre ans à la tête d'une «grande coalition» hétéroclite regroupant les deux principaux partis du pays, conservateurs (CDU-CSU) et sociaux-démocrates (SPD), Angela Merkel projette l'image d'un gestionnaire compétent au-dessus des partis, capable d'asseoir tout le monde à la même table. Elle aime particulièrement briller dans les grands sommets internationaux et n'a pas hésité longtemps à participer au G20 de Pittsburgh même s'il se tient à 48 heures du scrutin allemand.
Toujours discrète, la chancelière y est même allée cet été de quelques révélations personnelles. Cela n'avait rien à voir avec les secrets d'alcôve d'un Nicolas Sarkozy. Mais on a tout de même appris qu'elle faisait sa liste d'épicerie chaque fin de semaine, partageait également les tâches ménagères avec son époux et trouvait le temps de faire des gâteaux aux groseilles. Physicien comme elle, son époux, Joachim Sauer, prendrait goût aux visites des conjoints de chefs d'État qu'il organise régulièrement.
Les erreurs de 2005
La chancelière a surtout appris à ne pas répéter les erreurs qui avaient failli lui coûter la victoire en 2005 contre le redoutable Gerhard Schröder. Armée d'un programme beaucoup plus libéral, elle s'était alors présentée devant l'électorat en annonçant une hausse de 2 % de la TVA (en réalité, elle fut de 3 %!). Elle avait aussi dû désavouer son conseiller, Paul Kirchhof, de l'Université de Heidelberg, chaud partisan d'un taux d'imposition unique.
Cette année, il n'y a pas un chiffre dans le programme des chrétiens-démocrates. «Depuis quatre ans, Merkel a largement recentré le programme de la CDU, explique Heribert Dieter, de l'Institut allemand de politique et de sécurité internationales. Le modèle économique européen, longtemps critiqué par les Anglo-Saxons pour sa lourdeur et sa bureaucratie, s'est finalement avéré le meilleur.» Malgré son peu de coopération avec l'Union européenne et une certaine panique à l'occasion, la réaction de la chancelière à la crise a finalement inspiré confiance aux Allemands, estime Dieter. L'économiste se demande même si la chancelière n'en fait pas un peu trop.
En pleine campagne, sa volonté de sauver à tout prix le constructeur de voitures Opel lui a peut-être fait gagner des voix, mais elle a mis à dure épreuve les nerfs de son ministre des Finances, Karl-Theodor zu Guttenberg. Les milliards consentis par l'État pour favoriser le rachat d'Opel par le consortium canado-australien Magna pourront peut-être préserver des emplois à court terme. «Mais l'accord est tellement étriqué qu'il ne pourra pas tenir», dit Heribert Dieter. De toute façon, il n'est pas certain que Magna puisse satisfaire à toutes les conditions posées par GM. La transaction doit de plus être examinée par la Commission européenne, qui soupçonne les nouveaux investisseurs de favoriser les usines allemandes. Mais cela, on le saura après les élections.
Il faut dire que, même en période de crise, l'économie allemande continue à faire l'envie de ses voisins. «Si l'Allemagne ne consacrait pas 4 % de son PNB à la reconstruction de l'ancienne RDA et aux transferts sociaux, nous serions virtuellement un pays sans dettes», dit Heribert Dieter.
Quelle coalition?
C'est probablement à cause du ton rassembleur de Merkel que la CDU a moins souffert que les sociaux-démocrates de l'effritement croissant de l'électorat allemand, qui se divise aujourd'hui entre cinq grands partis. La CDU se maintient autour de 35 % alors que les sociaux-démocrates ont glissé à 25 %. «Avec le temps, Merkel a réalisé qu'elle ne serait jamais réélue si elle ne tenait pas un discours plus social, dit Gerd Langguth. Pourtant, dans le prochain mandat, il faudra faire preuve de beaucoup de rigueur budgétaire.»
La seule véritable question qui devrait être tranchée dimanche est de savoir si Merkel gouvernera avec son allié naturel, les libéraux (FDP) de Guido Westerwelle, où si la «grande coalition» actuelle avec les sociaux-démocrates sera reconduite. Officiellement, la chancelière dit vouloir gouverner avec le FDP. Mais Gerd Langguth en doute.
«Merkel est une pragmatique. Si une coalition est possible avec le FDP, elle la fera. Mais, en son for intérieur, elle sait que les réformes seront plus faciles à mettre en oeuvre avec les sociaux-démocrates, qui sont plus proches des grands syndicats. Angela Merkel n'est pas une idéologue, elle n'a pas d'état d'âme.»
Et dire qu'il n'y a pas si longtemps, l'ancien chancelier Helmut Kohl la surnommait «la gamine».
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Correspondant du Devoir à Paris
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Demain: La crise de la social-démocratie allemande
Berlin — Karen Pfundt n'a pas du tout le profil d'une électrice conservatrice. Jeune professionnelle, mère de deux enfants, elle habite un quartier de l'ancien Berlin-Est aujourd'hui envahi par les jeunes familles plus fortunées de l'Ouest. Elle a pourtant été séduite depuis quatre ans par la politique familiale d'Angela Merkel. «C'est une ruse de l'histoire que ce soit un parti conservateur qui ait finalement doté l'Allemagne d'une politique familiale digne de ce nom», dit-elle. Elle n'est donc pas surprise que tous les observateurs annoncent la réélection presque assurée de la chancelière dimanche prochain, contre son opposant, le social-démocrate Franz-Walter Steinmeier. La seule inconnue du scrutin semble être de savoir avec quel parti, les libéraux (FDP) ou les sociaux-démocrates (SPD), elle formera une coalition.
Qui aurait dit, il y a cinq ans, que ce seraient les conservateurs, depuis toujours associés aux valeurs de la femme au foyer, qui créeraient le premier véritable congé parental et jetteraient les bases d'un réseau universel de garderies? demande Karen Pfundt, qui est aussi l'auteure d'un livre intitulé L'art de faire des enfants en Allemagne. Depuis deux ans à peine, les nouveaux parents bénéficient d'un congé de 12 mois avec 67 % du salaire assuré. Le congé peut être rallongé de deux mois si le père choisit d'en prendre une partie. Le gouvernement s'est aussi engagé à ce que chaque enfant qui en a besoin obtienne une place en garderie avant 2013.
Une campagne «sans substance»
C'est là un des secrets de la popularité d'Angela Merkel, dit Gerd Langguth, un ancien député de la CDU qui a écrit une biographie de la chancelière. «La CDU n'est plus le parti qu'il était. Elle est beaucoup plus libérale, elle a séduit les jeunes professionnels des villes et s'est même ouverte à l'immigration, au mariage des homosexuels et à la protection de l'environnement.» Certes, les barons conservateurs sont toujours dans l'ombre, mais cette fille d'un pasteur protestant qui a grandi dans l'ancienne RDA a littéralement secoué le parti, explique Langguth. «D'ailleurs, dit-il, malgré son style plutôt terne, la chancelière est beaucoup plus populaire que son parti.»
Dans un système présidentiel à la française ou à l'américaine, les électeurs allemands plébisciteraient Angela Merkel dans une proportion de 55 %, selon le plus récent sondage de la société Forsa. Ils sont à peine 26 % à faire de même avec son opposant, le ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier. Rien d'étonnant donc à ce que «la femme la plus puissante du monde», selon le magazine Forbes, ait mené une campagne essentiellement axée sur sa personnalité. Même l'édition allemande du Financial Times, qui appelait hier à voter pour Merkel, parle d'une campagne «sans substance».
«Votons pour la chancelière», proclament, sans plus, les affiches de la candidate. Le programme électoral en reste aussi aux déclarations de principe. Depuis quatre ans à la tête d'une «grande coalition» hétéroclite regroupant les deux principaux partis du pays, conservateurs (CDU-CSU) et sociaux-démocrates (SPD), Angela Merkel projette l'image d'un gestionnaire compétent au-dessus des partis, capable d'asseoir tout le monde à la même table. Elle aime particulièrement briller dans les grands sommets internationaux et n'a pas hésité longtemps à participer au G20 de Pittsburgh même s'il se tient à 48 heures du scrutin allemand.
Toujours discrète, la chancelière y est même allée cet été de quelques révélations personnelles. Cela n'avait rien à voir avec les secrets d'alcôve d'un Nicolas Sarkozy. Mais on a tout de même appris qu'elle faisait sa liste d'épicerie chaque fin de semaine, partageait également les tâches ménagères avec son époux et trouvait le temps de faire des gâteaux aux groseilles. Physicien comme elle, son époux, Joachim Sauer, prendrait goût aux visites des conjoints de chefs d'État qu'il organise régulièrement.
Les erreurs de 2005
La chancelière a surtout appris à ne pas répéter les erreurs qui avaient failli lui coûter la victoire en 2005 contre le redoutable Gerhard Schröder. Armée d'un programme beaucoup plus libéral, elle s'était alors présentée devant l'électorat en annonçant une hausse de 2 % de la TVA (en réalité, elle fut de 3 %!). Elle avait aussi dû désavouer son conseiller, Paul Kirchhof, de l'Université de Heidelberg, chaud partisan d'un taux d'imposition unique.
Cette année, il n'y a pas un chiffre dans le programme des chrétiens-démocrates. «Depuis quatre ans, Merkel a largement recentré le programme de la CDU, explique Heribert Dieter, de l'Institut allemand de politique et de sécurité internationales. Le modèle économique européen, longtemps critiqué par les Anglo-Saxons pour sa lourdeur et sa bureaucratie, s'est finalement avéré le meilleur.» Malgré son peu de coopération avec l'Union européenne et une certaine panique à l'occasion, la réaction de la chancelière à la crise a finalement inspiré confiance aux Allemands, estime Dieter. L'économiste se demande même si la chancelière n'en fait pas un peu trop.
En pleine campagne, sa volonté de sauver à tout prix le constructeur de voitures Opel lui a peut-être fait gagner des voix, mais elle a mis à dure épreuve les nerfs de son ministre des Finances, Karl-Theodor zu Guttenberg. Les milliards consentis par l'État pour favoriser le rachat d'Opel par le consortium canado-australien Magna pourront peut-être préserver des emplois à court terme. «Mais l'accord est tellement étriqué qu'il ne pourra pas tenir», dit Heribert Dieter. De toute façon, il n'est pas certain que Magna puisse satisfaire à toutes les conditions posées par GM. La transaction doit de plus être examinée par la Commission européenne, qui soupçonne les nouveaux investisseurs de favoriser les usines allemandes. Mais cela, on le saura après les élections.
Il faut dire que, même en période de crise, l'économie allemande continue à faire l'envie de ses voisins. «Si l'Allemagne ne consacrait pas 4 % de son PNB à la reconstruction de l'ancienne RDA et aux transferts sociaux, nous serions virtuellement un pays sans dettes», dit Heribert Dieter.
Quelle coalition?
C'est probablement à cause du ton rassembleur de Merkel que la CDU a moins souffert que les sociaux-démocrates de l'effritement croissant de l'électorat allemand, qui se divise aujourd'hui entre cinq grands partis. La CDU se maintient autour de 35 % alors que les sociaux-démocrates ont glissé à 25 %. «Avec le temps, Merkel a réalisé qu'elle ne serait jamais réélue si elle ne tenait pas un discours plus social, dit Gerd Langguth. Pourtant, dans le prochain mandat, il faudra faire preuve de beaucoup de rigueur budgétaire.»
La seule véritable question qui devrait être tranchée dimanche est de savoir si Merkel gouvernera avec son allié naturel, les libéraux (FDP) de Guido Westerwelle, où si la «grande coalition» actuelle avec les sociaux-démocrates sera reconduite. Officiellement, la chancelière dit vouloir gouverner avec le FDP. Mais Gerd Langguth en doute.
«Merkel est une pragmatique. Si une coalition est possible avec le FDP, elle la fera. Mais, en son for intérieur, elle sait que les réformes seront plus faciles à mettre en oeuvre avec les sociaux-démocrates, qui sont plus proches des grands syndicats. Angela Merkel n'est pas une idéologue, elle n'a pas d'état d'âme.»
Et dire qu'il n'y a pas si longtemps, l'ancien chancelier Helmut Kohl la surnommait «la gamine».
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Correspondant du Devoir à Paris
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