Le 4 juin 1989
On fêtera jeudi l'anniversaire d'un «grand cru» de l'Histoire contemporaine. Un seul jour, trois drames, trois espaces géopolitiques... et peut-être des leçons communes.
Ce fut une coïncidence comme il n'en arrive pas souvent. Le 4 juin 1989, en Chine, en Pologne et en Iran, trois événements de première magnitude secouèrent le monde simultanément...
Cette semaine, on va beaucoup, beaucoup vous parler, dans les médias, d'un de ces trois événements... mais en oubliant un peu vite les deux autres: d'où l'idée de cette petite chronique.
**
Ce jour-là, à Téhéran, la mort de l'ayatollah Ruhollah Khomeiny, premier guide de la République islamique d'Iran après la révolution de 1979, donnera lieu à de mémorables scènes de transe collective. Cette disparition d'un fondateur de l'islam politique posait la question de la réforme — possible ou impossible — d'un régime hybride qui se prétend tout à la fois théocratique et démocratique.
Vingt ans plus tard, cette question se pose toujours. Elle est même au coeur de l'actualité internationale la plus brûlante, alors que l'on attend les résultats d'élections présidentielles — le 12 juin — qui, quoi que l'on en dise, ne sont pas une pure mascarade.
Pour ceux qui seraient sensibles à la thèse — populaire en Israël et aux États-Unis — selon laquelle l'État iranien est l'Empire du mal absolu, l'hebdomadaire Newsweek vient de publier un dossier passionnant sur la République islamique, ses nuances et ses contradictions, sous le titre «Tout ce que vous croyez savoir sur l'Iran est faux». On y affirme notamment que «l'Iran n'est pas une dictature», que «les dirigeants iraniens ne sont pas des fanatiques», qu'ils «ne veulent probablement pas la bombe», et même qu'ils seraient «prêts à négocier».
Vingt ans après la mort de Khomeiny, les grands traits de son régime sont toujours là... tout comme la possibilité, oui, d'une évolution démocratique et pacifique à la faveur une bonne conjoncture internationale.
**
Ce jour-là, la Pologne vit se dérouler les toutes premières élections libres dans un pays communiste. Marquées par un triomphe du mouvement Solidarité — malgré les sièges «protégés» à la Chambre basse, censés sauver la mise aux communistes —, elles signaient l'arrêt de mort de ce système politique en Europe... qui sera confirmé cinq mois plus tard par la chute du Mur de Berlin.
On le verra cet automne avec le flot de commémorations: les historiens et journalistes ont retenu le 9 novembre 1989 à Berlin comme la date-symbole de la fin du communisme en Europe. Mais s'il fallait mettre le doigt sur une date où tout a vraiment basculé, il faudrait plutôt choisir le 4 juin 1989.
Le 4 juin 1989, en Pologne — de «vraies» élections, avec de «vrais» résultats... et, contre toute attente, une Union soviétique qui laisse faire —, fut pour tous les Est-Européens le signal de la libération et d'un emballement historique: une lame de fond qui emportera, de Berlin-Est à Bucarest, tous les régimes prosoviétiques d'Europe centrale dans les sept mois suivants.
Les Polonais ont connu leur part de désillusions depuis la chute du communisme et l'avènement du capitalisme. Mais jamais, au grand jamais, ils ne renieraient ces journées magiques du printemps 1989.
**
Pourtant, en Chine, ce même jour-là, la révolte démocratique des étudiants était écrasée dans le sang. Ce qui démentait la conviction naïve et généreuse selon laquelle la «roue de l'Histoire», en marche en Europe et en Russie, ne devait pas s'arrêter aux portes de l'Asie.
Oui, la révolution démocratique s'arrêta provisoirement aux portes de la Chine mandarino-communiste. Devant la possibilité réelle d'un basculement à l'occidentale — rapportée ces jours-ci dans les mémoires posthumes de Zhao Ziyang, réformiste expulsé à l'époque par les «durs» —, ses dirigeants aux abois ont alors mis au point un plan génial. Un plan qui combinait répression et contrôle politiques... avec la plus grande libéralisation économique.
Depuis 20 ans, le succès de ce plan machiavélique a dépassé toutes les espérances de ses auteurs, et ébahi le monde. Mais aujourd'hui, avec la crise qui n'épargne pas l'Empire du Milieu, un cycle s'achève, et le mécanisme «du pain contre la liberté» pourrait s'enrayer. Qui sait? L'esprit du Printemps de Pékin pourrait alors renaître de ses cendres, au moment où l'on s'y attend le moins...
*****
François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.
francobrousso@hotmail.com
Ce fut une coïncidence comme il n'en arrive pas souvent. Le 4 juin 1989, en Chine, en Pologne et en Iran, trois événements de première magnitude secouèrent le monde simultanément...
Cette semaine, on va beaucoup, beaucoup vous parler, dans les médias, d'un de ces trois événements... mais en oubliant un peu vite les deux autres: d'où l'idée de cette petite chronique.
**
Ce jour-là, à Téhéran, la mort de l'ayatollah Ruhollah Khomeiny, premier guide de la République islamique d'Iran après la révolution de 1979, donnera lieu à de mémorables scènes de transe collective. Cette disparition d'un fondateur de l'islam politique posait la question de la réforme — possible ou impossible — d'un régime hybride qui se prétend tout à la fois théocratique et démocratique.
Vingt ans plus tard, cette question se pose toujours. Elle est même au coeur de l'actualité internationale la plus brûlante, alors que l'on attend les résultats d'élections présidentielles — le 12 juin — qui, quoi que l'on en dise, ne sont pas une pure mascarade.
Pour ceux qui seraient sensibles à la thèse — populaire en Israël et aux États-Unis — selon laquelle l'État iranien est l'Empire du mal absolu, l'hebdomadaire Newsweek vient de publier un dossier passionnant sur la République islamique, ses nuances et ses contradictions, sous le titre «Tout ce que vous croyez savoir sur l'Iran est faux». On y affirme notamment que «l'Iran n'est pas une dictature», que «les dirigeants iraniens ne sont pas des fanatiques», qu'ils «ne veulent probablement pas la bombe», et même qu'ils seraient «prêts à négocier».
Vingt ans après la mort de Khomeiny, les grands traits de son régime sont toujours là... tout comme la possibilité, oui, d'une évolution démocratique et pacifique à la faveur une bonne conjoncture internationale.
**
Ce jour-là, la Pologne vit se dérouler les toutes premières élections libres dans un pays communiste. Marquées par un triomphe du mouvement Solidarité — malgré les sièges «protégés» à la Chambre basse, censés sauver la mise aux communistes —, elles signaient l'arrêt de mort de ce système politique en Europe... qui sera confirmé cinq mois plus tard par la chute du Mur de Berlin.
On le verra cet automne avec le flot de commémorations: les historiens et journalistes ont retenu le 9 novembre 1989 à Berlin comme la date-symbole de la fin du communisme en Europe. Mais s'il fallait mettre le doigt sur une date où tout a vraiment basculé, il faudrait plutôt choisir le 4 juin 1989.
Le 4 juin 1989, en Pologne — de «vraies» élections, avec de «vrais» résultats... et, contre toute attente, une Union soviétique qui laisse faire —, fut pour tous les Est-Européens le signal de la libération et d'un emballement historique: une lame de fond qui emportera, de Berlin-Est à Bucarest, tous les régimes prosoviétiques d'Europe centrale dans les sept mois suivants.
Les Polonais ont connu leur part de désillusions depuis la chute du communisme et l'avènement du capitalisme. Mais jamais, au grand jamais, ils ne renieraient ces journées magiques du printemps 1989.
**
Pourtant, en Chine, ce même jour-là, la révolte démocratique des étudiants était écrasée dans le sang. Ce qui démentait la conviction naïve et généreuse selon laquelle la «roue de l'Histoire», en marche en Europe et en Russie, ne devait pas s'arrêter aux portes de l'Asie.
Oui, la révolution démocratique s'arrêta provisoirement aux portes de la Chine mandarino-communiste. Devant la possibilité réelle d'un basculement à l'occidentale — rapportée ces jours-ci dans les mémoires posthumes de Zhao Ziyang, réformiste expulsé à l'époque par les «durs» —, ses dirigeants aux abois ont alors mis au point un plan génial. Un plan qui combinait répression et contrôle politiques... avec la plus grande libéralisation économique.
Depuis 20 ans, le succès de ce plan machiavélique a dépassé toutes les espérances de ses auteurs, et ébahi le monde. Mais aujourd'hui, avec la crise qui n'épargne pas l'Empire du Milieu, un cycle s'achève, et le mécanisme «du pain contre la liberté» pourrait s'enrayer. Qui sait? L'esprit du Printemps de Pékin pourrait alors renaître de ses cendres, au moment où l'on s'y attend le moins...
*****
François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.
francobrousso@hotmail.com
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

