Débat déchirant sur l'Afghanistan en France
L'Assemblée nationale reconduit l'engagement militaire français
Photo : Agence Reuters
Le premier ministre François Fillon s’adressant aux membres de l’Assemblée nationale française, hier. Il s’est livré à un vibrant plaidoyer en faveur de l’engagement militaire de la France en Afghanistan.
Paris — Pour la première fois, l'Assemblée nationale française a reconduit hier l'engagement militaire de la France en Afghanistan à 343 voix contre 210. À cause d'une modification constitutionnelle intervenue cet été, le Parlement doit dorénavant approuver les missions militaires françaises. Le débat se déroulait dans un contexte particulièrement tendu depuis la fuite d'un «rapport secret» dans le Globe and Mail sur les circonstances entourant la mort de dix soldats français le 18 août dernier.
Après les démentis de l'OTAN et de l'état-major français, selon qui aucun rapport n'avait été produit sur l'incident, le ministre de la défense, Hervé Morin, a finalement admis l'existence d'un «compte rendu» sur l'embuscade du 18 août. Rédigé par un officier du Joint Operation Center, celui-ci aurait été envoyé par courriel et fait l'objet d'une fuite. Selon le quotidien de Toronto, le rapport attribue les pertes françaises (21 blessés et 10 morts) au manque de munitions et au matériel de communication défaillant des militaires dépêchés dans la vallée d'Uzbin.
L'affirmation a relancé la polémique qui fait rage sur le manque de préparation de cette mission depuis la publication d'un reportage de Paris Match illustrant l'âpreté des combats et soulignant les lacunes des services de renseignement et de l'appui logistique.
Devant l'Assemblée nationale, le premier ministre, François Fillon, a néanmoins réfuté la version du Globe and Mail. Selon lui, jamais le détachement français n'a manqué de munitions, et les communications n'ont été interrompues que quelques minutes lorsque le militaire chargé de celles-ci a été touché mortellement. «La réalité est suffisamment cruelle pour qu'on n'y ajoute pas le mensonge et la désinformation, a déclaré le premier ministre. Je récuse la thèse de ceux qui pensent que nos troupes sont tombées pour rien.» Ce qui n'empêche pas le premier ministre d'annoncer l'envoi de nouveaux renforts d'ici à quelques semaines: hélicoptères, drones ainsi qu'une centaine de soldats supplémentaires.
Personne ne doutait du résultat du vote à l'Assemblée nationale. Rarement, pourtant, la population et ses élus ont été aussi divisés. Selon le sondage le plus récent (BVA-Orange-L'Express), près de deux Français sur trois (62 %) sont aujourd'hui opposés à la participation française à la guerre en Afghanistan. Une première en France où les missions militaires au Liban, en Afrique ou en Bosnie ont toujours été largement soutenues par la population.
François Fillon s'est par ailleurs livré à un vibrant plaidoyer en faveur de l'engagement militaire français aux côtés des 39 nations présentes en Afghanistan, «dont 25 sont membres de l'Union européenne» rappelle-t-il. Il a indiqué qu'il avait fallu dix ans pour pacifier l'ex-Yougoslavie. «Penser que l'Afghanistan puisse aller plus vite relève de l'illusion», dit-il. Les députés centristes regroupés derrière François Bayrou ont voté avec la majorité.
«À l'évidence, nos troupes manquent d'un matériel adapté», estime de son côté le porte-parole de l'opposition, le socialiste Jean-Marc Ayrault. Avec les Verts, les socialistes se sont élevés contre une stratégie qui, disent-ils, «conduit dans une impasse». Jean-Marc Ayrault reconnaît cependant que «la France ne peut pas se désengager soudainement de l'Afghanistan». Un tel geste au moment où elle assure la présidence de l'Union européenne aurait des conséquences diplomatiques considérables.
Les socialistes dénoncent la stratégie militaire américaine qui serait «en train de glisser vers une guerre d'occupation qui n'a plus de limite». «Jusqu'où allons nous aller dans la logique de guerre?» demande le porte-parole. Rappelant que ces questions étaient «au coeur de la campagne électorale au Canada», Jean-Marc Ayrault réclame un calendrier précis de désengagement. En avril, les socialistes avaient au contraire déposé une motion de censure pour renforcer le dispositif. M. Ayrault a soutenu hier qu'il faudrait 200 000 hommes pour gagner cette guerre.
Les partis de gauche ne sont pas les seuls à remettre en question la stratégie de la coalition. Chargé d'une mission d'enquête, le député UMP Pierre Lellouche, pourtant considéré comme pro-américain, a récemment déclaré que «la stratégie de l'OTAN est en train d'échouer».
C'est le premier ministre socialiste Lionel Jospin qui avait décidé en 2001, avec le président Jacques Chirac, d'engager la France aux côtés des Américains. L'ancien premier ministre juge aujourd'hui qu'en Afghanistan, les Français sont face à «une mission imprécise et à des décisions prises sans eux».
Avec 3300 militaires et 5 % des effectifs, la France n'a pas les moyens d'influer sur la stratégie d'ensemble, jugent plusieurs analystes. D'autres s'inquiètent de la dispersion des 12 500 militaires français engagés dans plusieurs missions de paix en Bosnie, au Liban et en Afrique.
S'adressant à la chambre, le ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, a tenté de répondre aux arguments de ses anciens amis socialistes. Selon lui, les organisations humanitaires afghanes et françaises souhaitent que la France demeure dans le pays afin de leur permettre de s'approcher au plus près des populations. Le ministre a nié tout alignement sur les Américains en évoquant la forte implication des pays européens. La présence française, dit-il, est une «exigence morale».
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Correspondant du Devoir à Paris
Après les démentis de l'OTAN et de l'état-major français, selon qui aucun rapport n'avait été produit sur l'incident, le ministre de la défense, Hervé Morin, a finalement admis l'existence d'un «compte rendu» sur l'embuscade du 18 août. Rédigé par un officier du Joint Operation Center, celui-ci aurait été envoyé par courriel et fait l'objet d'une fuite. Selon le quotidien de Toronto, le rapport attribue les pertes françaises (21 blessés et 10 morts) au manque de munitions et au matériel de communication défaillant des militaires dépêchés dans la vallée d'Uzbin.
L'affirmation a relancé la polémique qui fait rage sur le manque de préparation de cette mission depuis la publication d'un reportage de Paris Match illustrant l'âpreté des combats et soulignant les lacunes des services de renseignement et de l'appui logistique.
Devant l'Assemblée nationale, le premier ministre, François Fillon, a néanmoins réfuté la version du Globe and Mail. Selon lui, jamais le détachement français n'a manqué de munitions, et les communications n'ont été interrompues que quelques minutes lorsque le militaire chargé de celles-ci a été touché mortellement. «La réalité est suffisamment cruelle pour qu'on n'y ajoute pas le mensonge et la désinformation, a déclaré le premier ministre. Je récuse la thèse de ceux qui pensent que nos troupes sont tombées pour rien.» Ce qui n'empêche pas le premier ministre d'annoncer l'envoi de nouveaux renforts d'ici à quelques semaines: hélicoptères, drones ainsi qu'une centaine de soldats supplémentaires.
Personne ne doutait du résultat du vote à l'Assemblée nationale. Rarement, pourtant, la population et ses élus ont été aussi divisés. Selon le sondage le plus récent (BVA-Orange-L'Express), près de deux Français sur trois (62 %) sont aujourd'hui opposés à la participation française à la guerre en Afghanistan. Une première en France où les missions militaires au Liban, en Afrique ou en Bosnie ont toujours été largement soutenues par la population.
François Fillon s'est par ailleurs livré à un vibrant plaidoyer en faveur de l'engagement militaire français aux côtés des 39 nations présentes en Afghanistan, «dont 25 sont membres de l'Union européenne» rappelle-t-il. Il a indiqué qu'il avait fallu dix ans pour pacifier l'ex-Yougoslavie. «Penser que l'Afghanistan puisse aller plus vite relève de l'illusion», dit-il. Les députés centristes regroupés derrière François Bayrou ont voté avec la majorité.
«À l'évidence, nos troupes manquent d'un matériel adapté», estime de son côté le porte-parole de l'opposition, le socialiste Jean-Marc Ayrault. Avec les Verts, les socialistes se sont élevés contre une stratégie qui, disent-ils, «conduit dans une impasse». Jean-Marc Ayrault reconnaît cependant que «la France ne peut pas se désengager soudainement de l'Afghanistan». Un tel geste au moment où elle assure la présidence de l'Union européenne aurait des conséquences diplomatiques considérables.
Les socialistes dénoncent la stratégie militaire américaine qui serait «en train de glisser vers une guerre d'occupation qui n'a plus de limite». «Jusqu'où allons nous aller dans la logique de guerre?» demande le porte-parole. Rappelant que ces questions étaient «au coeur de la campagne électorale au Canada», Jean-Marc Ayrault réclame un calendrier précis de désengagement. En avril, les socialistes avaient au contraire déposé une motion de censure pour renforcer le dispositif. M. Ayrault a soutenu hier qu'il faudrait 200 000 hommes pour gagner cette guerre.
Les partis de gauche ne sont pas les seuls à remettre en question la stratégie de la coalition. Chargé d'une mission d'enquête, le député UMP Pierre Lellouche, pourtant considéré comme pro-américain, a récemment déclaré que «la stratégie de l'OTAN est en train d'échouer».
C'est le premier ministre socialiste Lionel Jospin qui avait décidé en 2001, avec le président Jacques Chirac, d'engager la France aux côtés des Américains. L'ancien premier ministre juge aujourd'hui qu'en Afghanistan, les Français sont face à «une mission imprécise et à des décisions prises sans eux».
Avec 3300 militaires et 5 % des effectifs, la France n'a pas les moyens d'influer sur la stratégie d'ensemble, jugent plusieurs analystes. D'autres s'inquiètent de la dispersion des 12 500 militaires français engagés dans plusieurs missions de paix en Bosnie, au Liban et en Afrique.
S'adressant à la chambre, le ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, a tenté de répondre aux arguments de ses anciens amis socialistes. Selon lui, les organisations humanitaires afghanes et françaises souhaitent que la France demeure dans le pays afin de leur permettre de s'approcher au plus près des populations. Le ministre a nié tout alignement sur les Américains en évoquant la forte implication des pays européens. La présence française, dit-il, est une «exigence morale».
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Correspondant du Devoir à Paris
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