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La France veut des «élèves bilingues»

Une erreur, selon le linguiste Claude Hagège, qui défend le multilinguisme, en France comme au Québec

Christian Rioux   6 septembre 2008  Europe
Paris — On aurait cru entendre Pauline Marois. En cette semaine de rentrée scolaire, le ministre français de l'Éducation, Xavier Darcos, avait choisi de stigmatiser la faible connaissance de l'anglais des étudiants français. Sans aller jusqu'à proposer d'enseigner l'histoire en anglais, comme l'avait fait le chef du Parti Québécois, le ministre y est allé de quelques mesures destinées à réconcilier les Français avec la langue de Shakespeare.

Aux classes d'immersion très répandues au Québec, le ministre préfère les stages intensifs d'Anglais pendant les vacances. Il souhaite aussi que les enseignants du secondaire qui aident les élèves en difficulté après les heures de classe fassent de l'anglais. Enfin, il projette, dès la rentrée 2008, la création de 1000 sites de visioconférence pour l'enseignement précoce des langues vivantes. Une nouvelle technique nommée «e-learning», a dit le ministre, soucieux de démontrer ses propres talents en anglais.

Lors de la rentrée 2007, Xavier Darcos avait déclaré vouloir «faire de la France une nation bilingue». Cette année, il souhaite qu'à la fin de leur scolarité obligatoire, les Français soient tous «bilingues». Les stages linguistiques, déjà largement pratiqués, ainsi que le rattrapage après l'école, demeureront cependant volontaires, pour les professeurs comme pour les élèves.

Accueillie dans une indifférence apparente, l'intervention du ministre ne fait pourtant pas l'unanimité. Les syndicats d'enseignants ont déploré que son constat ne soit fondé sur aucune évaluation du niveau réel des élèves.

Étrangement, la réplique la plus cinglante est venue de là où l'on ne l'attendait pas. Selon le célèbre linguiste Claude Hagège, lui-même polyglotte, la croyance selon laquelle l'enseignement de l'anglais en France laisse à désirer tient essentiellement du «préjugé» et d'un «absurde complexe». Elle vient notamment du fait que la France se compare aux petits pays du nord de l'Europe, comme la Suède et les Pays-Bas, dont les réalités linguistique et historique sont très différentes.

«La première raison pour laquelle les enfants de ces pays apprennent mieux l'anglais, c'est parce que le vocabulaire et la structure linguistique de leur langue est proche de l'anglais.» Le linguiste en veut pour preuve que ces «difficultés» en anglais ne sont pas propres aux francophones. Elles sont partagées par tous les autres peuples de langue romane, comme les Italiens et les Espagnols.

Il existe aussi une cause historique à cette différence, dit le linguiste de renommée mondiale. Contrairement au français, les langues des petits pays du nord de l'Europe n'ont pas un rayonnement international. «Si l'anglais est aussi présent dans leur scolarité, c'est parce que leur langue maternelle n'est connue nulle part ailleurs.» La télévision néerlandaise et suédoise affiche régulièrement une programmation en anglais sans doublage. Sans parler de la radio, qui est le plus souvent monopolisée par la chanson en anglais.

«Le français est, moins que l'anglais mais tout comme l'anglais, une langue à diffusion mondiale, dit Hagège. Il est donc inutile et contre-indiqué pour la France, comme pour le Québec, d'enseigner l'anglais de façon aussi intensive que le font les pays scandinaves ou les Pays-Bas, dont la langue n'est connue qu'à l'intérieur de leurs frontières nationales.»

L'auteur de Combat pour le français, au nom de la diversité des langues et des cultures (Éditions Odile Jacob) invite les francophones à jeter un oeil au-delà du monde anglo-saxon. «Les pays éloignés de la zone d'influence anglaise, comme la Russie, le Japon, la Chine éprouvent bien plus de difficulté que nous à apprendre l'anglais. C'est ce que démontrent tous les tests internationaux.»

Il y a plusieurs années, Claude Hagège s'était opposé, dans les pages du Devoir, à l'enseignement de l'anglais en première année au Québec. Un «désastre», avait-il dit alors. Huit ans plus tard, il n'a pas changé d'avis. «J'y suis d'autant plus opposé que le Québec, îlot de 6 millions de francophones immergé dans un océan de près de 300 millions d'anglophones, est particulièrement menacé par le flot de l'anglophonie. J'estime que la présence de l'anglais est suffisamment forte au Québec, bien plus forte qu'en France, pour qu'il n'y ait pas lieu de lui donner le monopole des langues secondes à l'école.» Le linguiste estime que l'enseignement précoce de l'anglais aux immigrants peut notamment créer chez eux une «double incompétence linguistique».

Plutôt que le bilinguisme, qui met l'anglais sur un piédestal, le linguiste défend l'importance d'enseigner deux langues secondes. Une pratique depuis longtemps obligatoire dans l'enseignement secondaire français. «Au Québec, il n'y a pas de raison pour qu'on ne fasse pas ce que je préconise en Europe. L'enseignement des langues secondes ne devrait jamais concerner une seule langue. Si on ne propose aux enfants qu'une seule langue seconde, l'anglais prendra toute la place. Mais si on en propose deux, ils choisiront aussi l'espagnol, l'allemand ou l'italien. Dans le cas du Québec, pays d'immigration, on pourrait aussi penser à l'arabe ou au chinois.»

Claude Hagège n'est pas le seul à s'inquiéter des effets d'un bilinguisme qui consacrerait le monopole international de l'anglais. L'Observatoire européen du plurilinguisme, qui regroupe de nombreuses associations européennes, a estimé que les déclarations de Xavier Darcos allaient à l'encontre de la position officiellement défendue par Nicolas Sarkozy en faveur du plurilinguisme. En mars 2007, à Caen, le président avait déclaré vouloir se battre «pour que soit généralisé partout en Europe l'enseignement de deux langues étrangères, parce que c'est la seule façon efficace pour que l'hégémonie de l'anglais soit battue en brèche». L'observatoire appelle donc le président à «recadrer» la politique de son ministre de l'Éducation.

***

Correspondant du Devoir à Paris
 
 
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  • Serge Manzhos - Inscrit
    6 septembre 2008 04 h 58
    sacrifier les quebecois pour sauver le francais
    l'illustre linguiste français n'a, parait il, aucun problème a sacrifier les perspectives sur le marche de travail et les choix professionnels qui pourraient se présenter aux jeunes québécois au nom de ses idées.
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  • Sylvio Le Blanc - Abonné
    6 septembre 2008 09 h 41
    Le nom de l'auteur absent
    Le nom de l'auteur Christian Rioux est absent dans l'édition papier du journal.
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  • Roland Berger - Abonné
    6 septembre 2008 16 h 53
    À Serge Manzhos
    Vous prônez fondamentalement l'anglicisation progressive du Québec. Je sais, vous ne l'avez pas écrit.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario
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  • André Loiseau - Abonné
    6 septembre 2008 17 h 07
    @M. Germain is right
    M. Germain a bien raison. Et le multilinguisme est la voie de l'avenir pour ne pas disparaître dans l'anglophonie "universelle" qui parle avec une bouche nourrie avec une cuillère d'argent...
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  • Jacques Lafond - Abonné
    7 septembre 2008 11 h 38
    Le français en France
    Il ne faut pas penser que la langue française n'est pas menacée en France. J'ai reçu, pour des raisons professionnelles, dernièrement ici à Montréal deux personnes vivant en France depuis 17 ans. Un couple. La femme était d'Angleterre et l'homme Danois.

    À ma grande surprise, ils m'ont dit qu'ils ne parlaient pas français. ''I dont speak french''. Tellement surpris, je leurs ai demandé comment il était possible pour quelqu'un de vivre en France pendant 17 ans, et de ne pas savoir parler français ...

    Ils m'ont expliqués qu'ils parlaient le français un peu, et dificilement, et qu'ils voulaient me parler en anglais ...

    '' I dont speak french ''... made in France ...
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  • Patrick Lépine - Inscrit
    7 septembre 2008 13 h 55
    Everybody knows that i don't worth a fuck that way...
    Si les québecois sont mieux connus sous le gentil surnom de "Los tabarnacos" au Mexique, j'imagine qu'il s'agit là de celui de ceux qui peuvent le comprendre...
    La seule chose que je vois dans cette obsession anglomaniaque de nos illustres dirigeants à nous faire assimiler cette langue pas plus propre que d'autres. C'est de permettre une rentabilisation de la propagande. Fini les traductions coûteuses! Au diable la dentelle et le fignolage, les journaux titreront désormais tous le même slogan, le même message universel, et sans sel. Cette manie d'abaissement, de nivellement par le bas est dégoûtante! Ce n'est pas parcequ'ils parlent occasionnellement le français que j'onnis ces zélites, c'est parcequ'ils ne représentent plus "nos" intérêts!
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  • Mathieu Demers - Inscrit
    8 septembre 2008 01 h 02
    L'anglais est nécessaire
    Vouloir se refuser l'anglais ou toutes langues que le linguiste trouve trop complexe pour les p'tits Francophones, c'est le vieux rêve des mêmes qui croient en l'autarcie, le "restons ent'nous z'aut", et qui vont voir des tentatives d'assimilation partout.
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  • Christian Tallon - Inscrit
    8 septembre 2008 13 h 24
    La France gouvernée par des nuls.
    Il y a une chose qui rapproche le gouvernement actuel français du gouvernement de Vichy, c'est la médiocrité des décisions dans leur ensemble (il y a des exceptions heureusement). Cela tient au fait que le chef de l'Etat veut des troupes fidèles et que trop de compétence lui ferait de l'ombre. Tous sont priés de ne pas lui faire d'ombre et de tout lui devoir. Tout est réduit à des impératifs comptables. Je ne sais pas comment pense M. Darcos (un autre serait pareil) ou ses conseillers mais ça ne doit pas aller tellement plus loin que "une France bilingue augmentera les rentrées touristiques, ça a un peu baissé cette année", "on fera des économies de traduction", "e-learning, ça fait nouveau et innovant, ça passera médiatiquement" ou quelque chose dans ce genre. On enveloppe ensuite le tout avec des mots ronflants. Il ne faut pas attendre que des gens comme Claude Hagège pèsent dans les décisions. Depuis un an tout ce qui est fait en France est tout juste juste bête. Un jeune français qui part dans un pays anglophone n'a pas de difficulté à apprendre l'anglais. Bah, espérons que Christian Rioux a été bien payé pour son papier ! Ca ne sera pas perdu pour tout le monde.
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  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné
    17 février 2012 15 h 08
    Pas au primaire
    L’enseignement de l’anglais n’a pas sa place au primaire. C’est vrai que les cerveaux des jeunes enfants sont des éponges qui peuvent absorber beaucoup de choses, mais en ce qui concerne le langage il est de loin préférable que l’enfant maîtrise très bien sa langue maternelle avant d’apprendre d’autres langues. Il est plus important à cet âge de bien maîtriser sa langue maternelle et d’avoir une structure de pensée bien formée.

    C’est au secondaire que l’enseignement de l’anglais doit être fait, pas d’une façon homéopathique ou sur le même pied que le français, mais d’une façon sérieuse avec des cours d’anglais (et non pas avec des cours en anglais), et avec des périodes d’immersion en milieu anglophone.

    C’est de cette façon que moi-même, à un âge très respectable, j’ai appris l’espagnol de façon plus que satisfaisante, avec quatre cours universitaires de 45 heures (3 heures par semaine pendant 15 semaines), avec de l’étude et des devoirs tout au long, avec 3 stages d’immersion de 3 semaines chacun, avec de la lecture et l’écoute d’émissions hispanophones à la télé.
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