Do Svidania
Photo : Agence Reuters
Vladimir Poutine, maintenant premier ministre de Russie, serre la main de son successeur, le président Dmitri Medvedev.
Le nouveau président de la Russie, Dmitri Medvedev, a pris ses fonctions hier en promettant plus de «libertés», mais il devra partager le pouvoir avec Vladimir Poutine, son prédécesseur, à qui il a immédiatement proposé de devenir son premier ministre. Après avoir juré sur la Constitution, lors d'une grande cérémonie au Kremlin, de «défendre les libertés», Medvedev a appelé à «surmonter le nihilisme juridique», en d'autres termes la corruption, qui mine le pays. «La tâche la plus importante est le développement des libertés civiques et économiques», a-t-il déclaré dans un discours à tonalité libérale.
Saratov, Russie — Do svidania. Les Russes ont dit au revoir au président Vladimir Poutine, mais pas adieu. Ils ont suivi avec indifférence hier l'intronisation en grande pompe de Dmitri Medvedev, le nouveau maître du Kremlin, toutefois sous la tutelle de l'ancien, devenu premier ministre.
Suivant un rituel parfaitement réglé, Medvedev est arrivé au Grand Palais du Kremlin à 12h sonnantes puis a gravi solennellement l'escalier d'honneur avec le même faste que Vladimir Poutine en 2000. Une double porte dorée s'est alors ouverte sur le nouveau président, qui a poursuivi son chemin sur un interminable tapis rouge, sous l'oeil des caméras qui faisaient alterner travellings et longs plans-séquences dignes d'une cérémonie de sacre.
À 42 ans, Dmitri Medvedev devient le troisième et le plus jeune président de la Russie après Boris Eltsine (1991-99) et Vladimir Poutine (2000-08), incarnant l'arrivée au pouvoir d'une nouvelle génération qui a commencé à travailler après la chute de l'URSS. Il a été élu le 2 mars, sans concurrents sérieux, avec 70 % des voix, après avoir fait campagne sur le thème de la «continuité» de la politique de Poutine.
Prenant la parole à son tour, Vladimir Poutine a souligné qu'il continuerait à «prendre soin de la Russie» avant de dresser le bilan de sa présidence. «Il y a eu des erreurs [...]. Mais nous avons réussi à réaliser une percée [...]. Il est important de poursuivre ensemble la politique qui a été engagée et qui s'est justifiée d'elle-même», a dit M. Poutine.
Ce qui intéresse vraiment les habitants du plus grand pays de la planète ne se résume pas au pain et au beurre, comme à l'époque soviétique, mais à quel rythme ils pourront continuer à s'embourgeoiser. Pour l'instant, un peu plus de 20 % des 143 millions de Russes font partie de la classe moyenne. Grâce au pétrole et au gaz, leur pays a relevé la tête d'un point de vue économique, et eux aussi. Certes, les disparités sont grandes, criantes.
Moscou compte plus de millionnaires que n'importe quelle autre grande ville du monde. Les Lada cèdent tous les jours un peu plus la route aux voitures japonaises, allemandes, françaises. Mais il faut souvent six mois pour être au volant de ces «bonnes et belles voitures».
La capitale, avec ses 15 millions d'habitants, est un immense chantier. Les autoroutes qui la ceinturent sont congestionnées. Les Moscovites se demandent si Medvedev ira tous les matins au Kremlin en fermant l'une d'entre elles pendant une heure, comme Poutine le faisait.
Le deuxième président de l'ère postsoviétique a laissé un pays en pleine santé économique.
La dette extérieure a été éliminée. Les coffres sont pleins d'or et de devises étrangères. La Russie est montée à toute vitesse dans le train de la mondialisation, aux côtés de la Chine voisine, dont elle s'est toujours méfiée historiquement et qui l'inonde aujourd'hui de ses produits bon marché. À Moscou, seuls les grands magasins Gum, à deux pas du Kremlin et de la place Rouge, résistent encore. Un seul article en vitrine, dans un décor luxueux mariant le néogothique et l'Art déco, dépasse le salaire mensuel moyen de 500 $ du Moscovite.
«Poutine en a fait beaucoup mais pas assez. Il y a encore de grandes disparités sociales. Il y a trop de pauvreté dans notre pays», croit Elena Fomina, 22 ans, enseignante de français à l'Université d'État de Saratov, une ville de 800 000 âmes à 850 kilomètres au sud-ouest de Moscou, au bord de la majestueuse Volga, aussi longue et aussi large que le Saint-Laurent.
Et Medvedev, pourra-t-il au moins établir le salaire minimum sur le minimum vital pour vivre dans un pays où l'inflation dépasse les 10 % et où la corruption est généralisée? «Qui vivra verra», se contente-t-elle de répondre.
La veille de l'assermentation de Medvedev devant 2400 personnes dans une salle somptueuse du Kremlin, les Russes apprenaient sans grande surprise qu'électricité, loyers, gaz et produits alimentaires de toute sorte allaient augmenter de 10 à 15 %. De telles hausses sont courantes.
«C'est là un beau cadeau que nous fait Poutine avant de partir! Les mauvaises nouvelles sont annoncées avant l'inauguration. Peut-être qu'on va nous en annoncer de bonnes après», devait lancer ironiquement un commentateur de la station radiophonique Ekho Moskvi (Écho de Moscou), un des rares médias indépendants.
Loin du «miracle économique»
Si Moscou semble prospère, à Saratov, les habitants sont loin de profiter du «miracle économique» dû à la montée du prix de l'or noir. Non loin des longues rues piétonnes, les trottoirs (un mot employé en russe) sont défoncés. Leurs nombreuses crevasses n'empêchent cependant pas une jeunesse, habillée chic on ne sait trop comment, de défiler. Officiellement, le taux de chômage frise les 8 %, mais les Russes ne prennent pas cette statistique au sérieux.
Ce qui les inquiète surtout, c'est de voir leur relative prospérité s'effondrer avec les cours du pétrole. Ce n'est bien sûr pas pour demain, mais ils savent que cette soudaine richesse est fragile, temporaire. Stabilité politique, sécurité économique: voilà ce que les Russes demandent par-dessus tout. Ils craignent le chaos comme la peste. Surtout celui dans lequel les a plongés Boris Eltsine, décédé il y a un an.
«Les Russes vivent dans un système établi sur un certain chaos contrôlé sur le plan social et économique», estime Félix Grenier, 27 ans. Étudiant le russe au Centre Moscou-Québec, il est arrivé dans la capitale en octobre dernier. «Le règne de la loi n'est pas complètement installé. Il y a toujours un flou dans l'application de la loi. C'est une des raisons qui expliquent certaines difficultés économiques et politiques à suivre le modèle occidental. Les Russes veulent bien copier ce modèle, mais à leur rythme. Comme tout le monde, ils veulent bien vivre, profiter de la vie. Peu importe qui dirigera vraiment le pays, Poutine ou Medvedev, ils ne s'intéressent pas vraiment à la politique.»
Ce désintérêt frise parfois la passivité. Seul semble compter un mot: vlast. Bien connu des Russes, ce vocable fait partie de leur longue histoire. De l'autorité, Dmitri Medvedev en aura-t-il assez pour diriger un pays qui, il y a 17 ans à peine, s'appelait encore Union soviétique?
À la différence des chefs de gouvernement précédents, totalement subordonnés au Kremlin, Vladimir Poutine disposera du reste de vastes pouvoirs personnels puisqu'il dirigera le parti Russie unie, qui détient la majorité des deux tiers au Parlement. Le premier ministre Poutine aura aussi la haute main sur la politique économique ainsi que sur le gaz et le pétrole.
Pendant que Dmitri Medvedev prenait ses fonctions en promettant d'ouvrir la société russe à «la création de nouvelles possibilités pour l'épanouissement personnel des citoyens, des citoyens libres et responsables», des sympathisants du mouvement d'opposition L'Autre Russie de l'ex-champion d'échecs Garry Kasparov étaient jugés à Moscou pour participation à une manifestation non autorisée et condamnés à plusieurs jours de prison.
***
Collaborateur du Devoir
Avec l'Agence France-Presse
Saratov, Russie — Do svidania. Les Russes ont dit au revoir au président Vladimir Poutine, mais pas adieu. Ils ont suivi avec indifférence hier l'intronisation en grande pompe de Dmitri Medvedev, le nouveau maître du Kremlin, toutefois sous la tutelle de l'ancien, devenu premier ministre.
Suivant un rituel parfaitement réglé, Medvedev est arrivé au Grand Palais du Kremlin à 12h sonnantes puis a gravi solennellement l'escalier d'honneur avec le même faste que Vladimir Poutine en 2000. Une double porte dorée s'est alors ouverte sur le nouveau président, qui a poursuivi son chemin sur un interminable tapis rouge, sous l'oeil des caméras qui faisaient alterner travellings et longs plans-séquences dignes d'une cérémonie de sacre.
À 42 ans, Dmitri Medvedev devient le troisième et le plus jeune président de la Russie après Boris Eltsine (1991-99) et Vladimir Poutine (2000-08), incarnant l'arrivée au pouvoir d'une nouvelle génération qui a commencé à travailler après la chute de l'URSS. Il a été élu le 2 mars, sans concurrents sérieux, avec 70 % des voix, après avoir fait campagne sur le thème de la «continuité» de la politique de Poutine.
Prenant la parole à son tour, Vladimir Poutine a souligné qu'il continuerait à «prendre soin de la Russie» avant de dresser le bilan de sa présidence. «Il y a eu des erreurs [...]. Mais nous avons réussi à réaliser une percée [...]. Il est important de poursuivre ensemble la politique qui a été engagée et qui s'est justifiée d'elle-même», a dit M. Poutine.
Ce qui intéresse vraiment les habitants du plus grand pays de la planète ne se résume pas au pain et au beurre, comme à l'époque soviétique, mais à quel rythme ils pourront continuer à s'embourgeoiser. Pour l'instant, un peu plus de 20 % des 143 millions de Russes font partie de la classe moyenne. Grâce au pétrole et au gaz, leur pays a relevé la tête d'un point de vue économique, et eux aussi. Certes, les disparités sont grandes, criantes.
Moscou compte plus de millionnaires que n'importe quelle autre grande ville du monde. Les Lada cèdent tous les jours un peu plus la route aux voitures japonaises, allemandes, françaises. Mais il faut souvent six mois pour être au volant de ces «bonnes et belles voitures».
La capitale, avec ses 15 millions d'habitants, est un immense chantier. Les autoroutes qui la ceinturent sont congestionnées. Les Moscovites se demandent si Medvedev ira tous les matins au Kremlin en fermant l'une d'entre elles pendant une heure, comme Poutine le faisait.
Le deuxième président de l'ère postsoviétique a laissé un pays en pleine santé économique.
La dette extérieure a été éliminée. Les coffres sont pleins d'or et de devises étrangères. La Russie est montée à toute vitesse dans le train de la mondialisation, aux côtés de la Chine voisine, dont elle s'est toujours méfiée historiquement et qui l'inonde aujourd'hui de ses produits bon marché. À Moscou, seuls les grands magasins Gum, à deux pas du Kremlin et de la place Rouge, résistent encore. Un seul article en vitrine, dans un décor luxueux mariant le néogothique et l'Art déco, dépasse le salaire mensuel moyen de 500 $ du Moscovite.
«Poutine en a fait beaucoup mais pas assez. Il y a encore de grandes disparités sociales. Il y a trop de pauvreté dans notre pays», croit Elena Fomina, 22 ans, enseignante de français à l'Université d'État de Saratov, une ville de 800 000 âmes à 850 kilomètres au sud-ouest de Moscou, au bord de la majestueuse Volga, aussi longue et aussi large que le Saint-Laurent.
Et Medvedev, pourra-t-il au moins établir le salaire minimum sur le minimum vital pour vivre dans un pays où l'inflation dépasse les 10 % et où la corruption est généralisée? «Qui vivra verra», se contente-t-elle de répondre.
La veille de l'assermentation de Medvedev devant 2400 personnes dans une salle somptueuse du Kremlin, les Russes apprenaient sans grande surprise qu'électricité, loyers, gaz et produits alimentaires de toute sorte allaient augmenter de 10 à 15 %. De telles hausses sont courantes.
«C'est là un beau cadeau que nous fait Poutine avant de partir! Les mauvaises nouvelles sont annoncées avant l'inauguration. Peut-être qu'on va nous en annoncer de bonnes après», devait lancer ironiquement un commentateur de la station radiophonique Ekho Moskvi (Écho de Moscou), un des rares médias indépendants.
Loin du «miracle économique»
Si Moscou semble prospère, à Saratov, les habitants sont loin de profiter du «miracle économique» dû à la montée du prix de l'or noir. Non loin des longues rues piétonnes, les trottoirs (un mot employé en russe) sont défoncés. Leurs nombreuses crevasses n'empêchent cependant pas une jeunesse, habillée chic on ne sait trop comment, de défiler. Officiellement, le taux de chômage frise les 8 %, mais les Russes ne prennent pas cette statistique au sérieux.
Ce qui les inquiète surtout, c'est de voir leur relative prospérité s'effondrer avec les cours du pétrole. Ce n'est bien sûr pas pour demain, mais ils savent que cette soudaine richesse est fragile, temporaire. Stabilité politique, sécurité économique: voilà ce que les Russes demandent par-dessus tout. Ils craignent le chaos comme la peste. Surtout celui dans lequel les a plongés Boris Eltsine, décédé il y a un an.
«Les Russes vivent dans un système établi sur un certain chaos contrôlé sur le plan social et économique», estime Félix Grenier, 27 ans. Étudiant le russe au Centre Moscou-Québec, il est arrivé dans la capitale en octobre dernier. «Le règne de la loi n'est pas complètement installé. Il y a toujours un flou dans l'application de la loi. C'est une des raisons qui expliquent certaines difficultés économiques et politiques à suivre le modèle occidental. Les Russes veulent bien copier ce modèle, mais à leur rythme. Comme tout le monde, ils veulent bien vivre, profiter de la vie. Peu importe qui dirigera vraiment le pays, Poutine ou Medvedev, ils ne s'intéressent pas vraiment à la politique.»
Ce désintérêt frise parfois la passivité. Seul semble compter un mot: vlast. Bien connu des Russes, ce vocable fait partie de leur longue histoire. De l'autorité, Dmitri Medvedev en aura-t-il assez pour diriger un pays qui, il y a 17 ans à peine, s'appelait encore Union soviétique?
À la différence des chefs de gouvernement précédents, totalement subordonnés au Kremlin, Vladimir Poutine disposera du reste de vastes pouvoirs personnels puisqu'il dirigera le parti Russie unie, qui détient la majorité des deux tiers au Parlement. Le premier ministre Poutine aura aussi la haute main sur la politique économique ainsi que sur le gaz et le pétrole.
Pendant que Dmitri Medvedev prenait ses fonctions en promettant d'ouvrir la société russe à «la création de nouvelles possibilités pour l'épanouissement personnel des citoyens, des citoyens libres et responsables», des sympathisants du mouvement d'opposition L'Autre Russie de l'ex-champion d'échecs Garry Kasparov étaient jugés à Moscou pour participation à une manifestation non autorisée et condamnés à plusieurs jours de prison.
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Collaborateur du Devoir
Avec l'Agence France-Presse
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