«Oubliez 1968!»
Même Daniel Cohn-Bendit ne supporte plus les soixante-huitards quand ils ressemblent à... Nicolas Sarkozy
Photo : Agence France-Presse
Daniel Cohn-Bendit
Strasbourg — Faut-il croire Daniel Cohn-Bendit lorsqu'il déclare qu'il n'avait pas l'intention se faire entendre pour ce 40e anniversaire de Mai 68? À l'en croire, il ne serait pas sorti de sa réserve n'eût été des déclarations de Nicolas Sarkozy en campagne électorale imputant tous les maux de la Terre aux insurgés de 1968.
«Je me suis senti interpellé», dit-il, l'air candide, au deuxième étage du gros ballon de football qui tient lieu de parlement européen à Strasbourg. L'enfant terrible de 1968 est toujours aussi rapide à la détente. Qu'est-ce que Sarkozy ne lui ferait pas faire! Le voilà donc qui publie en catastrophe un livre d'entretiens et qui se lance dans une tournée américaine qui débutera dès lundi par deux conférences au Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CERIUM). Il lui arrive de donner cinq entrevues par jour sur le même sujet, me dit sa secrétaire anglophone et germanophone. Car il en a une autre, francophone celle-là. Normal pour un juif franco-allemand issu d'une grande famille cosmopolite et devenu coprésident du groupe des verts au Parlement européen.
Avant d'aller porter la bonne parole à Washington, à New York et à Boston, Danny le Rouge est venu rappeler aux Québécois qu'il fallait tout simplement... oublier 1968. Snobisme anglophile oblige, Cohn-Bendit a préféré intituler son livre Forget 68 (Éditions de l'Aube) car, dit-il, «il y a de belles chansons en anglais, comme Yesterday». Voilà que Cohn-Bendit se prend pour John Lennon.
Un monde oublié
Après le 25e et le 30e anniversaire, nous voilà donc repartis pour un autre tour. Une autre session de remue-méninges sur les tares et les mérites du grand happening collectif qui s'est emparé de la rive gauche en ce joyeux printemps. Mais pourquoi faudrait-il oublier 1968?
«1968 fut un mouvement mondial, dit Cohn-Bendit. Partout dans le monde, la révolte des jeunes a pris des formes particulières. Ce fut la grève générale en France, Woodstock et l'opposition à la guerre du Vietnam aux États-Unis. La question nationale au Québec et la lutte contre le communisme en Pologne. Soixante-huit, c'était la révolte des jeunes contre le monde créé par leurs parents immédiatement après la guerre, un monde rigide et conservateur où l'autorité imposait le respect. Ceux qui avaient 20 ans en 1968 n'ont plus voulu de ce monde et de ce genre d'autorité.»
S'il faut oublier Mai 68, c'est que ses principaux mots d'ordre n'auraient plus de sens aujourd'hui dans une société qui n'a plus rien à voir avec cette époque.
«Ce passé est mort, dit Cohn-Bendit. On ne se souvient même plus à quoi ressemblait cette société où les femmes ne pouvaient pas ouvrir un compte en banque sans la signature de leur mari. C'était une société où, en France, le ministre de l'Information, Alain Peyrefitte, qui était aussi responsable des universités, recevait le texte du bulletin quotidien de nouvelles avant sa diffusion à 20h et pouvait intervenir à tout moment en ondes quand il le désirait. On n'en est plus là!»
C'est dans cette société gaulliste un peu terne que le recteur de la Sorbonne avait décrété une heure de couvre-feu après laquelle les garçons n'avaient plus le droit de visiter leur petite amie dans les résidences étudiantes. «On a décidé de passer outre et c'est tout. Et on l'a fait.» Il n'en fallait pas plus pour paralyser la rive gauche et le pays entier pendant trois semaines.
L'autre côté de 1968
Mais au-delà de cette joie furibonde, de la liberté des moeurs et de cette première irruption des jeunes et des femmes dans la vie politique, n'y a-t-il pas un autre Mai 68? Oui: celui de tous les débordements, celui d'«il est interdit d'interdire», celui des «élections, piège à cons» et de «CRS = SS»!
Il y a longtemps que le député Cohn-Bendit a revendiqué un certain droit d'inventaire sur Mai 68, dont il a critiqué les accents parfois démagogiques. «En 1968, il y avait des gens qui réclamaient plus de liberté au nom de Mao Tsé-toung, il faut le faire! D'autres le faisaient au nom d'un individu qui s'appelait Fidel Castro: fallait aussi le faire! D'autres le faisaient au nom du trotskisme. Nous, on le faisait au nom des libertaires et de tous les perdants comme ceux de la guerre d'Espagne. En 1968, il s'est aussi dit beaucoup de bêtises.»
Parmi ces slogans terribles, il y a notamment cette étonnante affirmation selon laquelle «le privé est politique». Bien sûr, dit Cohn-Bendit, la libération sexuelle et les droits des homosexuels sont dans un certain sens politiques. Le député européen ne renie rien à ce propos. Mais il est le premier à souligner que l'application d'un tel slogan mène inévitablement à la terreur. «En effet, quand tout est public, quand la sphère privée disparaît, c'est le totalitarisme.»
Dès 1978, l'écrivain Régis Debray avait fait remarquer que l'individualisme soixante-huitard était une condition essentielle à l'explosion de la société de consommation. Cohn-Bendit ne va pas jusque-là. Il ne nie pas que la révolte de 1968 ait créé une société plus individualiste, mais il préfère dire plus «autonome». Il reconnaît aussi que cette société est aussi, à bien des égards, «plus dure».
«C'est vrai, car lorsqu'on a plus d'autonomie, on a aussi plus de responsabilités. C'était une révolte prométhéenne. Tout semblait possible. À cette époque, il n'y avait ni le chômage ni le réchauffement climatique. On ne connaissait pas le sida. Les jeunes qui étaient à l'université — et ils n'étaient pas aussi nombreux à l'époque — avaient un avenir assuré. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.»
Daniel Cohn-Bendit refuse pourtant d'accuser Mai 68 d'avoir encouragé une certaine médiocrité de l'école au profit d'une pédagogie de l'inventivité, de la spontanéité et de l'«autoconstruction des savoirs», comme on dit dans un certain jargon. C'est ce que lui reproche notamment le philosophe Luc Ferry, par ailleurs très loin de rejeter l'héritage de Mai 68 en ce qui concerne les droits des femmes, la conquête de la liberté sexuelle et le triomphe définitif du mariage fondé sur l'amour. Mais Cohn-Bendit n'en démord pas. «Avant tout, il faut d'abord donner le goût d'apprendre. Cessons de tout reprocher à Mai 68. Il faut arrêter ces jugements définitifs.»
Un soixante-huitard contrarié
À propos de jugements définitifs: en avril 2007, alors qu'il était en pleine campagne électorale, Nicolas Sarkozy avait accusé Mai 68 d'être responsable non seulement de la faillite de l'école mais aussi du dénigrement de l'identité, du communautarisme, du cynisme capitaliste et même des parachutes dorés des grands présidents d'entreprises. Ironiquement, souligne Cohn-Bendit, Sarkozy est le plus soixante-huitard de tous les présidents.
«Sarkozy est un soixante-huitard contrarié. Il veut "jouir sans entraves" et nous impose ses jouissances quotidiennes. Pensez-y, un président divorcé qui divorce une seconde fois à peine élu président, ça n'aurait jamais été possible du temps de tante Yvonne [l'épouse du général de Gaulle]. [...] Et ce slogan de campagne, "tout devient possible", c'était finalement assez bizarre et assez soixante-huitard. Sauf que tout n'est pas possible et qu'on s'en aperçoit assez vite. Alors, que Sarkozy nous foute la paix avec Mai 68!»
Correspondant du Devoir à Paris
«Je me suis senti interpellé», dit-il, l'air candide, au deuxième étage du gros ballon de football qui tient lieu de parlement européen à Strasbourg. L'enfant terrible de 1968 est toujours aussi rapide à la détente. Qu'est-ce que Sarkozy ne lui ferait pas faire! Le voilà donc qui publie en catastrophe un livre d'entretiens et qui se lance dans une tournée américaine qui débutera dès lundi par deux conférences au Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CERIUM). Il lui arrive de donner cinq entrevues par jour sur le même sujet, me dit sa secrétaire anglophone et germanophone. Car il en a une autre, francophone celle-là. Normal pour un juif franco-allemand issu d'une grande famille cosmopolite et devenu coprésident du groupe des verts au Parlement européen.
Avant d'aller porter la bonne parole à Washington, à New York et à Boston, Danny le Rouge est venu rappeler aux Québécois qu'il fallait tout simplement... oublier 1968. Snobisme anglophile oblige, Cohn-Bendit a préféré intituler son livre Forget 68 (Éditions de l'Aube) car, dit-il, «il y a de belles chansons en anglais, comme Yesterday». Voilà que Cohn-Bendit se prend pour John Lennon.
Un monde oublié
Après le 25e et le 30e anniversaire, nous voilà donc repartis pour un autre tour. Une autre session de remue-méninges sur les tares et les mérites du grand happening collectif qui s'est emparé de la rive gauche en ce joyeux printemps. Mais pourquoi faudrait-il oublier 1968?
«1968 fut un mouvement mondial, dit Cohn-Bendit. Partout dans le monde, la révolte des jeunes a pris des formes particulières. Ce fut la grève générale en France, Woodstock et l'opposition à la guerre du Vietnam aux États-Unis. La question nationale au Québec et la lutte contre le communisme en Pologne. Soixante-huit, c'était la révolte des jeunes contre le monde créé par leurs parents immédiatement après la guerre, un monde rigide et conservateur où l'autorité imposait le respect. Ceux qui avaient 20 ans en 1968 n'ont plus voulu de ce monde et de ce genre d'autorité.»
S'il faut oublier Mai 68, c'est que ses principaux mots d'ordre n'auraient plus de sens aujourd'hui dans une société qui n'a plus rien à voir avec cette époque.
«Ce passé est mort, dit Cohn-Bendit. On ne se souvient même plus à quoi ressemblait cette société où les femmes ne pouvaient pas ouvrir un compte en banque sans la signature de leur mari. C'était une société où, en France, le ministre de l'Information, Alain Peyrefitte, qui était aussi responsable des universités, recevait le texte du bulletin quotidien de nouvelles avant sa diffusion à 20h et pouvait intervenir à tout moment en ondes quand il le désirait. On n'en est plus là!»
C'est dans cette société gaulliste un peu terne que le recteur de la Sorbonne avait décrété une heure de couvre-feu après laquelle les garçons n'avaient plus le droit de visiter leur petite amie dans les résidences étudiantes. «On a décidé de passer outre et c'est tout. Et on l'a fait.» Il n'en fallait pas plus pour paralyser la rive gauche et le pays entier pendant trois semaines.
L'autre côté de 1968
Mais au-delà de cette joie furibonde, de la liberté des moeurs et de cette première irruption des jeunes et des femmes dans la vie politique, n'y a-t-il pas un autre Mai 68? Oui: celui de tous les débordements, celui d'«il est interdit d'interdire», celui des «élections, piège à cons» et de «CRS = SS»!
Il y a longtemps que le député Cohn-Bendit a revendiqué un certain droit d'inventaire sur Mai 68, dont il a critiqué les accents parfois démagogiques. «En 1968, il y avait des gens qui réclamaient plus de liberté au nom de Mao Tsé-toung, il faut le faire! D'autres le faisaient au nom d'un individu qui s'appelait Fidel Castro: fallait aussi le faire! D'autres le faisaient au nom du trotskisme. Nous, on le faisait au nom des libertaires et de tous les perdants comme ceux de la guerre d'Espagne. En 1968, il s'est aussi dit beaucoup de bêtises.»
Parmi ces slogans terribles, il y a notamment cette étonnante affirmation selon laquelle «le privé est politique». Bien sûr, dit Cohn-Bendit, la libération sexuelle et les droits des homosexuels sont dans un certain sens politiques. Le député européen ne renie rien à ce propos. Mais il est le premier à souligner que l'application d'un tel slogan mène inévitablement à la terreur. «En effet, quand tout est public, quand la sphère privée disparaît, c'est le totalitarisme.»
Dès 1978, l'écrivain Régis Debray avait fait remarquer que l'individualisme soixante-huitard était une condition essentielle à l'explosion de la société de consommation. Cohn-Bendit ne va pas jusque-là. Il ne nie pas que la révolte de 1968 ait créé une société plus individualiste, mais il préfère dire plus «autonome». Il reconnaît aussi que cette société est aussi, à bien des égards, «plus dure».
«C'est vrai, car lorsqu'on a plus d'autonomie, on a aussi plus de responsabilités. C'était une révolte prométhéenne. Tout semblait possible. À cette époque, il n'y avait ni le chômage ni le réchauffement climatique. On ne connaissait pas le sida. Les jeunes qui étaient à l'université — et ils n'étaient pas aussi nombreux à l'époque — avaient un avenir assuré. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.»
Daniel Cohn-Bendit refuse pourtant d'accuser Mai 68 d'avoir encouragé une certaine médiocrité de l'école au profit d'une pédagogie de l'inventivité, de la spontanéité et de l'«autoconstruction des savoirs», comme on dit dans un certain jargon. C'est ce que lui reproche notamment le philosophe Luc Ferry, par ailleurs très loin de rejeter l'héritage de Mai 68 en ce qui concerne les droits des femmes, la conquête de la liberté sexuelle et le triomphe définitif du mariage fondé sur l'amour. Mais Cohn-Bendit n'en démord pas. «Avant tout, il faut d'abord donner le goût d'apprendre. Cessons de tout reprocher à Mai 68. Il faut arrêter ces jugements définitifs.»
Un soixante-huitard contrarié
À propos de jugements définitifs: en avril 2007, alors qu'il était en pleine campagne électorale, Nicolas Sarkozy avait accusé Mai 68 d'être responsable non seulement de la faillite de l'école mais aussi du dénigrement de l'identité, du communautarisme, du cynisme capitaliste et même des parachutes dorés des grands présidents d'entreprises. Ironiquement, souligne Cohn-Bendit, Sarkozy est le plus soixante-huitard de tous les présidents.
«Sarkozy est un soixante-huitard contrarié. Il veut "jouir sans entraves" et nous impose ses jouissances quotidiennes. Pensez-y, un président divorcé qui divorce une seconde fois à peine élu président, ça n'aurait jamais été possible du temps de tante Yvonne [l'épouse du général de Gaulle]. [...] Et ce slogan de campagne, "tout devient possible", c'était finalement assez bizarre et assez soixante-huitard. Sauf que tout n'est pas possible et qu'on s'en aperçoit assez vite. Alors, que Sarkozy nous foute la paix avec Mai 68!»
Correspondant du Devoir à Paris
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