Une «bonne idée» et un pas vers une Union occidentale, dit Balladur
Paris — Édouard Balladur est une des premières personnalités politiques européennes à soutenir publiquement l'idée d'un projet de libre-échange Canada-Europe. Après Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, qui n'ont cependant jamais fait de déclarations publiques à ce sujet, l'ancien premier ministre français estime que ce projet pourrait être une première étape d'un rapprochement entre l'Europe et l'Amérique.
«C'est une très bonne idée qui va dans le sens du rapprochement de nos continents, dit-il. D'ailleurs, le Canada est plus proche de l'Europe que des États-Unis dans plusieurs domaines, comme la politique étrangère. Ce qu'il faudrait, c'est un traité de libre-échange entre l'Union européenne et l'Amérique du Nord. Mais un traité de libre-échange entre l'Europe et le Canada est peut-être une bonne façon de commencer.»
Ce dont rêve à terme celui qui fut le candidat malheureux de la droite à l'élection présidentielle de 1995, c'est d'une grande Union occidentale. Il vient d'en lancer l'idée dans un livre intitulé Pour une Union occidentale entre l'Europe et les États-Unis (Fayard).
Édouard Balladur précise qu'un traité Canada-Europe ne devrait pas seulement concerner les échanges. Il devrait aussi permettre d'harmoniser les modes de régulation. «Ce traité peut avoir un sens à la condition qu'on harmonise aussi les instruments de régulation des marchés, qui sont nécessaires de part et d'autre. La crise financière que nous connaissons montre bien qu'il faudra aussi harmoniser les organismes de régulation entre les continents. Je n'ai jamais imaginé le libéralisme sans instruments de contrôle et de régulation.»
De la Seine à l'Hudson
Sur les bords de la Seine, l'appel que lance Édouard Balladur fait étrangement écho à celui que lançait un peu plus tôt un autre retraité de l'action politique qui, lui, vit sur les bords de l'Hudson. Dans son dernier livre, Second Chance (Basic Books), l'ancien conseiller du président Jimmy Carter Zbigniew Brzezinski en appelle au prochain président américain non seulement pour «préserver et fortifier les liens transatlantiques» mais aussi pour enfin considérer l'Europe comme son tout premier partenaire. Dans un monde où l'Amérique du Nord et l'Europe ne représenteront plus que 15 % de la population d'ici 2020, écrit-il, «l'Amérique a besoin de l'Europe» si elle veut se doter d'«une politique globale et responsable».
L'automne dernier, la chancelière Angela Merkel n'avait-elle pas incité l'Europe et l'Amérique à «combiner leurs forces dans leur propre intérêt» afin de pouvoir continuer «à vivre selon certaines valeurs»? L'ancien président espagnol José María Aznar est aussi un chaud partisan d'une «zone de prospérité transatlantique». L'appel a d'ailleurs été entendu par le candidat républicain John McCain, qui proposera très probablement à l'Europe, s'il est élu, une nouvelle alliance et un traité commercial.
Édouard Balladur estime lui aussi que l'Amérique est de moins en moins capable d'agir seule dans le monde. Quant à l'Europe, sans l'Amérique, elle est vouée à l'impuissance, dit-il. «Je pars de la constatation que nos deux continents s'éloignent alors qu'ils ont tout intérêt à se rapprocher si on tient compte de la conjoncture qui sera la nôtre dans les années à venir. Cette conjoncture est celle d'un monde qui échappe de plus en plus aux Occidentaux et où leur importance, leur nombre et leur force, certes encore considérables, ne cesseront de s'affaiblir. Peut-être même l'histoire se fera-t-elle un jour contre eux.»
Une civilisation
Malgré les critiques qui ne manqueront pas de pleuvoir, Édouard Balladur ne craint pas de brandir les valeurs de l'Occident. Sans tout à fait reprendre la thèse du «choc des civilisations» formulée par l'intellectuel américain Samuel Huntingdon, il n'en estime pas moins que les valeurs essentielles qui animent l'Europe et l'Amérique sont les mêmes.
Et pourtant, l'Occident n'a pas bonne presse. «En tout cas, moi, j'en parle, dit Balladur. L'Europe et l'Amérique représentent une civilisation, avec des différences, certes, mais à l'origine commune. Cette civilisation s'étend à l'est jusqu'à la Russie, qui n'en fait pas partie. Elle touche à la Méditerranée et s'étend à l'ouest jusqu'au Pacifique. Parce que l'Occident a été colonisateur et qu'il lui est arrivé de trahir ses principes, on en est venu à penser qu'il représentait un déni de la liberté. Mais l'Occident n'a pas été que cela. Il porte en lui des valeurs collectives, d'individualité, d'humanisme et de liberté.» Des valeurs qui seraient justement essentielles pour éviter ce fameux «choc des civilisations», conclut Édouard Balladur.
L'ancien premier ministre craint que, séparées, l'Europe et l'Amérique ne fassent pas le poids devant les grands regroupements régionaux qui prennent forme en Asie, en Amérique du Sud et autour de la Russie. Même le Brésil, l'Inde et l'Afrique du Sud ont décidé de se regrouper pour défendre en commun leurs intérêts.
«Il n'y a pas si longtemps, un secrétaire américain de la Défense prétendait que les États-Unis étaient capables de mener deux guerres de front. Ils ont aujourd'hui de la difficulté à en mener une seule. Les Occidentaux ne doivent pas être naïfs, surtout à un moment où l'Amérique devient le débiteur des banques chinoises et où les valeurs de l'individualisme et de la démocratie sont remises en question.»
Mais les Américains, préoccupés par l'Asie, s'intéressent-ils encore à l'Europe? «Plus qu'ils ne le disent, estime Édouard Balladur. À ce que je sache, je ne les ai pas vus se désintéresser de l'OTAN, dont ils se sont empressés d'étendre les limites jusqu'à la frontière de la Russie, quitte à inquiéter cette dernière.»
Une véritable union
L'ancien premier ministre veut d'ores et déjà donner des formes concrètes à cette Union occidentale qui est évidemment un projet pour les décennies à venir. «Pourquoi, par exemple, les présidents de l'Union européenne et des États-Unis ne se réuniraient-ils pas à tous les trois mois avec les présidents de la Fed et de la Banque centrale européenne?» Il envisage même une zone monétaire dans laquelle l'euro et le dollar flotteraient à l'intérieur de certaines balises. L'ancien premier ministre propose aussi la création d'un secrétariat de l'Union, qui servirait à préparer des positions communes pour les sommets internationaux.
Mais avant d'en arriver là, l'Union européenne devra resserrer ses rangs. Impossible, dit Édouard Balladur, sans une Europe à deux vitesses qui permettrait à certains de ses membres de coopérer plus étroitement que d'autres.
On le voit, cette Union occidentale ne verra pas le jour demain matin. En attendant, pourquoi pas un premier traité de libre-échange entre l'Europe et le Canada? Histoire de se mettre en appétit...
Correspondant du Devoir à Paris
«C'est une très bonne idée qui va dans le sens du rapprochement de nos continents, dit-il. D'ailleurs, le Canada est plus proche de l'Europe que des États-Unis dans plusieurs domaines, comme la politique étrangère. Ce qu'il faudrait, c'est un traité de libre-échange entre l'Union européenne et l'Amérique du Nord. Mais un traité de libre-échange entre l'Europe et le Canada est peut-être une bonne façon de commencer.»
Ce dont rêve à terme celui qui fut le candidat malheureux de la droite à l'élection présidentielle de 1995, c'est d'une grande Union occidentale. Il vient d'en lancer l'idée dans un livre intitulé Pour une Union occidentale entre l'Europe et les États-Unis (Fayard).
Édouard Balladur précise qu'un traité Canada-Europe ne devrait pas seulement concerner les échanges. Il devrait aussi permettre d'harmoniser les modes de régulation. «Ce traité peut avoir un sens à la condition qu'on harmonise aussi les instruments de régulation des marchés, qui sont nécessaires de part et d'autre. La crise financière que nous connaissons montre bien qu'il faudra aussi harmoniser les organismes de régulation entre les continents. Je n'ai jamais imaginé le libéralisme sans instruments de contrôle et de régulation.»
De la Seine à l'Hudson
Sur les bords de la Seine, l'appel que lance Édouard Balladur fait étrangement écho à celui que lançait un peu plus tôt un autre retraité de l'action politique qui, lui, vit sur les bords de l'Hudson. Dans son dernier livre, Second Chance (Basic Books), l'ancien conseiller du président Jimmy Carter Zbigniew Brzezinski en appelle au prochain président américain non seulement pour «préserver et fortifier les liens transatlantiques» mais aussi pour enfin considérer l'Europe comme son tout premier partenaire. Dans un monde où l'Amérique du Nord et l'Europe ne représenteront plus que 15 % de la population d'ici 2020, écrit-il, «l'Amérique a besoin de l'Europe» si elle veut se doter d'«une politique globale et responsable».
L'automne dernier, la chancelière Angela Merkel n'avait-elle pas incité l'Europe et l'Amérique à «combiner leurs forces dans leur propre intérêt» afin de pouvoir continuer «à vivre selon certaines valeurs»? L'ancien président espagnol José María Aznar est aussi un chaud partisan d'une «zone de prospérité transatlantique». L'appel a d'ailleurs été entendu par le candidat républicain John McCain, qui proposera très probablement à l'Europe, s'il est élu, une nouvelle alliance et un traité commercial.
Édouard Balladur estime lui aussi que l'Amérique est de moins en moins capable d'agir seule dans le monde. Quant à l'Europe, sans l'Amérique, elle est vouée à l'impuissance, dit-il. «Je pars de la constatation que nos deux continents s'éloignent alors qu'ils ont tout intérêt à se rapprocher si on tient compte de la conjoncture qui sera la nôtre dans les années à venir. Cette conjoncture est celle d'un monde qui échappe de plus en plus aux Occidentaux et où leur importance, leur nombre et leur force, certes encore considérables, ne cesseront de s'affaiblir. Peut-être même l'histoire se fera-t-elle un jour contre eux.»
Une civilisation
Malgré les critiques qui ne manqueront pas de pleuvoir, Édouard Balladur ne craint pas de brandir les valeurs de l'Occident. Sans tout à fait reprendre la thèse du «choc des civilisations» formulée par l'intellectuel américain Samuel Huntingdon, il n'en estime pas moins que les valeurs essentielles qui animent l'Europe et l'Amérique sont les mêmes.
Et pourtant, l'Occident n'a pas bonne presse. «En tout cas, moi, j'en parle, dit Balladur. L'Europe et l'Amérique représentent une civilisation, avec des différences, certes, mais à l'origine commune. Cette civilisation s'étend à l'est jusqu'à la Russie, qui n'en fait pas partie. Elle touche à la Méditerranée et s'étend à l'ouest jusqu'au Pacifique. Parce que l'Occident a été colonisateur et qu'il lui est arrivé de trahir ses principes, on en est venu à penser qu'il représentait un déni de la liberté. Mais l'Occident n'a pas été que cela. Il porte en lui des valeurs collectives, d'individualité, d'humanisme et de liberté.» Des valeurs qui seraient justement essentielles pour éviter ce fameux «choc des civilisations», conclut Édouard Balladur.
L'ancien premier ministre craint que, séparées, l'Europe et l'Amérique ne fassent pas le poids devant les grands regroupements régionaux qui prennent forme en Asie, en Amérique du Sud et autour de la Russie. Même le Brésil, l'Inde et l'Afrique du Sud ont décidé de se regrouper pour défendre en commun leurs intérêts.
«Il n'y a pas si longtemps, un secrétaire américain de la Défense prétendait que les États-Unis étaient capables de mener deux guerres de front. Ils ont aujourd'hui de la difficulté à en mener une seule. Les Occidentaux ne doivent pas être naïfs, surtout à un moment où l'Amérique devient le débiteur des banques chinoises et où les valeurs de l'individualisme et de la démocratie sont remises en question.»
Mais les Américains, préoccupés par l'Asie, s'intéressent-ils encore à l'Europe? «Plus qu'ils ne le disent, estime Édouard Balladur. À ce que je sache, je ne les ai pas vus se désintéresser de l'OTAN, dont ils se sont empressés d'étendre les limites jusqu'à la frontière de la Russie, quitte à inquiéter cette dernière.»
Une véritable union
L'ancien premier ministre veut d'ores et déjà donner des formes concrètes à cette Union occidentale qui est évidemment un projet pour les décennies à venir. «Pourquoi, par exemple, les présidents de l'Union européenne et des États-Unis ne se réuniraient-ils pas à tous les trois mois avec les présidents de la Fed et de la Banque centrale européenne?» Il envisage même une zone monétaire dans laquelle l'euro et le dollar flotteraient à l'intérieur de certaines balises. L'ancien premier ministre propose aussi la création d'un secrétariat de l'Union, qui servirait à préparer des positions communes pour les sommets internationaux.
Mais avant d'en arriver là, l'Union européenne devra resserrer ses rangs. Impossible, dit Édouard Balladur, sans une Europe à deux vitesses qui permettrait à certains de ses membres de coopérer plus étroitement que d'autres.
On le voit, cette Union occidentale ne verra pas le jour demain matin. En attendant, pourquoi pas un premier traité de libre-échange entre l'Europe et le Canada? Histoire de se mettre en appétit...
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