Rire et politique - Temps durs pour les comiques
Comment rire à une époque où le rire est partout ?
Marc Favreau et Luc Durand dans les rôles de Sol et Gobelet. Photo: Radio-Canada
À la fin des années 1960, les clowns Marc Favreau et Luc Durand créaient à Radio-Canada une série d'émissions pour enfants dont l'humour absurde a marqué toute une génération de Québécois. «Sol et Gobelet est maintenant considéré comme un classique, mais il serait aujourd'hui impossible de refaire la même chose à la télévision, dit le clown Yves Dagenais qui enseigne à l'École nationale de cirque. Aujourd'hui, la censure est beaucoup trop grande. Il n'est plus possible de fermer une porte sur le visage de quelqu'un ou de lui donner un coup de pied dans le derrière. On crie aussitôt à la violence!»
Lyon — Sol et Gobelet ne se privaient pas d'assommer leurs invités ou même de les jeter du treizième étage. À l'heure où le rire envahit les écrans et semble plus présent que jamais, Yves Dagenais s'inquiète pourtant de notre capacité de rire sans entraves. Selon lui, les temps sont durs pour les comiques justement parce que les comiques sont partout. «La fin du XXe siècle a été dure pour les clowns, dit-il. Les bons clowns se sont faits rares. Mais le danger principal, c'est qu'ils ont été récupérés par la publicité, les fêtes pour enfants, les livreurs de fleurs ou les restaurants McDonald's.»
Et pourtant, le rire n'a-t-il pas toujours été l'instrument par excellence de la subversion sociale, celui que les classes opprimées utilisaient pour se venger et rire de leurs maîtres?
Le rire des opprimés
Selon l'historien Robert Aird, de l'Université du Québec à Montréal, au Québec, le rire a été associé dès ses débuts aux opprimés, mais aussi au nationalisme. «Le Québécois francophone ressentait le besoin de rire à tout prix afin de mieux vivre avec l'absurdité de sa situation et la fragilité de son identité politique et culturelle.» C'est ainsi que Louis Fréchette invente dans Originaux et détraqués (1892) le personnage du fou qui deviendra une figure récurrente de la littérature canadienne française et québécoise. De Jean Narrache à Yvon Deschamps en passant par Fridolin et Cré Basile, c'est ce personnage simple qui fera rire les Québécois. En exposant leur impuissance, il les aidera aussi à s'en libérer, dit Aird.
Mais où est la limite entre la saine autodérision et le dénigrement? Ce rire n'a pas que des effets positifs, dit Robert Aird. «Paradoxalement, l'humour québécois nous paraît nationaliste sans glorifier le groupe d'appartenance. Au contraire, il s'en moque en affichant ses tares. [...] Cette autodérision vient-elle alors nuire à la défense du groupe?» Possible.
Cette attitude est peut-être encore plus évidente depuis une décennie ou deux. L'historien fait remarquer qu'avec l'échec du projet souverainiste au référendum de 1980, l'humour québécois s'est largement vidé de son contenu politique. «Autant les humoristes comme Deschamps ou Sol avaient le souci d'une certaine critique politique, autant les nouveaux humoristes préfèrent, au lendemain de la défaite référendaire de 1980, délaisser les enjeux politiques qui semblent ne mener nulle part.» Pour Aird, les derniers humoristes politiques seront ceux de Rock et belles oreilles. Bien sûr, il existe des exceptions comme les Zapartistes et Elvis Gratton, mais selon Aird, «le discours abandonne la sphère politique au profit de la sphère privée». Le «détraqué» de Louis Fréchette serait toujours là, mais il n'aurait plus de projet politique.
Bienvenue dans la société humoristique
Or, il s'agit précisément de l'époque où le Québec entre dans ce que le philosophe français Gilles Lipovetsky nommait la société humoristique. «Aujourd'hui, avec la société humoristique et l'obligation de ce que Pascal Bruckner a joliment nommé "l'euphorie perpétuelle", le rire est dominant. Il est considéré comme une valeur essentielle de la société postmoderne», dit l'auteur comique Pierre-Michel Tremblay qui enseigne à l'École nationale de l'humour.
Certaines entreprises vont même jusqu'à organiser des séminaires de rire pour détendre leurs employés. Le rire devient alors — ne riez pas! — une sorte de thérapie qui permet de rendre les employés plus productifs. De nombreux hôpitaux, comme l'hôpital Bretonneau à Paris, organisent aussi des séances hebdomadaires de rire à des fins thérapeutiques.
Mais, dans une telle société dite humoristique, le rire porte-t-il toujours la même charge subversive? Pierre-Michel Tremblay croit que oui, même s'il déplore la confusion des genres et la présence du rire du Téléjournal aux cours de formation en entreprise. «Le "fun" obligatoire, il y a quelque chose de "questionnable" là-dedans! Et cela ne sert pas les humoristes», dit Tremblay. Ainsi, dit-il, il est devenu de plus en plus difficile de rire des publicités, comme le faisait RBO il n'y a pas si longtemps. La raison est simple: ces publicités sont elles-mêmes souvent devenues très drôles. Comment rire aussi d'un homme politique qui fait des farces?, demande Tremblay.
Nous rions moins qu'avant
«Le paradoxe, c'est que certaines études prouvent qu'en dépit de cet envahissement du rire dans les médias, nous rions moins qu'il y a un siècle. Peut-être que ceci explique cela.» En d'autres mots, une société perpétuellement confrontée aux malheurs de la planète aurait besoin de rire en permanence.
Tremblay refuse que l'on fasse des humoristes les boucs émissaires de la médiocrité culturelle. Il en veut plutôt aux journalistes, aux hommes politiques et aux grandes chaînes de télévision qui seraient les premiers responsables de l'omniprésence du rire. Selon Tremblay, les élites ont de tout temps critiqué les comiques pour leur vulgarité et leur sans-gêne et elles continuent à faire de même aujourd'hui. Louise Richer, directrice de l'École nationale de l'humour, fait néanmoins remarquer que «le rire actuel se teinte de beaucoup de cynisme et de désengagement».
Pour Robert Aird, une chose est certaine, «le rire seul ne se suffit pas. Il doit y avoir quelque chose en plus, une critique, une vision, un idéal. Sinon, ce n'est plus vraiment drôle...»
Lyon — Sol et Gobelet ne se privaient pas d'assommer leurs invités ou même de les jeter du treizième étage. À l'heure où le rire envahit les écrans et semble plus présent que jamais, Yves Dagenais s'inquiète pourtant de notre capacité de rire sans entraves. Selon lui, les temps sont durs pour les comiques justement parce que les comiques sont partout. «La fin du XXe siècle a été dure pour les clowns, dit-il. Les bons clowns se sont faits rares. Mais le danger principal, c'est qu'ils ont été récupérés par la publicité, les fêtes pour enfants, les livreurs de fleurs ou les restaurants McDonald's.»
Et pourtant, le rire n'a-t-il pas toujours été l'instrument par excellence de la subversion sociale, celui que les classes opprimées utilisaient pour se venger et rire de leurs maîtres?
Le rire des opprimés
Selon l'historien Robert Aird, de l'Université du Québec à Montréal, au Québec, le rire a été associé dès ses débuts aux opprimés, mais aussi au nationalisme. «Le Québécois francophone ressentait le besoin de rire à tout prix afin de mieux vivre avec l'absurdité de sa situation et la fragilité de son identité politique et culturelle.» C'est ainsi que Louis Fréchette invente dans Originaux et détraqués (1892) le personnage du fou qui deviendra une figure récurrente de la littérature canadienne française et québécoise. De Jean Narrache à Yvon Deschamps en passant par Fridolin et Cré Basile, c'est ce personnage simple qui fera rire les Québécois. En exposant leur impuissance, il les aidera aussi à s'en libérer, dit Aird.
Mais où est la limite entre la saine autodérision et le dénigrement? Ce rire n'a pas que des effets positifs, dit Robert Aird. «Paradoxalement, l'humour québécois nous paraît nationaliste sans glorifier le groupe d'appartenance. Au contraire, il s'en moque en affichant ses tares. [...] Cette autodérision vient-elle alors nuire à la défense du groupe?» Possible.
Cette attitude est peut-être encore plus évidente depuis une décennie ou deux. L'historien fait remarquer qu'avec l'échec du projet souverainiste au référendum de 1980, l'humour québécois s'est largement vidé de son contenu politique. «Autant les humoristes comme Deschamps ou Sol avaient le souci d'une certaine critique politique, autant les nouveaux humoristes préfèrent, au lendemain de la défaite référendaire de 1980, délaisser les enjeux politiques qui semblent ne mener nulle part.» Pour Aird, les derniers humoristes politiques seront ceux de Rock et belles oreilles. Bien sûr, il existe des exceptions comme les Zapartistes et Elvis Gratton, mais selon Aird, «le discours abandonne la sphère politique au profit de la sphère privée». Le «détraqué» de Louis Fréchette serait toujours là, mais il n'aurait plus de projet politique.
Bienvenue dans la société humoristique
Or, il s'agit précisément de l'époque où le Québec entre dans ce que le philosophe français Gilles Lipovetsky nommait la société humoristique. «Aujourd'hui, avec la société humoristique et l'obligation de ce que Pascal Bruckner a joliment nommé "l'euphorie perpétuelle", le rire est dominant. Il est considéré comme une valeur essentielle de la société postmoderne», dit l'auteur comique Pierre-Michel Tremblay qui enseigne à l'École nationale de l'humour.
Certaines entreprises vont même jusqu'à organiser des séminaires de rire pour détendre leurs employés. Le rire devient alors — ne riez pas! — une sorte de thérapie qui permet de rendre les employés plus productifs. De nombreux hôpitaux, comme l'hôpital Bretonneau à Paris, organisent aussi des séances hebdomadaires de rire à des fins thérapeutiques.
Mais, dans une telle société dite humoristique, le rire porte-t-il toujours la même charge subversive? Pierre-Michel Tremblay croit que oui, même s'il déplore la confusion des genres et la présence du rire du Téléjournal aux cours de formation en entreprise. «Le "fun" obligatoire, il y a quelque chose de "questionnable" là-dedans! Et cela ne sert pas les humoristes», dit Tremblay. Ainsi, dit-il, il est devenu de plus en plus difficile de rire des publicités, comme le faisait RBO il n'y a pas si longtemps. La raison est simple: ces publicités sont elles-mêmes souvent devenues très drôles. Comment rire aussi d'un homme politique qui fait des farces?, demande Tremblay.
Nous rions moins qu'avant
«Le paradoxe, c'est que certaines études prouvent qu'en dépit de cet envahissement du rire dans les médias, nous rions moins qu'il y a un siècle. Peut-être que ceci explique cela.» En d'autres mots, une société perpétuellement confrontée aux malheurs de la planète aurait besoin de rire en permanence.
Tremblay refuse que l'on fasse des humoristes les boucs émissaires de la médiocrité culturelle. Il en veut plutôt aux journalistes, aux hommes politiques et aux grandes chaînes de télévision qui seraient les premiers responsables de l'omniprésence du rire. Selon Tremblay, les élites ont de tout temps critiqué les comiques pour leur vulgarité et leur sans-gêne et elles continuent à faire de même aujourd'hui. Louise Richer, directrice de l'École nationale de l'humour, fait néanmoins remarquer que «le rire actuel se teinte de beaucoup de cynisme et de désengagement».
Pour Robert Aird, une chose est certaine, «le rire seul ne se suffit pas. Il doit y avoir quelque chose en plus, une critique, une vision, un idéal. Sinon, ce n'est plus vraiment drôle...»
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