Culture scientifique - La science est-elle soluble dans la politique ?
Quand les citoyens veulent avoir leur mot à dire dans la recherche scientifique
Les pressions se font de plus en plus fortes sur les chercheurs pour que la recherche fondamentale corresponde aux priorités politiques, économiques ou sociales des sociétés démocratiques. Photo: Hôpital général juif.
«Il n'y a pas de liberté de conscience en astronomie, en physique, en chimie, en physiologie, en ce sens que chacun trouverait absurde de ne pas croire aux principes établis dans ces sciences par les hommes compétents.» Deux cents ans plus tard, cette affirmation du philosophe Auguste Comte n'a rien perdu de sa pertinence.
Contrairement aux mondes de la politique, de la philosophie, des arts et encore plus de la religion, celui des sciences est forcé d'accepter une vérité scientifique dont la démonstration a été faite hors de tout doute. On ne saurait donc avoir d'«opinions» sur le théorème de Pythagore pas plus que sur la détermination de la vitesse de la lumière. Personne ne songerait à soumettre ces vérités établies à un référendum ou à un sondage. Ces derniers ne nous renseigneraient au fond que sur le degré d'ignorance des citoyens en la matière.
Cela veut-il dire pour autant que les citoyens n'ont rien à dire sur les sciences en général et la recherche scientifique en particulier? Depuis de nombreuses années, les pressions se font de plus en plus fortes sur les chercheurs pour que la recherche fondamentale corresponde aux priorités politiques, économiques ou sociales des sociétés démocratiques.
Connaissance et démocratie
«Nos sociétés sont tiraillées entre, d'une part, une revendication de liberté et d'autonomie des scientifiques et, de l'autre, l'exigence démocratique de soumettre tous les choix de société au suffrage de l'opinion publique», dit Bernadette Bensaude-Vincent, spécialiste de l'histoire des sciences à l'université Paris X.
À un bout du balancier, l'ancien directeur de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) Philippe Lazare estime qu'il importe surtout de préserver la possibilité d'une recherche fondamentale libre et autonome. «Quand on est dans la technologie, je veux bien que les citoyens aient leur mot à dire. Mais il faut faire attention de ne pas réintroduire dans les sciences ce dont on s'est débarrassé dans la culture: la censure! Une société se condamne si elle ne paie pas des "oisifs" pour faire de l'art ou des sciences comme bon leur semble.»
À titre d'exemple, l'École polytechnique de Lausanne offre à ses chercheurs la possibilité d'utiliser 20 % des budgets de recherche pour entreprendre les travaux qu'ils souhaitent mener. Ici, pas de comptes à rendre ni de comité d'éthique à convaincre. Mais, les sommes engagées représentent des miettes en regard des immenses ressources qu'exige aujourd'hui la recherche moderne.
L'ennui, réplique Bernadette Bensaude-Vincent, c'est qu'il n'est pas toujours simple de distinguer recherche fondamentale et technologies. «Certes, le public n'a pas à se prononcer sur les vérités scientifiques. Mais, les programmes de recherche ne font pas ces distinctions et ils sont financés par l'argent public et donc par les contribuables. D'où la nécessité pour les scientifiques de rendre des comptes à la société.»
Bernadette Bensaude-Vincent cite l'exemple des programmes de développement des nanotechnologies aux États-Unis et en Europe. Ils s'accompagnent d'une préoccupation nouvelle: l'évaluation de l'impact social ainsi que des implications éthiques et environnementales. Selon cette spécialiste de l'histoire des sciences, «se préoccuper d'acceptabilité sociale représente incontestablement un progrès par rapport à la situation antérieure où les citoyens étaient simplement mis devant le fait accompli». Ce que les Français nomment le «principe de précaution» fait dorénavant reposer le fardeau de la preuve d'innocuité sur le chercheur.
« Communiquer pour faire accepter »
Mais cette nouvelle attitude a aussi ses effets pervers. Ainsi a-t-on vu les chimistes européens se lancer dans des campagnes de publicité après avoir constaté par des enquêtes d'opinion la dégradation de leur cote de popularité dans la population. La sécurité des recherches de l'industrie chimique semble alors se réduire à une question d'opinion et donc d'image de l'industrie et des chercheurs. «Comme s'il suffisait d'informer et de communiquer pour faire accepter», dit Bernadette Bensaude-Vincent.
Certains pays ont tenté de s'attaquer au problème en réunissant des comités de citoyens afin de dégager un consensus avec les scientifiques. Au Danemark, ces expériences apparaissent dès les années 1980. Il s'agit de réunir un panel de profanes auquel on offre une formation scientifique de base sur le sujet qui sera abordé. Les citoyens tenteront ensuite de s'entendre avec les experts et rédigeront un rapport. La France a utilisé ce genre de jury citoyen pour examiner les implications des OGM, des changements climatiques et du traitement des eaux usées. L'an dernier, Héma-Québec a tenu une conférence de ce type sur la transfusion sanguine.
Toutes ces démarches reposent sur «un refus de la disqualification inhérente au jugement de celui qui détient la vérité», dit Bernadette Bensaude-Vincent. Bref, sur la conviction que, aussi complexe soit le secteur scientifique, le commun des mortels peut y comprendre quelque chose. Quant au chercheur, lui, le voilà tiré de sa tour d'ivoire et obligé de rendre des comptes au commun des mortels. Un scénario que n'avait nullement prévu Auguste Comte.
Contrairement aux mondes de la politique, de la philosophie, des arts et encore plus de la religion, celui des sciences est forcé d'accepter une vérité scientifique dont la démonstration a été faite hors de tout doute. On ne saurait donc avoir d'«opinions» sur le théorème de Pythagore pas plus que sur la détermination de la vitesse de la lumière. Personne ne songerait à soumettre ces vérités établies à un référendum ou à un sondage. Ces derniers ne nous renseigneraient au fond que sur le degré d'ignorance des citoyens en la matière.
Cela veut-il dire pour autant que les citoyens n'ont rien à dire sur les sciences en général et la recherche scientifique en particulier? Depuis de nombreuses années, les pressions se font de plus en plus fortes sur les chercheurs pour que la recherche fondamentale corresponde aux priorités politiques, économiques ou sociales des sociétés démocratiques.
Connaissance et démocratie
«Nos sociétés sont tiraillées entre, d'une part, une revendication de liberté et d'autonomie des scientifiques et, de l'autre, l'exigence démocratique de soumettre tous les choix de société au suffrage de l'opinion publique», dit Bernadette Bensaude-Vincent, spécialiste de l'histoire des sciences à l'université Paris X.
À un bout du balancier, l'ancien directeur de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) Philippe Lazare estime qu'il importe surtout de préserver la possibilité d'une recherche fondamentale libre et autonome. «Quand on est dans la technologie, je veux bien que les citoyens aient leur mot à dire. Mais il faut faire attention de ne pas réintroduire dans les sciences ce dont on s'est débarrassé dans la culture: la censure! Une société se condamne si elle ne paie pas des "oisifs" pour faire de l'art ou des sciences comme bon leur semble.»
À titre d'exemple, l'École polytechnique de Lausanne offre à ses chercheurs la possibilité d'utiliser 20 % des budgets de recherche pour entreprendre les travaux qu'ils souhaitent mener. Ici, pas de comptes à rendre ni de comité d'éthique à convaincre. Mais, les sommes engagées représentent des miettes en regard des immenses ressources qu'exige aujourd'hui la recherche moderne.
L'ennui, réplique Bernadette Bensaude-Vincent, c'est qu'il n'est pas toujours simple de distinguer recherche fondamentale et technologies. «Certes, le public n'a pas à se prononcer sur les vérités scientifiques. Mais, les programmes de recherche ne font pas ces distinctions et ils sont financés par l'argent public et donc par les contribuables. D'où la nécessité pour les scientifiques de rendre des comptes à la société.»
Bernadette Bensaude-Vincent cite l'exemple des programmes de développement des nanotechnologies aux États-Unis et en Europe. Ils s'accompagnent d'une préoccupation nouvelle: l'évaluation de l'impact social ainsi que des implications éthiques et environnementales. Selon cette spécialiste de l'histoire des sciences, «se préoccuper d'acceptabilité sociale représente incontestablement un progrès par rapport à la situation antérieure où les citoyens étaient simplement mis devant le fait accompli». Ce que les Français nomment le «principe de précaution» fait dorénavant reposer le fardeau de la preuve d'innocuité sur le chercheur.
« Communiquer pour faire accepter »
Mais cette nouvelle attitude a aussi ses effets pervers. Ainsi a-t-on vu les chimistes européens se lancer dans des campagnes de publicité après avoir constaté par des enquêtes d'opinion la dégradation de leur cote de popularité dans la population. La sécurité des recherches de l'industrie chimique semble alors se réduire à une question d'opinion et donc d'image de l'industrie et des chercheurs. «Comme s'il suffisait d'informer et de communiquer pour faire accepter», dit Bernadette Bensaude-Vincent.
Certains pays ont tenté de s'attaquer au problème en réunissant des comités de citoyens afin de dégager un consensus avec les scientifiques. Au Danemark, ces expériences apparaissent dès les années 1980. Il s'agit de réunir un panel de profanes auquel on offre une formation scientifique de base sur le sujet qui sera abordé. Les citoyens tenteront ensuite de s'entendre avec les experts et rédigeront un rapport. La France a utilisé ce genre de jury citoyen pour examiner les implications des OGM, des changements climatiques et du traitement des eaux usées. L'an dernier, Héma-Québec a tenu une conférence de ce type sur la transfusion sanguine.
Toutes ces démarches reposent sur «un refus de la disqualification inhérente au jugement de celui qui détient la vérité», dit Bernadette Bensaude-Vincent. Bref, sur la conviction que, aussi complexe soit le secteur scientifique, le commun des mortels peut y comprendre quelque chose. Quant au chercheur, lui, le voilà tiré de sa tour d'ivoire et obligé de rendre des comptes au commun des mortels. Un scénario que n'avait nullement prévu Auguste Comte.
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