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L'entrevue - Voyages au bout de la guerre

Claude Lévesque   10 décembre 2007  Europe
Photo: Michèle Bancilhon
Sara Daniel
Photo: Michèle Bancilhon Sara Daniel
Journaliste au Nouvel Observateur, Sara Daniel a pris la décision peu après le 11 septembre 2001 de devenir reporter de guerre. Un choix naturel, explique-t-elle en entrevue. «Depuis que j'ai décidé de pratiquer le journalisme, j'ai toujours été passionnée par l'international et la géopolitique», dit-elle, ajoutant ceci: «Ça m'intéressait de tester mes limites et de voir si je pouvais y arriver.»

Ses affectations la mènent en Afghanistan où, dès l'automne 2001, la mort de deux collègues lors d'une offensive des talibans la place devant un choix aussi simple que difficile — continuer ou renoncer —, puis en Irak, où une dizaine de voyages faits entre mars 2003 et le début de 2006 la mettent en présence d'une «incroyable barbarie».

Sara Daniel a signé l'an dernier un livre sur son expérience en Irak intitulé Voyage to a Stricken Land. La version française, publiée aux Éditions du Seuil, porte le titre de Voyage au pays d'al-Qaïda. C'est un éditeur américain, Arcade Publishing, qui l'a sollicitée après avoir pris connaissance d'un reportage sur un attentat commis contre un avion de la société de messageries DHL. Sara Daniel avait reçu une vidéo de cette attaque de la part d'un insurgé. La maison d'édition voulait «un récit avec plus de notes personnelles, qui réponde à la question: qu'est-ce que c'est que d'être mère de famille et reporter de guerre?».

Sara Daniel explique que le plus difficile, dans ce métier, est de «s'en remettre psychologiquement». «Sur le coup, on évacue ses pensées personnelles. Tous les morts, c'est terrible, mais on s'habitue; de mois en mois, on s'aperçoit que des interlocuteurs ont disparu, dit-elle. Après coup, on est obsédé par les images qu'on a vues. Aujourd'hui, je sursaute quand un pneu éclate. Des odeurs ou certaines autres choses peuvent me rappeler des souvenirs.»

Même si ses reportages ont fait le tour du monde, Sara Daniel n'a pas l'impression d'avoir «recherché des scoops». «Je trouvais très important de couvrir l'Irak, même si j'ai parfois eu l'impression de toujours faire le même reportage: la guerre civile, le nettoyage communautaire dans les quartiers.»

À chaque voyage, l'Irak est devenu plus dangereux. «Les pratiques de la guérilla radicale deviennent de plus en plus barbares, et la réaction des Américains est de plus en plus marquée par la méfiance et le mépris», note-t-elle. D'ailleurs, les directions des journaux sont devenues plus réticentes à dépêcher des reporters en Irak tandis que le gouvernement français a exercé des pressions pour les en empêcher à la suite de prises d'otages. Depuis le début de 2006, Sara Daniel a surtout «couvert» l'Afghanistan, le Pakistan et l'Iran.

Une radicalisation de la guérilla

La reporter a été une des rares journalistes d'Occident à se rendre à Fallouja, en mars 2004, quand les corps calcinés de quatre employés de la société américaine Blackwater ont ésuite de la page té pendus sur un pont par une foule en colère. L'incident a donné lieu à une offensive américaine particulièrement meurtrière et a coïncidé avec la radicalisation de la guérilla irakienne.

«C'était après une traversée de l'Irak du sud au nord, raconte-t-elle. Nous étions à Bagdad quand nous avons entendu parler du lynchage. Nous sommes allés à Fallouja, croyant devoir franchir plusieurs postes de contrôle, mais il n'y en avait pas. Quand nous avons demandé notre chemin, nous étions déjà au centre de la ville et nous avons vu la scène.»

«Je fais mon travail sans prendre de risques démesurés, mais chaque petite entrevue en Irak ressemble à un reportage de guerre», poursuit-elle, reconnaissant avoir parfois été trop téméraire. Par exemple lorsqu'elle a réalisé une interview avec un bras droit d'Abou Moussab al-Zarqaoui, le chef d'al-Qaïda en Irak, aujourd'hui décédé: «C'était le début des décapitations d'otages. Je préparais cette rencontre depuis des mois. De fil en aiguille et de recommandation en recommandation, je me suis trouvée dans une mosquée tenue par un cheikh qui coordonnait les activités des membres d'al-Qaida. Il n'y avait plus moyen de reculer. On m'a reconduite d'une personne à l'autre. L'entrevue a été très intense. J'en suis sortie très dégoûtée.»

En Irak, Sara Daniel a rencontré des gens d'origines et d'affiliations politiques et religieuses différentes. «J'ai voulu confronter les points de vue de tous, les chiites, les sunnites, les Kurdes.»

Les deux côtés de la guerre

La journaliste a aussi joué le jeu du reporter «embedded» au sein de l'armée américaine, une expérience qu'elle qualifie de «passionnante».

«L'armée américaine joue un jeu incroyable de transparence, dit-elle. Du coup, on sympathise avec les soldats [...], qui sont conscients des erreurs» commises dans le cadre de cette guerre.

«L'armée exerce peut-être plus de pressions sur les médias électroniques américains», ajoute-t-elle après un moment de réflexion.

Sara Daniel a gardé le contact avec certains soldats américains, qu'elle a revus après leur retour aux États-Unis, afin d'écrire sur le stress post-traumatique et sur les difficultés de réinsertion dans la vie civile. «En 2004, on ne parlait pas d'eux comme on le fait aujourd'hui», note-t-elle.

«Aux États-Unis, on a aimé le fait que j'ai couvert les deux côtés de la guerre et que je n'ai pas essayé d'accabler l'armée américaine», dit-elle en parlant des réactions que son livre, qui mêle les analyses sur une guerre qui constitue «une erreur totale» et les témoignages personnels, a suscitées dans ce pays. Elle a tout de même essuyé les reproches d'un officier qui l'a accusée de partialité pour avoir relaté un peu trop fidèlement un entretien qu'il avait eu avec des maires de villages irakiens.

Le lieu de tous les extrémismes

La fille de Mme Daniel venait d'avoir deux ans quand celle-ci a pris la décision de couvrir les conflits en Afghanistan puis en Irak. Elle en a huit aujourd'hui. «Elle est assez contente de ce que je fais parce qu'elle le raconte toujours: ça ne doit pas la déranger, dit Sara Daniel. Quand je suis partie la première fois, elle était toute petite, mais, aujourd'hui, je pars pour des périodes moins longues, pas plus de 10 à 15 jours quand c'est possible.»

Être femme reporter «en Irak, c'est plutôt mieux, sauf que [le chef chiite radical] Moqtada al-Sadr n'a jamais voulu parler à des femmes journalistes. Le même problème se pose parfois avec les talibans. Mais le fait d'être femme m'a permis de me déguiser: à Najaf, en plein soulèvement, j'ai pu me promener en restant voilée», ajoute Sara Daniel, qui se prête à l'entrevue avec la simplicité qui caractérise son livre, écrit à la première personne mais sans jamais tomber dans le narcissisme.

Sara Daniel a rencontré en Irak plusieurs membres de la guérilla radicale, dont elle a essayé de comprendre les motivations. «Un moment fondateur, c'est souvent un moment d'humiliation; des situations où les gens ont ressenti ou vécu des injustices, personnellement, comme cet homme qui s'est fait casser le bras lors d'un contrôle routier alors qu'il n'avait rien fait», dit-elle lorsqu'on lui demande de tracer un profil du combattant irakien.

Comment l'Irak est-il devenu le lieu de tous les extrémismes? «Sous le règne de Saddam Hussein, on n'avait pas vu al-Qaïda, qui était l'ennemi juré», explique-t-elle. Mais «l'intervention a créé un tel vide et a donné lieu à un tel appel au djihad, comme ce fut le cas pour l'Afghanistan et la Bosnie, qu'al-Qaïda a commencé à s'infiltrer. La guérilla n'est pas toute constituée de membres d'al-Qaïda mais de gens qu'al-Qaïda a transformés. Petit à petit, l'élève a dépassé le maître.»






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  • Frans Van Dun
    Abonné
    dimanche 9 décembre 2007 23h09
    Bienvenue au Québec, Sarah Daniel !
    « Je lis régulièrement les reportages de Sarah Daniel dans Le Nouvel Obs auquel je suis abonné. J'ai déjà communiqué avec elle. J'aurais aimé la rencontrer quelques minutes !

    Votre article m'a permis de la connaître mieux et de l'admirer plus qu'avant. Merci.

    Frans Van Dun »

  • Gilles Bousquet
    Inscrite
    lundi 10 décembre 2007 07h46
    La force n'est pas bonne à long terme
    « On savait déjà que les guerres en Irak et en Afghanistan créent plus de terroristes qu'ils en tuent. Certains hommes croient résoudre leurs problèmes internationaux et matrimonmiaux par la force...ça finit rarement bien dans les 2 cas. Négocier est préférable. »

  • Yvon Montoya
    Abonné
    lundi 10 décembre 2007 10h25
    Cendres...
    « « Tous les morts, c'est terrible, mais on s'habitue », c'est comme un difficile médicament à avaler, c'est terrible mais on s'habitue aussi. Je ne peux m' « habituer » à de telle phrase. Combien même cela est dit par une « grande » reporter. C'est plus qu'une question de dignité, c'est une question d'humanité. On ne peut s'habituer à la mort, c'est pourquoi dans nos sociétés occidentales, elle est si évacuée, invisible. On ne sait plus si quelqu'un meurt de nos jours. Les corbillards sont comme les voitures des stars ou des politiques avec des vitres fumées et bien sombres. La mort est impudique dans nos parages plus que le sexe. En 10 ans de guerre en Algérie avec des morts et des bombes quotidiennes comme des prières, je n'ai jamais pu m'habituer. Une cinquantaine d'années plus tard, j'y pense même plus, ça pense et ça vit en moi tel un cauchemar irréversible. Un gros bruit et me voilà presque parterre à mettre mon épouse en-dessous mes bras. Un cri et pleurs d'enfant me font sentir des larmes glisser le long de mes joues. La guerre offre des cicatrices qui se ferment si mal. Il n'ya pas d'onguent pour la guérison.
    Je trouve si indécent les professionnels des médias même s'ils sont sincères de nous parler ainsi. Comme si, mine de rien, ils étaient heureux, voire contents, de devenir les héros du stylo plutôt que de la gâchette d'un fusil. On disait bien mitrailler avec une caméra, non? Au cours de la guerre libanaise/Israélienne, je n'ai jamais eu besoin de ce « grands » reporters qui « s'habituent » pour savoir ce qui s'y passait parce que nous avions la chance de voir des blogues de jeunes adolescents des deux pays qui se parlaient avec peur, effroi mais aussi espoir de ce que faisaient leurs parents dans leur pratique de la haine. Nous ne sommes plus dans l'univers des vrais et grands reporters de la grande époque Indochinoise, Viêt-Nam, 1939-1945 etc. Désormais, le vent de la planète avec son odeur pestilentielle mortelle passe par le web non seulement dans les journaux où on « s'habitue ».
    Les « grands » reporter devraient méditer sur que qu'écrivit le poète 'Abdallâh bin 'Anama al-Dabî face à la ruine, celle dont on ne peut s'habituer, celle de la véritable déréliction :
    « Quand je vis la demeure désertée, je n'en eus
    Pour réponse que l'exil et les cendres.
    Ne restent que traces des demeures,
    Comme si L'ENCRE AVAIT FAIT RETOUR À L'ENCRIER. »
    Il devient urgent d'envisager une manière de lutter contre la dépossession de l'être même de l'homme pour ne jamais « s'habituer » à l'insoutenable. »

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