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Luxembourg - Protéger sa langue... et maîtriser celles des autres

Stéphane Baillargeon   19 novembre 2007  Europe
Luxembourg — Imaginons. Comme le Québec est en terre des Amériques, imaginons que les petits Québécois francophones soient scolarisés en espagnol et en portugais, une partie des matières (l'histoire, la chimie et les mathématiques par exemple) étant enseignée dans une de ces deux langues étrangères, tout le reste dans l'autre. Il y aurait aussi des cours d'apprentissage de l'anglais dans les polyvalentes, puisqu'il faut bien maîtriser cette nouvelle lingua franca.

Et le français? Il se biberonnerait à la maison, mais guère plus. Ce serait la langue maternelle et officielle, mais pas celle de l'éducation, ni du travail et des divertissements.

Impossible? Scandaleux? Aussi utopique qu'assimilateur?

C'est pourtant à peu près la réalité linguistique du Grand-Duché de Luxembourg. Ce micro-État du centre de l'Union européenne rassemble environ 450 000 citoyens autour de dizaines de millions de germanophones et de francophones. Du lot, plus de 250 000 de la catégorie «pure laine», maîtrisent le luxembourgeois aussi appelé le francique mosellan.

Ce parler germanique dérivé du moyen-allemand compte des milliers de mots d'origine française, dont 500 d'usage courant. Ici, notre «direction» devient «directioun» et l'allemand die Erde (la terre) donne d'Äerd. Ici, on dit Moien pour bonjour, mais merci pour merci. Cette curiosité linguistique, honnie et bannie dans les régions voisines, a servi de ciment au Grand Duché dont la devise dit: «Mer welle bleiwen wat mer sinn», soit «nous voulons demeurer ce que nous sommes».

160 emplois pour 100 habitants

«Le luxembourgeois est un lieu de mémoire», résume la linguiste Mélanie Wagner, spécialiste de l'Université du Luxembourg. Elle prononçait la semaine dernière une conférence dans le cadre du colloque «Regards croisés sur le patrimoine», organisé dans le Duché sous le patronage de l'Unesco. «Le luxembourgeois est appris à la maison puis une heure par semaine au primaire et une heure aussi dans la première année du lycée. L'alphabétisation se fait en allemand, puis les enfants apprennent le français. Ils sont ensuite scolarisés dans les deux langues. Il faut aussi ajouter l'anglais dans le programme des études secondaires. Les Luxembourgeois sortent donc quadrilingues du lycée. En effet, il reste souvent très peu de temps pour le luxembourgeois, la langue officielle du pays.»

La loi sur le régime des langues de 1984 définit le francique comme langue nationale, le français et l'allemand comme langues administratives. «L'idée nationale est basée sur le trilinguisme», résume la linguiste. Concrètement, le luxembourgeois est utilisé par l'administration et par les citoyens entre eux.

«Sans ces deux langues de proximité, l'allemand et le français, le Luxembourg qui est déjà un accident de l'histoire, n'existerait pas comme tel», juge pour sa part Jean-Pierre Kraemer, président de la Commission luxembourgeoise pour l'UNESCO, rencontré dans une des antennes de l'université du pays, une institution fondée en 2002, où les cours se donnent évidemment en français, en allemand et en anglais. «Sans notre position géographique, sans notre multilinguisme, nous ne serions pas aussi vivants en Europe et nous ne serions pas le pays le plus européen.»

Le Luxembourg demeure une curiosité à plusieurs égards. Sa capitale éponyme compte 85 000 habitants, mais gonfle de 125 000 employés les jours ouvrables. Autre réalité démographique à méditer au pays des accommodements raisonnables: les étrangers de 160 pays composent plus de la moitié des résidents.

Les «frontaliers» comme on dit ici, viennent évidemment pour l'emploi: il s'en trouve 160 par tranche de 100 habitants. Le petit pays concentre le troisième centre administratif de l'Union européenne en importance, après Bruxelles et Strasbourg. L'ancienne forteresse abrite notamment la cour de justice européenne où les services linguistiques traduisent les lois de l'union en 25 langues officielles, mais pas en luxembourgeois. Les étrangers affluent aussi vers les secteurs financiers puisque ce coffre-fort du monde rassemble plus de 155 banques, concentrées dans un quartier chic. «C'est notre Wall Street à nous», résume Roland Pinnel, directeur de l'Office du tourisme de la ville.

De la guerre linguistique

Cette pression étrangère n'empêche donc pas les Luxembourgeois de protéger leur langue maternelle tout en maîtrisant celles des autres. La linguiste Mélanie Wagner a documenté son utilisation dans «l'écriture privée», notamment celle des lettres de soldats du pays enrôlés de force dans l'armée allemande pendant la Deuxième Guerre mondiale. La censure exigeait l'utilisation de l'Allemand dans les échanges épistoliers, mais les Luxembourgeois réussissaient souvent à la contourner, même s'ils multipliaient les fautes dans leur langue maternelle alors peu figée dans l'écriture. «De nos jours, le luxembourgeois est utilisé à la maison, partout à l'école en dehors des cours, entre amis, dans les courriels ou les messages-textes», résume-t-elle.

Jean-Pierre Kramer affirme que le nombre de locuteurs du francique augmente sans cesse. «Je ne crois pas que notre langue va disparaître. Pas plus que le français ou l'allemand, d'ailleurs.» Il cite les critères définissant une langue menacée. Elle doit être parlée par moins de 10 000 personnes, ne pas être écrite, ne pas se rattacher à un État, etc. «Dans chacun des critères, le luxembourgeois se démarque avantageusement.»

Une étude de l'université de Metz a montré que la langue française devient la mieux comprise par le plus grand nombre d'habitants du Luxembourg, y compris les étrangers. «Sauf qu'entre eux, les Luxembourgeois parlent le joli francique mosellan, dit M. Kraemer. Parallèlement, l'allemand et le luxembourgeois demeurent dynamiques, et l'anglais, la langue de travail dans les banques, n'en menace aucune ici. Je ne crois pas à la vision apocalyptique de la domination de l'anglais. Je crois plutôt au parallélisme croissant des langues.»

D'autres corrigent un peu cet idéalisme. Mélanie Wagner, âgée de 29 ans, fille d'un père luxembourgeois et d'une mère allemande, souligne que certains élèves obtiennent leur diplôme sans maîtriser parfaitement aucune des trois ou quatre langues du système. «Nous avons souvent un rapport très pratique au langage», dit-elle dans son excellent français. Le professeur de littérature Franck Wilhelm souligne le mépris courant des auteurs franciques, même chez les intellectuels. «On a tendance à se dévaluer. Les auteurs luxembourgeois sont victimes d'un préjugé à l'université.»

Tous, par contre, s'étonnent des conflits politico-linguistiques qui affectent les voisins plus ou moins lointains. La Belgique voisine, sous hypertension depuis un semestre, risque d'éclater d'un jour à l'autre. Faut-il vraiment citer Montréal et le Canada?

«Nous avons échappé à ce genre de disputes, conclut Mme Wagner. Il y a des tensions, bien sûr ici, par exemple parce que les Luxembourgeois sont parfois frustrés de devoir parler français dans les commerces, parce que certains employés ne parlent pas le luxembourgeois. Quand même, pour nous, fondamentalement, le multilinguisme est une richesse et une nécessité, pas une source de conflit.»

***

Notre journaliste était invité par la chaire UNESCO en patrimoine culturel de l'Université Laval.






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Vos réactions

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  • Bernard Charron
    Abonné
    dimanche 18 novembre 2007 23h17
    «Luxembourg» ? Une «municipalité» !
    « Avec ses 460 000 habitants, ce Grand-Duché ne comporte qu'un seul élément de comparaison intéressant avec le Québec actuel : sa Fête nationale est le 23 juin ! »

  • Antoine Caron
    Abonné
    lundi 19 novembre 2007 12h08
    Comparaison douteuse...
    « Bon, ok, c'est une comparaison. Mais ce n'est pas une comparaison entre une pomme et une orange, mais entre une pomme et un satellite de Jupiter... Pourquoi diantre parler portugais et espagnol dans leurs cours?

    Moi je vous en fait une autre: imaginez des petits francophones, parlant anglais dans tous leurs cours, au travail et dans les commerces. Que reste-il de l'attribut francophone? Rien, car je serais surpris de voir qu'ils parleraient chez-eux la langue de Nelligan en suivant ce raisonnement. »

  • Ingrid Dirickx
    Abonné
    lundi 19 novembre 2007 12h45
    Beau portrait de Luxembourg
    « Je suis à moitié Luxembourgeoise et ai travaillé 5 ans à Luxembourg. C'est un beau portrait que vous avez fait du pays. C'est vrai que théoriquement les Luxembourgeois parlent couramment 4 ou même 5 langues. Par contre, il faut considérer les Luxembourgeois de souche et les immigrés devenus Luxembourgois. Ce sont généralement eux qui sont les plus polyglottes. De plus en plus, ils se mettent à apprendre la langue luxembourgoise. Ils sont presqu'obligés car il y a une certaine discrimination dans les emplois. Les Luxembourgeois de souche, de moins en moins nombreux, ne maîtrisent généralement que 2 langues, habituellement le luxembourgeois et l'allemand ou français... et font des erreurs de syntaxe et d'orthographe assez importantes.
    Un autre point que vous avez peu touché - mais c'était pas vraiment le sujet - est son économie. Luxembourg est souvent qualifié de "Petite Suisse"... 155 banques, oui, mais 155 banques différentes. Certaines banques ont des succursales dans chacun des quartiers de la ville. Et puis, il y a les fiduciaires et les avocats d'affaires... c'est un des pays les plus riches d'Europe (du monde, peut-être). On peut manger par terre. Les assistés sociaux nettoient la ville... »

  • Gilles Bousquet
    Inscrite
    lundi 19 novembre 2007 14h04
    Tour de Babel Luxembourgeoise
    « Une niaiserie nationale et une patite tour de Babel cette affaire là. Grand bien leur fasse aux Luxembourgeois. Tant qu'à y être, pourquoi pas 3 ou 4 autres langues de plus, une pour les tribunaux, une pour les touristes, une pour les plaintes officielles et une pour la navigation. Comme ils pensent que les langues sont des richesses, ils seraient d'autant plus riches ainsi.

    Nous autres ici,au Québec, on est bien correct avec le français officiel et l'anglais pour travailler. Que ceux qui parlent espagnol ou portuguais apprennent l'anglais aussi et nous n'aurons pas à apprendre cette troisième langue. "On perfectionnera les 2 premières à la place". »

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