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L'Arche de Zoé - Les limites de l'humanitaire

Les témoignages incriminent une organisation prête à tout pour «sauver» des enfants

Christian Rioux   6 novembre 2007  Europe
Des enfants que l’organisation humanitaire l’Arche de Zoé comptait emmener en France, photographiés dans un orphelinat d’Abéché, au Tchad.
Photo : Agence Reuters
Des enfants que l’organisation humanitaire l’Arche de Zoé comptait emmener en France, photographiés dans un orphelinat d’Abéché, au Tchad.
Paris — L'aide humanitaire peut-elle justifier le «sauvetage» d'enfants au mépris des conventions internationales, et pourquoi le gouvernement français n'a-t-il pas réagi alors que les signaux d'alarme se faisaient entendre depuis des mois? Telle est la question que l'on se pose aujourd'hui à Paris à la suite de la rocambolesque affaire de l'Arche de Zoé.

Alors que 14 membres et employés de l'organisation humanitaire soupçonnés d'avoir voulu amener illégalement en France 103 enfants sont toujours détenus au Tchad, les révélations se multiplient sur les étranges méthodes de cette organisation. Hier, le journaliste Marc Garmirian, rapatrié dimanche avec deux autres journalistes et quatre hôtesses de l'air espagnoles dans l'avion du président Nicolas Sarkozy, s'est montré sévère.

Selon le reporter de l'agence Capa, les responsables de l'Arche de Zoé ont menti et n'ont «jamais affiché l'objectif final de leur opération, ni à leur personnel, ni aux gens qui leur ont confié les enfants, ni aux enfants eux-mêmes». Selon M. Garmirian, «ils ont menti à tout leur staff». Le reportage que ramène Marc Garmirian du Tchad, où il a suivi l'opération interrompue à Abéché par la police tchadienne au moment où les enfants allaient monter dans l'avion, est accablant. Il montre des membres de l'Arche avouant ne pas être en mesure de garantir hors de tout doute que les enfants recueillis sont des orphelins soudanais dans le besoin. On y voit les dirigeants de l'Arche justifier une action de «sauvetage» en dépit des règles internationales et des autorités tchadiennes.

Dans la presse française, des témoignages jettent chaque jour plus de lumière sur ces étonnants aventuriers de l'humanitaire. Des parents tchadiens disent leur avoir confié leurs enfants en échange de la promesse de les faire instruire dans une école à une dizaine de kilomètres de chez eux. Même si les interrogatoires se poursuivent, il semble de plus en plus certain que la majorité des 103 enfants que l'on voulait transporter en France ne sont pas des orphelins du Darfour mais en majorité des Tchadiens avec des parents tchadiens.

Pour le fondateur de l'Arche de Zoé, dit Marc Garmirian, «le point de départ, c'est la convention de Genève de 1951 qui justifie le sauvetage d'enfants menacés. Pour lui, ça justifie tout, ça justifie qu'on les sorte sans procédure administrative du Tchad».

M. Garmirian réfute cependant les allégations de trafic d'enfants et de réseaux pédophiles reprises par le président tchadien, Idriss Deby. Il parle plutôt de l'action d'une «secte» qui serait convaincue «de faire le bien et d'avoir une mission à effectuer».

Journaliste à France 3, Marie-Agnès Peleran est revenue elle aussi dans l'avion présidentiel. Elle admet avoir participé à l'opération à titre professionnel mais aussi à titre de membre du Collectif des familles d'orphelins du Darfour. «Au vu des conséquences et en particulier des conséquences pour les enfants, je le regrette», a-t-elle déclaré sur France 3. «Au fur et à mesure», elle dit avoir découvert que l'opération posait problème. «Je trouvais que l'action était trop rapide, que l'on ne pouvait pas en si peu de temps avoir des certitudes sur le fait que ces enfants soient orphelins ou pas.»

Malgré la demande de Nicolas Sarkozy pour que le procès se déroule en France, hier, les autorités tchadiennes se préparaient toujours à juger sur place les dix Européens et les quatre Tchadiens qui sont encore détenus. Ils sont accusés d'«enlèvement de mineurs», d'«escroquerie» et de «complicité». Un accord de coopération franco-tchadien pourrait permettre de tenir le procès en France, où une procédure légale est en cours contre l'Arche de Zoé. Mais seuls les responsables tchadiens peuvent en décider.

Un projet suspect depuis longtemps

Ce n'est pas d'hier que l'action de l'Arche de Zoé, créée en 2004 par un groupe de pompiers volontaires du Val-d'Oise, suscite des interrogations. Le projet consistant à ramener 1000 enfants du Darfour pour les offrir à des familles d'accueil, dont certaines semblaient espérer une adoption, avait provoqué l'indignation dès le mois de juin.

Son président, Éric Breteau, n'affirmait-il pas ouvertement que l'opération se ferait sans la coopération des autorités françaises et soudanaises? Transportés sans visas ni papiers, les enfants devaient faire l'objet d'une demande d'asile à leur arrivée en France.

Geneviève André, responsable de l'adoption à l'organisation Médecins du monde, a jugé ce projet «dangereux» dès l'été dernier. Elle a même mis les familles françaises en garde: «Ce n'est pas parce que ces familles ont un enfant chez eux et un agrément qu'elles pourront adopter un enfant du Darfour». Surtout que le Soudan, pays musulman, refuse toute adoption internationale.

Cinq cents familles auraient versé plus de 1000 euros à l'organisation dans l'espoir d'accueillir un enfant. Un document de l'organisation affirme qu'une fois la situation des enfants régularisée, «les familles qui le souhaitent pourront alors envisager des démarches d'adoption». L'Arche de Zoé n'avait-elle pas popularisé son projet sur un site Internet destiné aux couples qui ont des problèmes de fertilité?

Certains parents qui attendaient un enfant disent n'avoir jamais envisagé l'adoption. L'un d'eux affirmait hier dans Le Figaro que le président de l'Arche avait lui-même prévenu des parents qu'il n'y aurait pas d'adoption.

Cela n'a pas empêché l'association Enfance et familles d'adoption de mettre en garde ses membres contre l'initiative de l'Arche de Zoé. Le 30 juillet, la secrétaire d'État aux Droits de l'homme, Rama Yade, s'était déclarée «plus que réservée» à l'égard de l'opération. Dès le 15 juillet, une enquête préliminaire était ouverte par le parquet de Paris. Éric Breteau a d'ailleurs été convoqué en août par la brigade des mineurs.

Hier, Antoine Glaser, directeur de La Lettre du continent, révélait une lettre adressée par Rama Yade à sa collègue de la Justice Rachida Dati dénonçant «l'illégalité de l'opération de l'arche de Zoé». On y lit que «cette opération, si elle venait à être réalisée, se déroulerait en toute illégalité au regard des conventions internationales».

Pourquoi a-t-il donc fallu une intervention de dernière minute de la police tchadienne sur le tarmac de l'aéroport d'Abéché pour empêcher l'irréparable? La thèse officielle veut que l'organisation n'ait pu être identifiée au Tchad, car elle se faisait appeler Children Rescue. Selon un «ordre de mission» révélé par le quotidien Le Parisien, l'organisation Children Rescue se proposait simplement de créer, dans la région est du Tchad, «un centre d'hébergement d'urgence pour les enfants isolés et un poste médical avancé».

On sait cependant que les responsables des organisations humanitaires au Tchad ont vite trouvé l'action de Children Rescue suspecte, ses dirigeants ne se présentant jamais aux réunions. «Comment a-t-on pu laisser cette association venir au Tchad, mobiliser des fonds, obtenir des moyens, obtenir le concours même de l'armée?», a demandé hier le premier secrétaire du Parti socialiste, François Hollande. Selon le député UMP qui préside la commission des Affaires étrangères, Axel Poniatowski, le ministère de la Défense «n'a pas assez relayé sur le terrain» les mises en garde du Quai d'Orsay.

«Il était de notoriété publique que [l'Arche de Zoé] allait mener» une opération pour récupérer des enfants, soutient le député socialiste des Alpes-de-Haute-Provence, Jean-Louis Bianco. «Les ministres impliqués, leurs collaborateurs et les autorités françaises au Tchad doivent s'expliquer.»

M. Bianco reproche aussi à Nicolas Sarkozy d'être allé chercher lui-même au Tchad les trois journalistes et les quatre hôtesses de l'air dont la libération semblait assurée depuis quelques jours. «On ne peut pas diriger un État en se prenant pour Zorro», dit-il.

Récemment, l'ancien président de Médecins sans frontières a montré du doigt la surenchère humanitaire concernant le Darfour et les appels dénonçant un «génocide». Un mot qui, dit-il, aurait mené «à l'absolutisation du conflit» et «à ne considérer l'implication internationale qu'en termes de tout ou rien».

Correspondant du Devoir à Paris
 
 
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