jeudi 26 novembre 2009 Dernière mise à jour 23h43


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Résistant ou martyr?

Christian Rioux   22 octobre 2007  Europe
Paris — «Ma petite maman chérie, mon tout petit frère adoré, mon petit papa aimé, je vais mourir!»

Ainsi commence la lettre poignante qui sera lue ce matin dans la plupart des lycées de France. Les mots sont d'un jeune militant communiste de 17 ans, Guy Môquet, qui fut sauvagement fusillé par les soldats allemands le 22 octobre 1941 en représailles à un attentat perpétré par la résistance. Sitôt élu, le président Nicolas Sarkozy a décrété que tous les lycées devraient dorénavant lire cette lettre à chaque anniversaire de la mort de Guy Môquet.

Mais cette lecture «obligatoire», selon les mots de la présidence, n'est pas sans susciter une vive opposition chez les historiens et les professeurs. De nombreux enseignants refuseront ce matin de lire la lettre de celui qui tomba sous les balles de l'occupant. Ils n'encourent pas de sanctions, a précisé l'Élysée. Plusieurs feront ce geste pour s'opposer à ce qu'ils qualifient d'«instrumentalisation de l'histoire» par les responsables politiques. Certains historiens vont même jusqu'à contester à Guy Môquet le titre de résistant.

«Il ne s'agit pas de nier le courage de Guy Môquet ni son martyre, mais il n'a jamais été un résistant», affirme brutalement l'historien Jean-Marc Berlière.

L'auteur du Sang des communistes (Fayard, 2004), avec son collègue Franck Liaigre, est un spécialiste de l'histoire policière. Il a étudié l'histoire interne de la résistance en se fondant sur un long et patient dépouillement des archives policières. Pour lui, et une partie des historiens français, la mythification de Guy Môquet relève de la «téléologie», pas de l'histoire.

«L'arrestation de Guy Môquet remonte à une époque où le Parti communiste était tout sauf résistant», dit Berlière. Fils d'un député communiste, élevé dans l'orthodoxie stalinienne, Guy Môquet est arrêté à la gare de l'Est le 15 octobre 1940 pour avoir diffusé des tracts du Parti communiste. Des tracts qui, rappelle Berlière, ne dénoncent pas l'occupation allemande.

C'est l'époque du pacte Molotov-Ribbentrop, signé le 23 août 1939, par lequel l'Allemagne nazie et l'URSS se partagent une partie de l'Europe de l'Est. Le discours communiste antifasciste de l'époque de la guerre d'Espagne se transforme aussitôt en vague dénonciation de tous les impérialismes qui évite de s'en prendre à l'occupation allemande. «Cette guerre n'est pas notre guerre», affirment les communistes français qui demeurent sourds (ils ne seront pas les seuls) à l'appel de Londres lancé par de Gaulle le 18 juin 1940. La propagande communiste d'alors va même jusqu'à traiter le futur libérateur de la France de «valet de la City».

Môquet est donc arrêté le 13 octobre 1940 par la police de Vichy en vertu des lois de la IIIe République qui avaient mis le Parti communiste hors la loi dès la signature du pacte germano-soviétique. L'adolescent sera condamné à quelques semaines de prison, puis interné au camp de Châteaubriant, près de Nantes. L'ironie veut qu'il se retrouve en prison alors même qu'un des principaux cadres du Parti communiste, Maurice Tréand, négocie secrètement avec l'émissaire de Hitler à Paris, Otto Abetz, la reparution de L'Humanité.

Lorsqu'en juin 1941 Hitler attaque l'URSS, le Parti communiste entre en résistance. Trois jeunes militants communistes commettent alors un attentat contre des militaires allemands et tuent, sans savoir de qui il s'agit, le feld commandant de Nantes, Karl Holtz. La répression sera sanglante: 48 prisonniers seront fusillés à Nantes, dont 25 communistes. Parmi eux, un certain nombre viennent de Châteaubriant.

«Môquet est un martyr et il a droit, à ce titre, à toute notre considération, dit Berlière. Sa lettre est terriblement émouvante. Mais en déduire que le Parti communiste était dans la résistance au moment de son arrestation, c'est un mensonge. La transformation de Guy Môquet en icône n'est pas un hasard. C'est une figure émouvante et consensuelle, un vrai martyr qui a fait preuve de courage, mais qui permet aussi d'oublier que le Parti communiste n'a pas toujours été résistant et qu'il a même saboté l'effort de guerre en 1940.»

La légende communiste construite aussitôt après la guerre va s'évertuer à gommer l'année noire de 1940. Le mythe de Môquet mettra un demi-siècle à se construire. Il sera renforcé par le talent du poète Louis Aragon, qui lui dédie son poème La Rose et le Réséda, et même avalisé par de Gaulle. Pourtant, parmi les fusillés de Nantes, il y avait de vrais résistants, explique Berlière. Comme André Le Moal, 17 ans, soupçonné d'avoir hissé un drapeau tricolore sur la cathédrale de Nantes.

Laisser l'histoire tranquille

L'ironie veut que ce panthéon de gauche soit aujourd'hui ressuscité par un président de droite à une époque où le Parti communiste ne fait plus peur à personne. La secrétaire nationale du Parti communiste, Marie-George Buffet, a d'ailleurs été conviée par Nicolas Sarkozy à une lecture commune de la lettre le 22 octobre. Elle a décliné l'invitation.

Mais l'opinion de Berlière ne fait pas l'unanimité. En 2004, l'écrivain Gilles Perreault avait accusé Berlière et Liaigre de ressusciter les «hargnes rancies de la guerre froide». Depuis plusieurs semaines, le quotidien L'Humanité a ouvert ses pages à plusieurs articles qui prennent la défense de la mémoire communiste. À défaut de dénoncer l'occupation allemande, Guy Môquet dénonçait «Vichy et les conditions de vie de l'été et l'automne 1940», écrivent les historiens Xavier Vigna, Jean Vigreux et Serve Wolikow. Cela suffirait à faire de lui un résistant.

Plusieurs accusent les historiens de chercher des poux là où il n'y en a pas. Selon l'éditorialiste de Libération, Laurent Joffrin, «le texte [de Guy Môquet] est un magnifique exemple d'héroïsme manifesté dans la lutte la plus indiscutable qui soit, celle qui a opposé la résistance aux barbares hitlériens. Quel mal peut-il faire?»

Le Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire dénonce la fabrication d'un «héros pour la jeunesse». Les historiens, qui s'étaient regroupés en 2005 lors de l'adoption par l'Assemblée nationale d'une loi destinée à faire valoir les «aspects positifs de la colonisation», critiquent une nouvelle ingérence de l'État dans l'enseignement de l'histoire.

L'historien Jean-Pierre Azéma est le seul à avoir souligné dans le geste de Nicolas Sarkozy une rupture avec l'attitude de Jacques Chirac. L'ancien président avait été le premier à reconnaître les responsabilités de la France à l'époque de l'occupation. «Laissons donc les enseignants organiser leur cours comme ils l'entendent et, s'ils font le choix de cette lettre, ils sauront la lire au bon moment, mise en perspective par les travaux qui l'éclairent», écrit-il dans la revue L'Histoire.

Pour prévenir la contestation, le ministre de l'Éducation, Xavier Darcos, a pris soin de faire envoyer aux lycées d'autres textes de résistants qui pourront être lus en classe. On y trouve des textes de résistants gaullistes, chrétiens et communistes. Bref, il y en a pour tous les goûts.

Correspondant du Devoir à Paris






Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Partager
Digg Facebook Twitter Delicious
 

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
  • jacques noel
    Inscrit
    lundi 22 octobre 2007 07h32
    «Cette guerre n'est pas notre guerre»
    « Ca ne vous rappelle pas quelqu'un? »

  • Gilles Bousquet
    Inscrite
    lundi 22 octobre 2007 08h45
    Nous avons aussi nos résistants et nos martyrs
    « On pourrait s'inspirer de cette initiative de nos cousins français pour faire lire dans nos écoles, le 14 février de chaque année, une partie de la lettre du notaire Chevalier de Lorimier du 14 février 1839 : Quant à vous mes compatriotes! Puisse mon exécution et celle de mes compagnons d'échafaud vous être utiles. Puissent-elles vous démontrer ce que vous devez attendre du gouvernement anglais. Je n'ai plus que quelques heures à vivre, mais j'ai voulu partager ce temps précieux entre mes devoirs religieux et ceux dus à mes compatriotes. Pour eux, je meurs sur le gibet de la mort infâme du meurtrier, pour eux je me sépare de mes jeunes enfants, de mon épouse, sans autre appui que mon industrie et pour eux je meurs en m'écriant: Vive la Liberté, Vive l'indépendance.

    Chevalier de Lorimier



    Lettre conservée aux Archives nationales
    du Québec à Québec, série des Événements.
    Cette lettre est considérée comme le testament
    politique de Chevalier de Lorimier »

  • Gerry Pagé
    Inscrit
    lundi 22 octobre 2007 17h01
    Sacré Sarco !
    « Il est pour le moins arbitraire, doctrinaire, quasi religionnaire et des plus rétrograde de la part du petit Bonaparte de l'Élysée, de décréter l'obligation de la lecture de ladite lettre qui rappelle laconiquement la lettre de René Goupil à sa mère... De l'exalté m'as-tu-vu et cassant dominateur Nicolas 1er qui côtoyait les électeurs du prolétariat et se moquait de sa rivale Royal qui, selon lui, fréquentait les châtelains, rien ne surprend. L'ambitieux parvenu a toujours été l'homme des oukases et des diktats qui, depuis sa consécration, ne fraye qu'avec les haut-gradés, les présidents, les rois et les milliardaires, ses «copains-commanditaires de toujours».

    À ce chapitre, il n'a toutefois pas inventé les boutons à quatre trous. Sous notre «MADE IN QWEBEC» René Lévesque, les ordres ne sont-ils pas parvenus jusqu'aux enseignants du programme d'histoire 416 dont la réussite est devenu un absolu pré-requis à l'obtention du diplôme de 5e secondaire ? Les martyrisés forçats, les colonisés bagnards et tous les bafoués écrasés Québécois cathos et francos, victimes des «gros méchants pachas anglos» sont alors devenus les juteux éléments déclencheurs de la formation continue de l'esprit des ados et les poudres du lessivage des cerveau de la jeunesse otage, devenue, trop tôt hélas, suiveuse, échoueuse et décrocheuse.

    L'icône Adam Dollard, sieur des Ormeaux, a culbuté la Reine, les patriotes et autres rebelles du Bas-Canada et du Haut-Québec sont devenus les icônes des niches du nationalisme sectaire de Lionel Groulx, du séparatisme-associatif affirmatif de René Lévesque, de l'indépendantisme exclusif de Landry et du souverainisme identitaire de la bizarre insulaire Pauline 1ère. Pour les galas et falbalas du 400e pour les riches et les célèbres, Sarkozy et Charest feront la pair, le temps d'un bluff paqueté...

    Gerry Pagé
    Ville de Québec »

Déjà inscrit? Ajoutez votre commentaire ci-dessous

    Connexion




Cet article vous intéresse?
3 réactions
0 votes
 
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel
Choisir mes
infolettres
Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

» En savoir plus
© Le Devoir 2002-2009