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La Belgique au bord de la déchirure

Christian Rioux   22 septembre 2007  Europe
Photo : Jacques Nadeau
Bruxelles — «Ce ne sera probablement pas cette fois-ci, mais ça pourrait bien arriver plus tôt qu'on ne le croit.» Lorsque Philippe Dutilleul a provoqué un tollé dans le pays en décembre dernier en diffusant à la télévision publique un documentaire-fiction simulant l'éclatement de la Belgique, il ne croyait pas faire oeuvre de prophète. Le canular diffusé après le journal télévisé a semé la panique dans le pays et provoqué la colère des Flamands. Un ministre en voyage à l'étranger a même nolisé un avion pour rentrer d'urgence tant il était convaincu que son pays vivait ses derniers jours.

«Eh bien, on en est un peu plus près aujourd'hui», dit ce franc-tireur de l'information, qui n'a jamais fait les choses comme les autres. «Bien sûr, l'éclatement n'est pas pour demain, mais je voulais faire comprendre à tous qu'il nous pend au nez. J'ai découvert le fossé qui sépare les six millions de Flamands des trois millions et demi de Wallons. Nous vivons déjà dans deux pays séparés. Nous nous ignorons depuis toujours. Aujourd'hui, il n'y a plus de partis nationaux, 75 % des budgets sont déjà gérés par les régions. Et, surtout, il n'y a pas d'opinion publique belge. Bref, la Belgique vit par défaut simplement parce qu'un divorce serait trop coûteux à cause de Bruxelles.»

Symbole de ce fossé qui se creuse un peu plus chaque année, le gouvernement fédéral belge traverse depuis le 10 juin dernier la pire crise de son histoire. Les élections ont plébiscité en Flandre le démocrate-chrétien Yves Leterme, du CD & V, qui a fait bloc avec une petite formation très autonomiste, la Nouvelle Alliance flamande (NVA). En Wallonie, les socialistes sont demeurés le parti majoritaire. Mais les divisions sont si profondes entre Flamands et Wallons qu'Yves Leterme n'est pas parvenu à former sa coalition, appelée l'«orange bleue» (orange pour les démocrates-chrétiens et bleu pour les libéraux). Malgré quatre rapports au roi, l'«explorateur» nommé par celui-ci, le président démocrate-chrétien de la Chambre, Herman Van Rompuy, n'a guère obtenu plus de résultats pour l'instant.

Mais il aura fort à faire. Même les démocrates-chrétiens et les socialistes francophones qui ont gouverné la Belgique depuis toujours ne parviennent plus à tisser des alliances dans leur famille politique de part et d'autre de la frontière linguistique. Si bien que la Belgique pourrait bientôt battre son propre record. C'était en 1988, la crise avait alors duré 147 jours, le démocrate-chrétien Wilfried Martens n'arrivant pas lui non plus à former un gouvernement.

«Mais cette crise n'avait rien à voir avec ce qui se passe aujourd'hui», dit le politologue Jean Faniel, du Centre de recherche et d'information sociopolitique (CRISP) à Bruxelles. «Au moins, on négociait, ce qui n'est pas vraiment le cas aujourd'hui. Et puis, elle annonçait simplement une alternance politique.» À la différence du tabou constitutionnel canadien, la Belgique a périodiquement modifié sa constitution depuis 40 ans afin de contenter le nationalisme flamand, d'une part, et le régionalisme économique wallon, de l'autre. Les prospères Flamands réclamaient plus d'autonomie pour mieux affirmer leur identité alors que les Wallons jouissaient de généreux services sociaux et tentaient de freiner leur déclin industriel. Le dernier compromis en date, les accords de Lambermont, signés en 2001, offraient aux Flamands la tutelle sur les municipalités en échange du refinancement de l'énorme dette des écoles wallonnes.

«Mais il semble que ce petit jeu soit terminé, dit Jean Faniel. Les francophones ne sont plus demandeurs de rien alors que les Flamands n'ont pas l'intention de s'arrêter là. Avant, on jouait au tennis à deux. Maintenant, les Flamands jouent contre un mur. Ils pourraient s'en lasser assez vite.»

Le rapport Allaire flamand

En Flandre, on raconte cette anecdote: un jour, deux Belges se recueillent devant le monument du Soldat inconnu. «Il est flamand ou wallon, ce soldat?», demande l'un d'eux. «Il est évidemment flamand puisque c'était un simple soldat!»

Mais il y a longtemps que les pauvres paysans flamands, qui servirent de chair à canon lors des guerres successives, ont relevé la tête. Les nationalistes flamands aiment dire que, par les transferts de la sécurité sociale, ils font cadeau à chaque Wallon de 1000 ¤ (1500 $) par année. Dans deux ans, la Flandre n'aura plus un sou de dette publique alors que les Wallons traînent un lourd passif. Autrefois illettrés et dominés par une bourgeoisie francophone imbue de sa supériorité linguistique et culturelle, les Flamands produisent aujourd'hui 75 % de la richesse du pays. Et ils n'ont pas l'intention de s'arrêter en si bon chemin.

Pour comprendre la crise actuelle, il faut remonter à 1999, alors que les députés flamands avaient adopté à la quasi-unanimité cinq résolutions réclamant pas moins de 91 réformes, dont un rapatriement massif de compétences vers les régions. Ce qu'on pourrait appeler le rapport Allaire flamand proposait une régionalisation de la sécurité sociale, de la fiscalité, du développement économique et de l'impôt sur les sociétés. Selon ce scénario, le «socle commun» de compétences fédérales, comme on dit ici, ne devait plus se limiter qu'à la défense, à la politique monétaire, à une partie de la fiscalité et aux affaires sociales. À une époque où la Belgique ne fait plus la guerre et où la Banque centrale européenne décide des taux d'intérêt, les élus wallons ont jugé que l'opération n'était pas à leur avantage. Pour la Wallonie, où le taux de chômage peut atteindre 25 % dans certaines régions, la sécurité sociale reste le fondement de l'État fédéral. Les Wallons font d'ailleurs remarquer que les Flamands n'ont jamais demandé la disparition du régime fédéral de pensions. Or la population flamande est plus âgée que la population francophone.

«Nous ne voulons pas la fin de la Belgique mais une véritable confédération où chacun pourra agir comme il l'entend», dit le sénateur Wouter Beke. En ces temps de crise, le vieil immeuble du sénat flamand à l'architecture chargée est désert. Beke est un des principaux bras droits du démocrate-chrétien Yves Leterme. C'est lui qui a récrit le programme de ce parti, qui a historiquement dominé la vie politique belge, pour lui donner sous couvert de rationalité économique une orientation nettement autonomiste. C'est cette nouvelle orientation qui a permis au parti de former un nouveau bloc électoral avec les indépendantistes du NVA. Yves Leterme n'a-t-il pas récemment déclaré au quotidien français Libération que la Belgique n'est «pas une valeur en soi»? Une telle déclaration aurait été inimaginable dans la bouche d'un démocrate-chrétien il y a quelques années à peine.

Une nouvelle génération

«En Belgique, les opinions et les partis sont déjà confédérés. Seul ce gouvernement est demeuré fédéral», dit Wouter Beke. À 33 ans, ce politicien aguerri est un des plus brillants représentants de la nouvelle élite politique flamande. Nés après la séparation linguistique du pays, survenue en 1960, ses membres ont grandi et fait carrière exclusivement en Flandre et en néerlandais. Chez eux, l'anglais a depuis longtemps supplanté le français comme langue seconde, et ils ont les yeux davantage tournés vers Londres et Amsterdam que vers Liège et Charleroi.

Wouter Beke donne l'exemple du prospère port d'Anvers, devenu le quatrième au monde. «Nous ne pouvons pas y investir parce que les transports et les chemins de fer sont de compétence fédérale. Nous souhaitons aussi réduire l'impôt des sociétés pour attirer plus d'entreprises mais nous ne le pouvons pas. C'est considéré comme un sacrilège en Wallonie. Nous en avons pourtant les moyens. Le problème, c'est qu'il y a une forte identité flamande mais pas vraiment d'identité wallonne. Les Wallons ne tiennent à la Belgique que pour l'argent. Ils représentent la minorité la mieux protégée du monde et rêvent d'un plan Marshall pour redresser leur économie. À force de se frapper à un mur, les Flamands se sont radicalisés. Les Wallons doivent savoir qu'ils ne pourront pas toujours dire non à la majorité du pays. Ils ne le savent peut-être pas, mais ils jouent avec une bombe atomique institutionnelle... »

Vraie mise en garde ou simple surenchère politicienne? À Bruxelles comme à Anvers, on a de plus en plus l'impression d'avoir mis le doigt dans un engrenage que personne ne contrôle totalement. Pour la première fois, les sondages indiquent que les partisans de l'indépendance de la Flandre dépassent les 40 %. Les analystes s'accordent évidemment sur la fragilité de ces chiffres. Il n'empêche que, autrefois limitée au parti d'extrême droite, le Vlaams Belang (qui fait 33 % des voix à Anvers et 25 % en Flandre), la perspective d'une Flandre indépendante traverse aujourd'hui tous les partis politiques.

Même un homme d'affaires flamand aussi respecté que Remi Vermeiren, ancien patron du groupe bancaire KBC, affirmait au quotidien Le Monde que «les différences fondamentales entre la Flandre et la Wallonie, sur le plan économique, politique et culturel, sont trop fortes» pour éviter le mouvement centrifuge. Il estime qu'un des avantages non négligeables de l'indépendance de la Flandre serait de responsabiliser les Flamands autant que les Wallons tout en retirant un argument électoral au parti d'extrême droite, le Vlaams Belang.

Une autre Belgique

«Maintenant qu'on a l'anglais, à quoi sert-il de parler français? Il va falloir que les Wallons s'y fassent», me dit spontanément un chauffeur de taxi d'Anvers. La soixantaine active et grisonnante, Jos Bouveroux a l'impression de voir lentement disparaître la Belgique qu'il a connue. Avec les moules, les frites et les chocolats, la nostalgie n'est-elle pas une autre spécialité belge?

«Autrefois, l'élite belge avait fréquenté les mêmes écoles, elle lisait les mêmes journaux, regardait la même télévision. Ce n'est plus le cas aujourd'hui», dit cet ancien journaliste devenu rédacteur en chef à la télévision publique flamande (VRT).

«Aujourd'hui, la suspicion règne, dit-il. Les Wallons suspectent les Flamands d'avoir un projet indépendantiste caché. Les Flamands sont convaincus que les Wallons ne cherchent qu'à pomper de l'argent de l'État. Mais surtout, dit-il, mes propres enfants ne parlent pas français. Même le roi Albert et le prince Philippe ne sont plus des symboles pour les Flamands comme le fut Baudouin autrefois. Le plus souvent, on rigole de la monarchie. D'ailleurs, dans cette crise, le roi ne semble pas contrôler grand-chose. Mais j'ose espérer qu'on trouvera quand même un compromis. Il ne sera peut-être pas brillant, mais les Belges ne sont pas des révolutionnaires.»

Signe des temps, la présidente de la Communauté française de Belgique, la socialiste Marie Arena, vient de créer une commission dont les travaux dureront un an. Une sorte de commission Bélanger-Campeau, en quelque sorte. Sa mission consiste à définir quelle place les francophones doivent occuper dans la Belgique du XXIe siècle. Parmi les questions pour la première fois ouvertement posée à ce chapitre, on trouve celle-ci: quel avenir pour les francophones si, demain, ils devaient se séparer?

Dans quelques jours, quelques semaines ou peut-être même quelques mois, les dirigeants belges devraient finalement parvenir à résoudre la quadrature du cercle. Plusieurs pensent à un gouvernement de transition qui n'aurait pour tâche que de mener la Belgique aux élections régionales de 2009. À Bruxelles et à Anvers, on conjecture à propos de l'architecture complexe d'une telle coalition. «On peut peut-être former un gouvernement, mais pour réformer la Constitution, il faut les deux tiers de la Chambre et donc l'appui d'une partie de l'opposition, dit Stefaan Walgrave, politologue à l'université d'Anvers. Pour l'instant, je ne vois pas comment ça pourrait tenir debout. Mais rien n'est impossible.»

Toutefois, cela ne changera rien aux tendances qui écartèlent le pays, dit-il. «Les Flamands, toutes tendances confondues, supportent de moins en moins bien de ne pas avoir le poids politique de leur nombre et de devoir tout partager à deux, les budgets comme le nombre de ministres fédéraux.» Un peu comme si le Canada anglais devait se résoudre à n'occuper que la moitié des ministères à Ottawa.

«On peut peut-être former un gouvernement, admet Wouter Beke, mais les questions de fond demeureront les mêmes. Si les francophones n'acceptent pas de lâcher du lest, nous n'aurons pas d'autre choix que l'indépendance.»

Correspondant du Devoir à Paris






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  • Paul Lafrance
    Inscrit
    samedi 22 septembre 2007 07h32
    Une Belgique divisée?
    « Les Wallons (francophones), ne veulent pas lâcher leur vache à lait, et les Flamands sont écoeurés de payer. C'est aussi simple que ça. Ça ne peut pas durer.

    Paul Lafrance
    Québec »

  • jacques noel
    Inscrit
    samedi 22 septembre 2007 11h43
    Après la Yougo, la Tchéco, l'URSS: la Belgique; les temps sont durs pour les fédéralistes
    « C'est Trudeau qui doit se retourner dans sa tombe... »

  • Richard Dupuis
    Inscrit
    samedi 22 septembre 2007 19h10
    Regardez bien ce qui se produit là-bas!
    « On retrouve présentement, en Belgique, une situation semblable à celle qui se vit au Canada, les Wallons étant l'équivalent des Québécois chez nous. D'ailleurs, Christian Rioux fait dans son article de nombreux parallèles avec des termes bien connus ici.

    Évidemment, le Canada n'a pas l'obligation de fonctionner à 50/50 entre le Québec et le ROC, mais on se dirige, lentement mais sûrement, vers la même conclusion; c'est le ROC qui demandera un jour l'indépendance! Les demandes répétées du Québec, assouvies en partie par des transferts ponctuels comme celui accordé par le gouvernement de Stephen Harper à celui de Jean Charest à quelques jours des élections provinciales de mars dernier, finiront tôt ou tard par ennuyer les canadiens des autres provinces au plus haut point. Le Québec siphonne ainsi de plus en plus d'argent fédéral, mais demeure malgré tout parmi les états les plus pauvres des 60 états américains et provinces canadiennes. Pour l'instant, la tolérance est toujours là, mais de plus en plus de voix s'élèvent, dans le ROC.

    Il faudra que le Québec apprenne à vivre davantage selon ses propres moyens, à défaut de quoi il pourrait bien se faire virer hors du Canada. Aussi, regardez bien ce qui se produit en Belgique, car les parallèles pourraient devenir encore plus nombreux. »

  • Gilles Bousquet
    Inscrite
    samedi 22 septembre 2007 21h30
    @ Richard Dupuis
    « M. Richard Dupuis écrit : «Le ROC qui demandera un jour l'indépendance!».

    Bien là, si ça arrive, on va s'organiser au Québec. On va louer un lot d'autobus VOYAGEUR et on va faire le tour du ROC, avant leur référendum pour sortir le Québec de la fédération canadienne, pour leur dire tout l'amour québécois envers eux afin de les inciter à voter NON, merci.

    Si cette carotte ne réussit pas, on peut sortir le bâton et les menacer de toutes sortes d'affaires comme les priver des tournées artistiques de Céline, de ne plus acheter les autos qu'ils produisent en Ontario "on les remplacerait par des scooter acheté de la Chine, pas chers", de leur couper les lignes électriques qui viennent du Labrador, seulement quand notre contrat avec les NEWFOUNDLANDERS va être fini. "Celui qui est très très favorable au Québec." C'est juste de valeur qu'on ne puisse plus les menacer de mettre dehors la grosse anglaise "qui parle pas le français", celle qui vendait chez Eaton parce qu'elle a pris sa retraite et que le magasin est maintenant fermé. »

  • bernard Frouin
    Inscrit
    dimanche 23 septembre 2007 08h07
    Et Bruxelles?
    « L'article ne parle pas de la pierre d'achoppement entre francophones et flamands: Bruxelles. Elle est située en Flandre mais est francophone à 85%.Et les flamands ne veulent pas la lâcher, car c'est une région riche. Bruxelles est de culture francophone. Il suffit d'y aller pour s'en rendre compte. Alors qu'adviendrait-il si la Flandre choisissait l'indépendance un jour? Une grosse enclave francophone au milieu de leur nouveau pays? Le combat linguistique perdurerait.Si la Flandre veut être indépendante, elle doit lâcher Bruxelles. C'est fialement peut-être cela qui la retient, sans qu'elle veuille l'avouer. »

  • bernard Frouin
    Inscrit
    dimanche 23 septembre 2007 08h54
    Paquet- cadeau
    « Et si on rattachait le Québec et la Wallonie à la France? Ben oui, ce n'est pas une question de géographie: on a bien Saint Pierre et Miquelon et la Polynésie, alors pourquoi pas le Québec en même temps que Wallonie, dans un paquet-cadeau?
    Ca vous dit de nous rejoindre plutôt que de rester avec les anglais pour les uns et les néerlandais pour les autres??? »

  • Fabienne Desbiens
    Abonnée
    dimanche 23 septembre 2007 11h09
    Ah! oui, ça me dirait M. Frouin...
    « ... mais il faudrait se débarrasser de Sarko,,, ; ) »

  • Marie Lauzier
    Inscrite
    dimanche 23 septembre 2007 16h00
    Nationalistes flamands=nationalistes québécois
    « Richard Dupuis fait une analogie entre les Wallons (francophones) et les Québécois.

    Je crois qu'il a tort. Contrairement à ce qu'il avance, ce sont les nationalistes flamands qui ont un discours semblable aux nationalistes québécois. Relisons un peu comment "Les Flamands belges veulent réduire les "facilités" accordées aux francophones" selon un article du quotidien Le Monde:

    http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3214,36 942850,0.html »

  • Christian Tallon
    Inscrit
    mercredi 17 octobre 2007 14h03
    Wallonie française
    « Au lieu de faire des compromis qui mangent toutes les énergies dans un pays qui n'existe plus aue par la force de l'habitude, le plus logique est de créer une flandre indépendante, Bruxelles ville libre et de rattacher (si les habitants le souhaitent évidemment) la wallonie à la France en tant que "collectivité territoriale" ayant son propre parlement, ne formant qu'une seule circonscription électorale au parlement de Paris et de Strasbourg, la France prennant à sa charge l'ensemble des charges financières de l'opération, les pensions, les dettes. Quant au roi des Belges, rien ne s'oppose à ce qu'il le reste. La France regroupe un sultanat, un royaume, des collectivités d'outre-mer, des Terres Australes, des terres à statut special (Nouvelle Calédonie), trois monnaies. Elle peut bien accueillir les wallons qui sont extrèmement proches culturellement. »

  • Gheude Jules
    Inscrit
    dimanche 8 juin 2008 06h31
    Pour bien comprendre dce qui se passe en Belgique
    « POUR BIEN COMPRENDRE CE QUI SE PASSE EN BELGIQUE

    Par Jules Gheude, Namur

    Le 15 février dernier, j'ai lancé, avec Didier Melin, philologue-traducteur, Thierry Ollevier, professeur d'université, et Claude Thayse, maître de conférences, un « Manifeste pour la convocation des Etats-Généraux de Wallonie » (www.etatsgenerauxdewallonie.net)


    Dans un nouvel essai qui vient de sortir - « Le Choix de la Wallonie - Pour la convocation de ses Etats-Généraux », préfaces de Jean Beaufays et Pascal Delwit, Editions Mols (1), je livre mon sentiment sur les quatre options d'avenir pour la Wallonie, dans la perspective, de plus en plus probable, d'un démantèlement de l'Etat belge.

    Le journal « Métro » m'a interviewé à ce sujet, ce vendredi 6 juin. Il en profite pour lancer un sondage : « En cas d'éclatement de la Belgique, pensez-vous, comme le recommande l'essayiste politique Jules Gheude, que la Wallonie doit être réunie à la France ou estimez-vous qu'elle peut s'en sortir seule ? »

    Le résultat est éclairant :

    Réunion à la France : 77%
    Peut s'en sortir seule : 17%
    Sans avis : 4°

    Par ailleurs, un sondage réalisé ce week-end par le journal « Het Laatste Nieuws » révèle qu'un Flamand sur deux souhaite l'éclatement du pays...
    _____________________________

    (1) A la veille des élections législatives du 10 juin 2007, j'avais publié un ouvrage intitulé « L'incurable mal belge, sous le scalpel de François Perin » (Editions Mols). J'y expliquais que la Belgique, minée par le nationalisme flamand, ne pouvait plus être sauvée. En mai 2006, le journal « Le Monde » a reproduit mon article « La Belgique à l'agonie ».





    MANIFESTE POUR LA CONVOCATION DES
    ETATS - GENERAUX DE WALLONIE


    En 1973, Manu Ruys, l'ancien éditorialiste très influent du journal « De Standaard », sous-titrait son ouvrage « Les Flamands » : un peuple en mouvement, une nation en devenir.

    Trente-cinq plus tard, cette nation est devenue réalité. Le terme lui-même figure dans la proposition de Constitution flamande déposée par le CD&V/N-VA. Quant au ministre des Affaires étrangères, Karel De Gucht (Open VLD), il n'hésite plus à qualifier la frontière linguistique de frontière d'Etat.

    L'impasse politique dans laquelle nous nous trouvons depuis les élections législatives du 10 juin 2007 était, en fait, écrite dans le ciel.

    Contrairement à un pays comme la France, la Belgique ne s'est pas faite d'elle-même, en mille ans. Elle résulte, bien plus modestement, d'un arrangement diplomatique : la méfiance britannique envers la France était encore si vive quinze ans après Waterloo, qu'il fallut se résoudre à accorder à Palmerston ce « territoire-tampon » qu'il s'obstinait à réclamer. Talleyrand ne croyait d'ailleurs pas aux chances de viabilité de cette construction purement artificielle. Ne confiait-il pas, en 1832, à la princesse de Lieven, femme de l'ambassadeur de Russie à Londres : Les Belges ?... Ils ne dureront pas. (...) deux cents protocoles n'en feront jamais une nation, cette Belgique ne sera jamais un pays, cela ne peut tenir.

    Durant le 19ème siècle, le droit de vote ne sera l'apanage que d'une infime partie de la population (1 à 2%) et le régime parlementaire du Royaume de Belgique sera l'oeuvre de la société dominante (noblesse et bourgeoisie), celle-ci s'exprimant exclusivement en français d'un bout à l'autre du pays.

    Bien ficelé le scénario belge ? Voyons plutôt ce que publie le « Nederlands Kunstverbond » (Association culturelle néerlandaise) d'Anvers à l'occasion du 25ème anniversaire de l'Etat : Flamands, (...) Depuis vingt-cinq ans vous êtes méconnus, opprimés et humiliés. Depuis vingt-cinq ans, on vous assigne, on vous entend, on vous juge dans une langue étrangère. Depuis vingt-cinq ans, vous avez de l'argent français, une cour française, une législation française, une administration française, une armée française, tout ce qui peut contribuer à l'extermination de votre race. Depuis vingt-cinq, sous l'influence française toujours grandissante, le gouvernement a tout mis en oeuvre pour étouffer la seule chose qui vous restait en tant que Néerlandais : votre langue, la patrie de l'âme. Depuis vingt-cinq ans, vous êtes des étrangers sur votre propre sol. (...) Depuis vingt-cinq ans, le Wallon est l'enfant chéri et privilégié du gouvernement ; le Flamand, lui, est rejeté et méconnu. (...)

    Grâce aux efforts d'un Mouvement flamand de plus en plus structuré, la Flandre va acquérir peu à peu ses lettres de noblesse sur l'échiquier politique. Dans sa fameuse « Lettre au Roi » de 1912, Jules Destrée peut ainsi écrire : (...) Au lendemain de 1830, l'équilibre fut rompu au détriment des Flamands. (...) Je n'ai ni le loisir ni l'intention de faire l'historique de ce mouvement flamand. Il me suffit d'en avoir noté les raisons et reconnu le caractère légitime. (...) Successivement, les Flamands virent ainsi faire droit à leurs protestations (...). A l'heure présente, le mouvement, enivré de ses succès et de sa force populaire, a atteint son but. Il le dépasse. Il menace la Wallonie. (...) Le Flamand ne recule jamais. Il a la douce obstination têtue du fanatisme.

    La Flandre, en effet, ne recula pas. Avec la flamandisation de l'Université de Gand, en 1930, et la législation linguistique de 1932, elle atteindra deux de ses objectifs prioritaires. Mais il lui reste encore bien des jalons à poser sur la voie de l'affranchissement et de l'autonomie. Elle pourra compter pour cela sur le sentiment très fort d'appartenance collective qui habite sa population, et qui transcende les frontières des partis politiques. On est, en effet, d'abord vlaamsvoelend, avant d'être socialiste, démocrate-chrétien ou libéral.

    Fixation définitive de la frontière linguistique en 1962, expulsion des Wallons de l'Université de Louvain en 1968, décret voté par le conseil culturel néerlandophone en 1973 et imposant l'usage exclusif du néerlandais dans les entreprises sises en Flandre : il ne manque plus aujourd'hui que la scission de l'arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde pour que l'homogénéité linguistique flamande soit parfaite.

    La Flandre s'est donc bel et bien érigée en Nation, au départ des trois ingrédients classiques : un peuple, un territoire, une langue. Elle est véritablement soudée par ce plébiscite de tous les jours, dont parlait Ernest Renan, et prête à proclamer unilatéralement son indépendance.

    En septembre 2007, le très sérieux magazine « The Economist » constatait que la Belgique avait fait ce pour quoi elle avait été créée - the job is done - et qu'elle n'était plus nécessaire. Et d'ajouter : Les bonnes choses qui en sont issues pourront toujours émerger de deux ou trois territoires plus petits. Voire d'une France et de Pays-Bas élargis. On ne peut mieux dire !

    Si nous ne nous faisons aucun souci quant à la reconnaissance et à la viabilité d'un Etat flamand souverain, en revanche, notre inquiétude est vive pour le devenir de la Wallonie. C'est pourquoi, le moment nous semble venu de convoquer des Etats-Généraux de Wallonie.

    Cette assemblée, largement représentative des forces vives de la Région et de la société civile au travers de ses divers courants politiques et idéologiques, aurait à se prononcer sur les quatre grandes options d'avenir suivantes : 1° Un Etat wallon indépendant ; 2° Un Etat wallo-bruxellois ; 3° La réunion à la France ; 4° La réunion à une autre composante européenne que la France.

    Des dossiers, présentant les avantages, conditions et inconvénients de ces quatre formules, devraient, bien entendu, être préalablement confectionnés par un groupe d'experts de haut niveau.

    Le fait que nous citions un « Etat wallo-bruxellois » parmi les quatre options, montre que nous ne nous désintéressons nullement de la donne bruxelloise. Mais nous estimons essentiel que les Bruxellois se déterminent également eux-mêmes quant à leur avenir.

    La réflexion menée actuellement au sein du « Groupe Wallonie-Bruxelles » nous paraît, à cet égard, trop restrictive. Elle semble en effet s'orienter vers la suggestion du constitutionnaliste Marc Uyttendaele de mettre sur pied une « autorité Wallonie-Bruxelles », laquelle, en cas de scission de la Belgique, revêtirait, de facto, les habits d'un Etat indépendant. Nous souhaitons, quant à nous, garantir le choix des diverses options.

    L'heure n'est plus aux chamailles partisanes, mais à la mobilisation dans la sagesse et l'entendement. Il est temps, pour nous, de réfléchir à une réponse de survie, digne, raisonnable et dans l'ordre.

    Nous invitons donc les mandataires politiques, les responsables des organisations syndicales et sociales, les recteurs et professeurs d'université, les chercheurs, les membres des professions libérales, les indépendants, les cadres et les travailleurs d'entreprises, les enseignants et les étudiants, les artistes et les créateurs culturels, les membres du monde sportif, les responsables des mouvements associatifs, les agriculteurs et, plus largement, tous les citoyens responsables, à appuyer ce manifeste.

    Comme l'écrivait déjà François Perin, en 1971 : Il faut faire passer par notre peuple un souffle créateur ; le danger de l'inertie est pire que le danger flamand. D'une certaine façon, nous devons être reconnaissants à l'égard des Flamands tentés par l'égoïsme et le goût de l'hégémonie de nous faire sortir de notre inertie ! Mais la menace réelle des autres ne peut nous dispenser de voir nos propres responsabilités. (...) Tout ne n'explique pas par le thème : « c'est la faute aux autres ! ».

    Soyons les acteurs de notre avenir !

    Jules GHEUDE, essayiste politique
    Didier MELIN, traducteur
    Thierry OLLEVIER, professeur d'université
    Claude THAYSE, maître de conférences »

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