Les universités sens dessus dessous
Le président Sarkozy veut préparer les institutions françaises à la concurrence internationale
On en parle depuis 20 ans. Elle a échoué à au moins deux reprises. La France s'attelle une nouvelle fois à la réforme de ses universités. C'est même le projet du quinquennat, a annoncé le premier ministre François Fillon.
Dans n'importe quel pays, on aurait créé une commission d'enquête, sollicité des rapports de tous les milieux concernés, organisé des audiences publiques et formulé un avant-projet de loi qui aurait été soumis à la discussion. Mais pas en France.
Le président Nicolas Sarkozy élu depuis moins de trois mois entend aller vite et même très vite. Le projet de loi le plus important de son mandat a donc été soumis aux parlementaires il y a deux semaines.
Grâce à des mesures accélérées, les deux chambres régleront la question dans le temps de le dire et l'affaire devrait être bouclée en août.
La raison de cette précipitation n'a échappé à personne. Nicolas Sarkozy veut faire adopter la loi avant le retour en classe. Des fois que les étudiants en colère — une tradition française — fassent dérailler une nouvelle fois la réforme. Pourtant, à l'exception d'une minorité d'associations d'étudiants et de professeurs qui dénoncent le manque de moyens des universités, celle-ci semble faire consensus. Elle recueille un appui enthousiaste chez les présidents d'université et dans les milieux économiques. Même l'ancien ministre de l'Éducation et de la Culture Jack Lang a dit approuver cette réforme, qui était aussi souhaitée par l'ancienne candidate socialiste Ségolène Royal. «C'est une nécessité pour donner aux universités un souffle, un élan, une liberté d'initiative», a déclaré Jack Lang.
Le projet de loi présenté par la ministre de l'Enseignement supérieur, Valérie Pécresse, met fin à la centralisation qui caractérise le système universitaire français, contrairement à ses concurrents allemand, britannique et américain.
Il prévoit que, «au plus tard dans un délai de cinq ans», toutes les universités deviennent responsables de la gestion totale de leur budget, de leurs ressources humaines, et acquièrent la propriété de leurs biens mobiliers ou immobiliers, aujourd'hui détenue par l'État.
En clair, il s'agit de donner aux universités la possibilité de recruter leur personnel et de définir leurs orientations. Bref, de s'engager à armes égales dans la vaste concurrence internationale qui agite le monde universitaire. Les présidents d'université auront aussi plus de latitude pour engager des chercheurs renommés et attirer des étudiants étrangers, notamment des pays d'Asie.
Souvent critiquées pour leur manque de moyens et leurs locaux vétustes, les universités françaises sont en perte de vitesse. La première d'entre elles n'est que 45e dans le classement mondial de Shanghai, un palmarès annuel des 500 meilleures universités. Deux étudiants sur trois se disent insatisfaits de la filière qu'ils ont choisie et l'abandon est massif dans certaines facultés. La France ne consacre d'ailleurs que 1,4 % de son produit intérieur brut à l'enseignement supérieur, contrairement à 3 % aux États-Unis.
Il faut cependant savoir que la France possède deux filières distinctes d'enseignement supérieur. Les grandes écoles destinées à l'élite (comme Polytechnique, Normale sup., l'Institut d'études politiques de Paris ou l'École nationale d'administration) pratiquent une sélection rigoureuse à l'entrée et offrent des conditions d'étude exceptionnelles. Nées après la Révolution à cause du refus des universités d'intégrer les nouveaux savoirs comme l'ingénierie, l'architecture ou la physique, elles sont financées à la hauteur des grandes universités américaines. Au contraire, les facultés universitaires ne pratiquent à peu près aucune sélection à l'entrée, mais elles souffrent d'un sous-financement chronique puisqu'elles reçoivent 2,5 fois moins que les grandes écoles.
La loi «va donner aux universités un mode de fonctionnement qui leur permettra plus de réactivité dans la bataille de l'intelligence», a déclaré la ministre Valérie Pécresse. On peut aussi penser que le financement sera progressivement fonction des résultats. C'est du moins ce qu'a laissé entendre Nicolas Sarkozy lorsqu'il a déclaré sur TF1: «Nous ne donnerons l'argent qu'aux facultés prêtes à basculer dans l'autonomie.»
Depuis son élection, Nicolas Sarkozy a non seulement avancé au pas de course, mais il a aussi pris soin de déminer le terrain. Pour faire accepter sa réforme, le président a accepté de ne pas introduire de sélection à l'entrée du premier cycle universitaire. Il a aussi assuré les étudiants qu'il n'y aurait pas d'augmentation des frais d'inscription, aujourd'hui minimes. La quasi-gratuité reste en France, comme dans de nombreux pays d'Europe, un principe inébranlable.
La réforme ne touche pas aux grandes écoles, dont la fusion avec les universités est pourtant souhaitée depuis 1870 — à l'époque, elle avait été proposée par des personnalités prestigieuses comme Pasteur, Taine et Fustel de Coulanges. Même si ce rapprochement est souhaitable, explique l'ancien ministre socialiste de l'Éducation Claude Allègre, il doit se faire progressivement et ne peut être envisagé tant que le sous-financement des universités sera la règle.
Pour l'ancien ministre, le projet de loi sur l'autonomie des universités ressuscite le vieux débat entre les grandes écoles et «cette université étatique» qui «refuse tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à l'utile, qu'il soit technique, commercial ou administratif».
Ce n'est pas l'opinion de l'historien Christophe Charle, professeur à l'Université de Paris I. Selon lui, cette réforme va «accroître les inégalités à l'intérieur des universités». Certaines auront les moyens de se lancer dans la concurrence internationale et d'autres pas. Dans le film réalisé par le collectif L'Autre Campagne, il estimait que la décision de ne pas augmenter les droits d'inscription était un «cadeau empoisonné» puisque «le seul moyen d'augmenter les ressources sera de privilégier les créneaux disciplinaires ou professionnels qui rapportent de l'argent».
Le premier ministre François Fillon a récemment annoncé le déblocage de cinq milliards d'euros pour les universités d'ici 2012. Mais les universitaires attendent que ces paroles soient suivies de gestes. Dans le passé, Nicolas Sarkozy n'a pas caché son opinion sur les filières dont l'utilité économique est faible. Le 16 avril dernier, en pleine campagne électorale, il déclarait au quotidien gratuit 20 Minutes: «Vous avez le droit de faire littérature ancienne, mais le contribuable n'a pas forcément à payer vos études de littérature ancienne si au bout il y a 1000 étudiants pour deux places. Les universités auront davantage d'argent pour créer des filières dans l'informatique, dans les mathématiques, dans les sciences économiques. Le plaisir de la connaissance est formidable, mais l'État doit se préoccuper d'abord de la réussite professionnelle des jeunes.»
Certains universitaires s'inquiètent de plus d'un système où le recrutement des professeurs et des chercheurs ne sera plus exclusivement entre les mains de leurs pairs. Les conseils d'administration comprendront dorénavant des représentants du monde économique et les choix du président, qui pourra attribuer des primes, seront déterminants. «Vous aurez des pharmaciens qui vont décider de la composition du groupe de géographes», dit Jacqueline Heinen, professeure de sociologie à l'Université de Versailles.
En pratique, c'est toute la tradition de l'université française qui est de plus en plus remise en question. Celle-ci avait toujours adopté un modèle radicalement différent de celui des universités allemandes, plus proches des besoins professionnels et qui ont inspiré les universités américaines. C'est pourquoi Claude Allègre mettait en garde contre toute réforme copiant un modèle étranger. «Il ne faut copier aucun exemple étranger, écrivait-il dans Le Monde. On peut s'inspirer de telle ou telle disposition, mais il faudra inventer, innover, adapter, tant l'histoire pèse sur l'université française.»
Dans n'importe quel pays, on aurait créé une commission d'enquête, sollicité des rapports de tous les milieux concernés, organisé des audiences publiques et formulé un avant-projet de loi qui aurait été soumis à la discussion. Mais pas en France.
Le président Nicolas Sarkozy élu depuis moins de trois mois entend aller vite et même très vite. Le projet de loi le plus important de son mandat a donc été soumis aux parlementaires il y a deux semaines.
Grâce à des mesures accélérées, les deux chambres régleront la question dans le temps de le dire et l'affaire devrait être bouclée en août.
La raison de cette précipitation n'a échappé à personne. Nicolas Sarkozy veut faire adopter la loi avant le retour en classe. Des fois que les étudiants en colère — une tradition française — fassent dérailler une nouvelle fois la réforme. Pourtant, à l'exception d'une minorité d'associations d'étudiants et de professeurs qui dénoncent le manque de moyens des universités, celle-ci semble faire consensus. Elle recueille un appui enthousiaste chez les présidents d'université et dans les milieux économiques. Même l'ancien ministre de l'Éducation et de la Culture Jack Lang a dit approuver cette réforme, qui était aussi souhaitée par l'ancienne candidate socialiste Ségolène Royal. «C'est une nécessité pour donner aux universités un souffle, un élan, une liberté d'initiative», a déclaré Jack Lang.
Le projet de loi présenté par la ministre de l'Enseignement supérieur, Valérie Pécresse, met fin à la centralisation qui caractérise le système universitaire français, contrairement à ses concurrents allemand, britannique et américain.
Il prévoit que, «au plus tard dans un délai de cinq ans», toutes les universités deviennent responsables de la gestion totale de leur budget, de leurs ressources humaines, et acquièrent la propriété de leurs biens mobiliers ou immobiliers, aujourd'hui détenue par l'État.
En clair, il s'agit de donner aux universités la possibilité de recruter leur personnel et de définir leurs orientations. Bref, de s'engager à armes égales dans la vaste concurrence internationale qui agite le monde universitaire. Les présidents d'université auront aussi plus de latitude pour engager des chercheurs renommés et attirer des étudiants étrangers, notamment des pays d'Asie.
Souvent critiquées pour leur manque de moyens et leurs locaux vétustes, les universités françaises sont en perte de vitesse. La première d'entre elles n'est que 45e dans le classement mondial de Shanghai, un palmarès annuel des 500 meilleures universités. Deux étudiants sur trois se disent insatisfaits de la filière qu'ils ont choisie et l'abandon est massif dans certaines facultés. La France ne consacre d'ailleurs que 1,4 % de son produit intérieur brut à l'enseignement supérieur, contrairement à 3 % aux États-Unis.
Il faut cependant savoir que la France possède deux filières distinctes d'enseignement supérieur. Les grandes écoles destinées à l'élite (comme Polytechnique, Normale sup., l'Institut d'études politiques de Paris ou l'École nationale d'administration) pratiquent une sélection rigoureuse à l'entrée et offrent des conditions d'étude exceptionnelles. Nées après la Révolution à cause du refus des universités d'intégrer les nouveaux savoirs comme l'ingénierie, l'architecture ou la physique, elles sont financées à la hauteur des grandes universités américaines. Au contraire, les facultés universitaires ne pratiquent à peu près aucune sélection à l'entrée, mais elles souffrent d'un sous-financement chronique puisqu'elles reçoivent 2,5 fois moins que les grandes écoles.
La loi «va donner aux universités un mode de fonctionnement qui leur permettra plus de réactivité dans la bataille de l'intelligence», a déclaré la ministre Valérie Pécresse. On peut aussi penser que le financement sera progressivement fonction des résultats. C'est du moins ce qu'a laissé entendre Nicolas Sarkozy lorsqu'il a déclaré sur TF1: «Nous ne donnerons l'argent qu'aux facultés prêtes à basculer dans l'autonomie.»
Depuis son élection, Nicolas Sarkozy a non seulement avancé au pas de course, mais il a aussi pris soin de déminer le terrain. Pour faire accepter sa réforme, le président a accepté de ne pas introduire de sélection à l'entrée du premier cycle universitaire. Il a aussi assuré les étudiants qu'il n'y aurait pas d'augmentation des frais d'inscription, aujourd'hui minimes. La quasi-gratuité reste en France, comme dans de nombreux pays d'Europe, un principe inébranlable.
La réforme ne touche pas aux grandes écoles, dont la fusion avec les universités est pourtant souhaitée depuis 1870 — à l'époque, elle avait été proposée par des personnalités prestigieuses comme Pasteur, Taine et Fustel de Coulanges. Même si ce rapprochement est souhaitable, explique l'ancien ministre socialiste de l'Éducation Claude Allègre, il doit se faire progressivement et ne peut être envisagé tant que le sous-financement des universités sera la règle.
Pour l'ancien ministre, le projet de loi sur l'autonomie des universités ressuscite le vieux débat entre les grandes écoles et «cette université étatique» qui «refuse tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à l'utile, qu'il soit technique, commercial ou administratif».
Ce n'est pas l'opinion de l'historien Christophe Charle, professeur à l'Université de Paris I. Selon lui, cette réforme va «accroître les inégalités à l'intérieur des universités». Certaines auront les moyens de se lancer dans la concurrence internationale et d'autres pas. Dans le film réalisé par le collectif L'Autre Campagne, il estimait que la décision de ne pas augmenter les droits d'inscription était un «cadeau empoisonné» puisque «le seul moyen d'augmenter les ressources sera de privilégier les créneaux disciplinaires ou professionnels qui rapportent de l'argent».
Le premier ministre François Fillon a récemment annoncé le déblocage de cinq milliards d'euros pour les universités d'ici 2012. Mais les universitaires attendent que ces paroles soient suivies de gestes. Dans le passé, Nicolas Sarkozy n'a pas caché son opinion sur les filières dont l'utilité économique est faible. Le 16 avril dernier, en pleine campagne électorale, il déclarait au quotidien gratuit 20 Minutes: «Vous avez le droit de faire littérature ancienne, mais le contribuable n'a pas forcément à payer vos études de littérature ancienne si au bout il y a 1000 étudiants pour deux places. Les universités auront davantage d'argent pour créer des filières dans l'informatique, dans les mathématiques, dans les sciences économiques. Le plaisir de la connaissance est formidable, mais l'État doit se préoccuper d'abord de la réussite professionnelle des jeunes.»
Certains universitaires s'inquiètent de plus d'un système où le recrutement des professeurs et des chercheurs ne sera plus exclusivement entre les mains de leurs pairs. Les conseils d'administration comprendront dorénavant des représentants du monde économique et les choix du président, qui pourra attribuer des primes, seront déterminants. «Vous aurez des pharmaciens qui vont décider de la composition du groupe de géographes», dit Jacqueline Heinen, professeure de sociologie à l'Université de Versailles.
En pratique, c'est toute la tradition de l'université française qui est de plus en plus remise en question. Celle-ci avait toujours adopté un modèle radicalement différent de celui des universités allemandes, plus proches des besoins professionnels et qui ont inspiré les universités américaines. C'est pourquoi Claude Allègre mettait en garde contre toute réforme copiant un modèle étranger. «Il ne faut copier aucun exemple étranger, écrivait-il dans Le Monde. On peut s'inspirer de telle ou telle disposition, mais il faudra inventer, innover, adapter, tant l'histoire pèse sur l'université française.»
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