samedi 26 mai 2012 Dernière mise à jour 09h44
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

À l'épreuve du bac

Christian Rioux   8 juin 2007  Europe
Chaque année, c'est le même scénario. À quelques jours du début des épreuves nationales du baccalauréat, la fébrilité gagne la France entière. Les étudiants des lycées sont sur les dents et leurs parents aussi. Dans la presse et à la télévision, il n'y en a que pour eux. Même les grands de ce monde, réunis en ce moment à Heiligendamm, doivent s'y faire. De poignants reportages nous expliquent les angoisses des 621 532 candidats qui révisent frénétiquement leurs leçons de français et de philosophie. Des articles explorent les mille et une recettes pour se préparer aux épreuves que réussissent grosso modo chaque année 64 % des jeunes Français.

L'événement est un véritable cérémonial national. Une sorte de rite de passage qui a depuis longtemps remplacé la confirmation et la première communion. Il m'a fallu du temps pour comprendre que les sociétés ne pouvaient pas survivre sans de telles liturgies qui permettent à tous de se sentir partie prenante d'un même destin. Depuis la disparition du service militaire, le baccalauréat est probablement le dernier grand rite collectif français. Il représente un de ces rares moments dans la vie d'un jeune où il a le sentiment de franchir une étape. Puisqu'il faut des rites, il n'y a rien de déshonorant à ce que ceux-ci sacralisent le savoir et la culture. Loin de là!

***

Dès lundi débuteront donc les épreuves de philosophie. Puis suivront les corrections. En la matière, les Français sont plutôt de la vieille école. Certes, l'administration scolaire leur fournit une grille, mais le tout tient en une seule page. Il s'agit de fixer les principaux critères et de définir s'il faut, par exemple, consacrer 10 % des points à l'orthographe dans une dissertation. Pour le reste, les professeurs corrigent leurs copies comme le faisaient autrefois les nôtres, en se demandant d'abord si le texte est bien ou mal écrit, s'il est brillant, passable ou médiocre.

La hasard a voulu qu'un lecteur attentionné me fasse parvenir le guide de correction de l'épreuve uniforme de français du cégep. Celui-là même que défend ces jours-ci avec tant de vigueur notre ministre de l'Éducation. Les professeurs français à qui je l'ai montré ont manqué s'étouffer tant le choc était grand devant ce monstrueux pavé de 130 pages. Nul doute que le malheureux fonctionnaire français qui oserait imposer des règles aussi biscornues déclencherait aussitôt une grève générale.

Le guide québécois ressemble à un traité de physique nucléaire avec son vocabulaire propre et ses codes abscons. Les examinateurs poussent le ridicule jusqu'à compter les mots de chaque dissertation à l'unité près. Tatillons jusqu'à la virgule, répétant souvent des banalités connues de tous, les correcteurs acceptent pourtant sans sourciller des formules aussi bancales que «le monde sont drôles» — coupant ainsi l'herbe sous le pied à l'ironie douce de notre Clémence nationale.

***

Cette différence dans la façon de corriger s'explique d'abord par notre insécurité linguistique. Mais elle tient aussi à la conception que nous avons développée de l'art d'enseigner.

Le guide québécois ressemble à ces certificats de garanties rédigés en petits caractères au bas des actes de vente. On le dirait écrit par un cabinet d'avocats soucieux d'éviter les poursuites — ou peut-être la contestation des notes. Y transpire une conception de la langue pointilleuse et frileuse. Celle d'un français qui se barricade derrière chaque règle et exception mais qui oublie l'essentiel tant il a le nez collé sur les détails.

Alors que notre télévision est envahie par les anglicismes les plus pervers et une imprécision généralisée (liée à la mode du style oral), le Québec cultive en effet une frénésie de l'orthographe qu'on ne retrouve nulle part ailleurs. Le premier ministre peut se vanter d'être «confortable» avec n'importe quelle idée, il peut «quitter» à tout vent en oubliant, en passant, son complément d'objet direct (quitter est un verbe transitif qui impose que l'on quitte quelqu'un ou quelque chose). Qu'importe! Les journalistes peuvent se gargariser de «véhicules» (un véhicule désigne aussi bien une trottinette qu'un Airbus A380!), personne ne leur en tiendra rigueur. Mais qu'ils aient le malheur de ne pas accorder un participe passé, mal leur en cuira! Le Québec au grand complet leur tombera sur la poire.

Cette hystérie de l'orthographe érigée en culte par les correcteurs du ministère n'est au fond qu'un faux-fuyant qui cache notre manque d'assurance, quand ce n'est pas notre frayeur des mots.

***

À la racine de cette divergence entre la France et le Québec, on trouve aussi des conceptions différentes de l'éducation. Après les États-Unis, le Québec s'est laissé envahir par cette idée selon laquelle l'enseignement était une science répondant à des lois objectives définies une fois pour toutes. Aux bonnes vieilles écoles normales ont succédé de pompeuses facultés des «sciences» de l'éducation.

Cette vision rompait radicalement avec celle qui avait prévalu jusque-là. Pour nos anciens maîtres, en effet, l'éducation n'était pas une science, mais un art qu'ils se transmettaient avec passion. Un art fondé d'abord sur l'amour du français, de l'histoire ou des mathématiques. Pas sur des techniques pédagogiques efficaces.

Cette conception scientiste a produit des examens dits «objectifs». Rédigés par d'éminents spécialistes, ils éliminent autant que possible le jugement humain — l'homme étant depuis toujours, comme chacun le sait, un puits de subjectivité sans fond. En transformant ainsi les professeurs en robots, nous contribuons à déshumaniser une école qui l'était pourtant déjà beaucoup. Car il n'y aura jamais d'autre façon d'évaluer la qualité d'un texte que de s'en remettre au jugement d'un professeur.

Même si la méthode répugne à l'égalitarisme ambiant, passer un examen, c'est encore se soumettre à l'évaluation de quelqu'un. C'est accepter le jugement d'un homme et non celui d'une machine. Personne ne l'aura noté, mais en introduction de son rapport tant décrié, le fonctionnaire Richard Berger citait Tzvetan Todorov. Dans un récent plaidoyer contre la réduction de la littérature à quelques théories linguistiques desséchées, le philosophe affirmait que «nous sommes tous faits de ce que nous donnent les autres êtres humains».

Que voilà un beau sujet du bac!

crioux@ledevoir.com
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires  Chargement ...
  • Hubert Grégoire - Abonné
    7 juin 2007 23 h 24
    Le Maître Anarchiste
    Quel fabuleux anarchiste vous faites M. Rioux! Après vos papier sur l'indépendence du Québec, le guide alimentaire canadien et l'interdiction de fumer, ce papier sur l'enseignement démontre une fois encore - si besoin était - votre grand talent d'emmerdeur de tourner en rond (sic). Les "progressistes-conservateurs" qui semblent s'être éteints depuis quelques années au pays devraient peut-être vous consulter...
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Jean Lapointe - Abonné
    8 juin 2007 08 h 46
    Les Sciences de l'éducation.
    Je constate que, comme bien d' autres, monsieur Rioux ne sait absolument rien sur ce que sont les Sciences de l'éducation.

    Et, pour ce qui est des évaluations, ce qui est important c'est de faire connaître ses critères.

    Beaucoup de gens et d'enseignants se permmetent de juger les autres sans même savoir eux-mêmes ce que sont leurs critères.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Guy Archambault - Abonné
    8 juin 2007 10 h 38
    À quand votre article sur la médecine ?
    Avec les journalistes-chroniqueurs et ceux qui écrivent dans la section des idées, j'ai parfois l'impression qu'il y a un domaine de connaissances et d'expertises où tout le monde peut toujours parler et écrire en toute connaissance de cause : l'enseignement.

    Il ne viendrait à l'idée de personne de remettre en question (sans avoir au préalable profondément fouillé le sujet) les découvertes ou les innovations scientifiques dans des domaines comme ceux de l'astronomie, de la médecine, de la pharmacologie, de la biologie, des mathématiques, de l'informatique, de la nutrition, etc.

    Mais en éducation tout est permis; voilà un domaine où spontanément, un simple lecteur ou un chroniqueur, en se fondant uniquement sur son expérience passée comme élève ou étudiant ou sur son expérience actuelle comme parent, peut récuser d'un trait de plume tout l'acquis scientifique en éducation ou en enseignement.

    Il suffit de connaître et d'aimer sa discipline pour être un bon prof ! Voilà tout est dit !
    Et plus le prof est bardé de diplômes dans sa discipline, meilleur il sera comme professeur.

    À ce compte, il faudrait exiger du prof de français au primaire un doctorat en littérature. Il faudra aussi exiger que dans les écoles secondaires réputées difficiles à cause du nombre important d'élèves à risque on y envoie, non pas de simples bacheliers, mais, encore là, des professeurs qui détiennent un doctorat dans leur spécialité.

    J'aimerais bien voir cette expérience se réaliser : offrir à des finissants en mathématiques à l'université, amoureux fous de leur discipline, d'aller enseigner dans des classes difficiles au secondaire sans aucune préparation " pédagogique ". Ils ne " tofferaient " pas six mois.

    Le film " Stand and deliver " (Envers et contre tout) démontre de façon exemplaire combien c'est le contraire qui est vrai simplement en racontant l'histoire vraie d'un prof de Los Angeles : avec les élèves à risque, la compétence disciplinaire et la passion envers celle-ci ne servent absolument à rien si elles ne sont pas précédées d'une adaptation pédagogique majeure à la nature de la clientèle étudiante et si elles ne sont pas associées à un engagement profond envers ces étudiants.

    Et pourtant, je suis en partie d'accord avec certaines de vos affirmations. À savoir, par exempele, qu'il n'y a pas eu de professionnalisation de l'enseignement au Québec. Il n'y a pas ici de Corporation professionnelle pour faire le contrepoids de la pratique aux fantaisies intellectuelles des profs des facultés des sciences de l'éducation.

    Si vous portez attention aux autres professions, vous vous rendrez compte que pour la plupart d'entre elles, il existe une corporation qui vient faire contrepoids aux discours théoriques des universitaires; et même, parfois, cette corporation détient la balance du pouvoir dans l'établissement des programmes et des stratégies d'enseignement universitaires.

    En 1968, il n'aurait pas fallu confier la formation des maîtres à l'université. Il aurait fallu la confier à une Grande École, complètement indépendante des Universités qui aurait eu comme mission première la formation pratique des enseignants tout en veillant à assurer d'autre part la recherche et le développement des connaissances et des pratiques professionnelles efficaces.

    Cette Grande École aurait pu aussi contribuer à la naissance d'une Corporation professionnelle chargée d'évaluer de façon continue la compétence des enseignants en utilisant de façon privilégiée une évaluation qualitative de leurs pratiques professionnelles en classe et à l'école.

    Guy Archambault
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Benoît Foulon - Inscrit
    8 juin 2007 10 h 39
    Bravo, M. Rioux !
    Vous avez tout à fait raison.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
4 réactions
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012