Réplique à Claude Allègre - La prophétie scientifique de la crise climatique
Alain Brunel - Sociologue consultant pour le cabinet Technologia de Paris et cofondateur de l'Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA)
7 avril 2010 09h54
Europe
Le respect pour la rigueur scientifique et pour la vérité des faits exige de répliquer aux propos abracadabrants de Claude Allègre lus dans l'entretien accordé à Christian Rioux (Le Devoir, 28 mai 2007).
Le plaisir de la controverse produit chez l'ancien ministre socialiste un curieux effet: il s'autorise, au sujet du climat, des approximations hasardeuses, voire des aberrations consternantes pour un géologue de son calibre. Il commet aussi une erreur de diagnostic en reprochant aux écologistes leur position alarmiste à propos des conséquences du réchauffement climatique. Ce sont les constats scientifiques, qu'il néglige, qui sont extrêmement inquiétants.
Certains faits ne peuvent être remis en question sans nier des lois élémentaires de la physique, de la science écologique et même des... mathématiques. Voyez plutôt: Claude Allègre «estime que le réchauffement climatique serait principalement dû à une cause naturelle liée aux océans». Mais d'où sort-il cette information? Certainement pas du rapport 2007 du Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (GIEC)! A-t-il raison à lui seul contre le GIEC? M. Allègre remet-il en cause la physique des gaz à effet de serre (GES)?
L'aveuglement devant les faits
C'est une réalité physique indiscutable que le gaz carbonique et les autres GES ont la propriété d'empêcher une partie de la chaleur solaire qui pénètre dans l'atmosphère de se disperser dans l'espace. La présence de ces gaz dans notre atmosphère est d'ailleurs indispensable, car elle permet d'avoir une température moyenne de 15 °C à la surface de la Terre, tandis qu'elle serait de -25 °C en leur absence.
L'accumulation continue des GES dans l'atmosphère du globe, accumulation mesurée et ne faisant l'objet d'aucune contestation, n'aurait-elle aucune incidence sur le climat planétaire? Les archives glacées de l'Antarctique, analysées dans le cadre du programme de recherche EPICA, montrent que la concentration de GES dans l'atmosphère n'a jamais été aussi élevée depuis au moins 650 000 ans. Et elle augmente désormais à une vitesse sans précédent sur cette échelle de temps (voir le magazine Pour la science, mai 2007), un rythme qui s'est encore accéléré depuis le début des années 2000.
Mais pour M. Allègre, cela n'aurait aucune conséquence marquante sur les températures du globe... dont l'augmentation ne serait pas, de toute façon, «la caractéristique la plus importante du changement climatique». N'a-t-il pas senti passer la canicule de 2003, qui a causé quelque 70 000 morts et diminué la production agricole de 30 % en Europe? Selon l'Organisation météorologique mondiale, les années 1997 à 2005 ont été les années les plus chaudes jamais enregistrées. D'après l'Institut Goddard de la NASA, la température moyenne du globe a augmenté de 0,8 °C au cours du dernier siècle, dont la plus grande partie (0,6 °C) rien que depuis 1975. Et nous n'en sommes qu'au début...
Le débat évité
Il est vrai que M. Allègre doute des capacités des modèles de simulation du climat à anticiper ses évolutions futures. Après tout, se demande-t-il, «comment les météorologues qui ne peuvent pas prévoir la température sur plus de quelques jours peuvent-ils prévoir celle qu'il fera dans un siècle»? Il confond par là les prévisions à court terme de la météo avec les évolutions moyennes du thermomètre. C'est un peu comme s'il confondait les intentions de vote de ses voisins aux prochaines élections législatives avec celles de l'ensemble des Français! Une erreur digne d'un non-scientifique!
D'ailleurs, selon le journaliste Sylvestre Huet, du journal Libération (14 mars 2007), Claude Allègre n'a curieusement pas assisté à la démonstration des climatologues Hervé Le Treut et Édouard Bard, qui a eu lieu le 13 mars à l'Académie des sciences à Paris. Ceux-ci ont démonté un à un les arguments de ceux qui pensent que le Soleil serait le principal responsable du réchauffement climatique récent, parmi lesquels on retrouve... Claude Allègre, qui avait préalablement lancé le débat avec quelques-uns de ses amis géophysiciens.
Hervé Le Treut, de l'Académie des sciences, cité dans Libération, affirme que la modélisation du climat et l'analyse des données d'observation ont produit «une convergence telle des indices et des modèles éprouvés, un consensus sur un ensemble d'éléments factuels, que la charge de la preuve est renversée». Autrement dit, les données d'observation corroborent les simulations des modèles. Le consensus du GIEC sur les scénarios d'évolution climatique en fonction de l'accroissement des GES est donc scientifiquement robuste. Reste la controverse médiatique, dont se délecte l'auteur Allègre, qui comporte bien quelques avantages. Mais ce n'est plus du débat scientifique...
Le bon diagnostic
Dès lors, on voit bien que M. Allègre se trompe de cible lorsqu'il accuse les écologistes d'alarmisme et de catastrophisme. Les constats de la science sont alarmants par eux-mêmes. Des catastrophes écologiques et humaines d'envergure planétaire sont annoncées par le GIEC si rien n'est fait pour diminuer radicalement les GES: extinction massive d'espèces, acidification des océans, altérations des cultures agricoles et des ressources en eau, des dizaines de millions de réfugiés climatiques, etc. Le scénario de la crise climatique est en quelque sorte une prophétie scientifique.
Dans son livre intitulé Le Principe responsabilité, le philosophe Hans Jonas affirme que «la prophétie de malheur est faite pour être évitée». La peur pour l'écologie entraîne donc l'action pour l'écologie. Ce mouvement est enclenché partout sur la planète, y compris en Asie. Mais devant la catastrophe appréhendée, les solutions adoptées doivent être fondées sur le bon diagnostic pour être efficaces. L'adaptation et la recherche sont certes incontournables, mais la prévention l'est tout autant.
Cette prévention exige de diminuer les volumes de GES injectés dans l'atmosphère. Cette nécessité s'oppose frontalement à la croissance des activités qui brûlent des combustibles fossiles. De toute évidence, c'est une réalité mathématique que le Texan de Washington, l'Albertain d'Ottawa et certains géophysiciens, aux accointances anciennes avec les pétrolières, ont du mal à accorder avec leur réalité psychosociologique.
Le plaisir de la controverse produit chez l'ancien ministre socialiste un curieux effet: il s'autorise, au sujet du climat, des approximations hasardeuses, voire des aberrations consternantes pour un géologue de son calibre. Il commet aussi une erreur de diagnostic en reprochant aux écologistes leur position alarmiste à propos des conséquences du réchauffement climatique. Ce sont les constats scientifiques, qu'il néglige, qui sont extrêmement inquiétants.
Certains faits ne peuvent être remis en question sans nier des lois élémentaires de la physique, de la science écologique et même des... mathématiques. Voyez plutôt: Claude Allègre «estime que le réchauffement climatique serait principalement dû à une cause naturelle liée aux océans». Mais d'où sort-il cette information? Certainement pas du rapport 2007 du Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (GIEC)! A-t-il raison à lui seul contre le GIEC? M. Allègre remet-il en cause la physique des gaz à effet de serre (GES)?
L'aveuglement devant les faits
C'est une réalité physique indiscutable que le gaz carbonique et les autres GES ont la propriété d'empêcher une partie de la chaleur solaire qui pénètre dans l'atmosphère de se disperser dans l'espace. La présence de ces gaz dans notre atmosphère est d'ailleurs indispensable, car elle permet d'avoir une température moyenne de 15 °C à la surface de la Terre, tandis qu'elle serait de -25 °C en leur absence.
L'accumulation continue des GES dans l'atmosphère du globe, accumulation mesurée et ne faisant l'objet d'aucune contestation, n'aurait-elle aucune incidence sur le climat planétaire? Les archives glacées de l'Antarctique, analysées dans le cadre du programme de recherche EPICA, montrent que la concentration de GES dans l'atmosphère n'a jamais été aussi élevée depuis au moins 650 000 ans. Et elle augmente désormais à une vitesse sans précédent sur cette échelle de temps (voir le magazine Pour la science, mai 2007), un rythme qui s'est encore accéléré depuis le début des années 2000.
Mais pour M. Allègre, cela n'aurait aucune conséquence marquante sur les températures du globe... dont l'augmentation ne serait pas, de toute façon, «la caractéristique la plus importante du changement climatique». N'a-t-il pas senti passer la canicule de 2003, qui a causé quelque 70 000 morts et diminué la production agricole de 30 % en Europe? Selon l'Organisation météorologique mondiale, les années 1997 à 2005 ont été les années les plus chaudes jamais enregistrées. D'après l'Institut Goddard de la NASA, la température moyenne du globe a augmenté de 0,8 °C au cours du dernier siècle, dont la plus grande partie (0,6 °C) rien que depuis 1975. Et nous n'en sommes qu'au début...
Le débat évité
Il est vrai que M. Allègre doute des capacités des modèles de simulation du climat à anticiper ses évolutions futures. Après tout, se demande-t-il, «comment les météorologues qui ne peuvent pas prévoir la température sur plus de quelques jours peuvent-ils prévoir celle qu'il fera dans un siècle»? Il confond par là les prévisions à court terme de la météo avec les évolutions moyennes du thermomètre. C'est un peu comme s'il confondait les intentions de vote de ses voisins aux prochaines élections législatives avec celles de l'ensemble des Français! Une erreur digne d'un non-scientifique!
D'ailleurs, selon le journaliste Sylvestre Huet, du journal Libération (14 mars 2007), Claude Allègre n'a curieusement pas assisté à la démonstration des climatologues Hervé Le Treut et Édouard Bard, qui a eu lieu le 13 mars à l'Académie des sciences à Paris. Ceux-ci ont démonté un à un les arguments de ceux qui pensent que le Soleil serait le principal responsable du réchauffement climatique récent, parmi lesquels on retrouve... Claude Allègre, qui avait préalablement lancé le débat avec quelques-uns de ses amis géophysiciens.
Hervé Le Treut, de l'Académie des sciences, cité dans Libération, affirme que la modélisation du climat et l'analyse des données d'observation ont produit «une convergence telle des indices et des modèles éprouvés, un consensus sur un ensemble d'éléments factuels, que la charge de la preuve est renversée». Autrement dit, les données d'observation corroborent les simulations des modèles. Le consensus du GIEC sur les scénarios d'évolution climatique en fonction de l'accroissement des GES est donc scientifiquement robuste. Reste la controverse médiatique, dont se délecte l'auteur Allègre, qui comporte bien quelques avantages. Mais ce n'est plus du débat scientifique...
Le bon diagnostic
Dès lors, on voit bien que M. Allègre se trompe de cible lorsqu'il accuse les écologistes d'alarmisme et de catastrophisme. Les constats de la science sont alarmants par eux-mêmes. Des catastrophes écologiques et humaines d'envergure planétaire sont annoncées par le GIEC si rien n'est fait pour diminuer radicalement les GES: extinction massive d'espèces, acidification des océans, altérations des cultures agricoles et des ressources en eau, des dizaines de millions de réfugiés climatiques, etc. Le scénario de la crise climatique est en quelque sorte une prophétie scientifique.
Dans son livre intitulé Le Principe responsabilité, le philosophe Hans Jonas affirme que «la prophétie de malheur est faite pour être évitée». La peur pour l'écologie entraîne donc l'action pour l'écologie. Ce mouvement est enclenché partout sur la planète, y compris en Asie. Mais devant la catastrophe appréhendée, les solutions adoptées doivent être fondées sur le bon diagnostic pour être efficaces. L'adaptation et la recherche sont certes incontournables, mais la prévention l'est tout autant.
Cette prévention exige de diminuer les volumes de GES injectés dans l'atmosphère. Cette nécessité s'oppose frontalement à la croissance des activités qui brûlent des combustibles fossiles. De toute évidence, c'est une réalité mathématique que le Texan de Washington, l'Albertain d'Ottawa et certains géophysiciens, aux accointances anciennes avec les pétrolières, ont du mal à accorder avec leur réalité psychosociologique.
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