Quelle identité nationale?
Si Nicolas Sarkozy l'emporte dimanche, comme le prévoient tous les sondages, ce sera pour deux ou trois raisons finalement assez simples.
La première, et probablement la principale, c'est que son programme économique apparaît le plus crédible. Ce n'est pas ce que croient plusieurs économistes sérieux, qui estiment que le candidat tient depuis un an un discours de plus en plus protectionniste, mais c'est l'impression qu'il projette. Les deux candidats disent mettre le travail au coeur de leur discours afin de relancer la croissance. Mais Nicolas Sarkozy est le seul à défendre un certain abaissement des charges des entreprises, la réduction de l'appareil d'État et la simplification des conditions d'embauche et de mise à pied afin de relancer l'investissement.
Cela n'a pas empêché la candidate socialiste de forcer plusieurs ruptures avec les dogmes traditionnels de son parti. Elle est d'ailleurs souvent la seule à évoquer les PME, les grappes industrielles et les secteurs de pointe. Mais Ségolène Royal n'a pas la franchise d'un Gerhard Schröder, qui avait eu le courage de prendre des mesures favorisant la souplesse des entreprises, relançant ainsi la croissance allemande. Ségolène Royal reste empêtrée dans des solutions traditionnelles, comme ces emplois subventionnés qui n'ont jamais rien donné. Sans oublier la réduction de la semaine de travail à 35 heures, une réforme socialiste qui a fait stagner les salaires et dont le boulet est aussi lourd à tirer pour le Parti socialiste que les défuntes fusions municipales pour le Parti québécois.
***
Jamais Nicolas Sarkozy ne pourrait cependant triompher avec ce seul avantage. C'est pourquoi il a fait le pari cynique d'aller chercher les quelques pourcentages de voix qui lui manquaient avec un discours outrancier sur l'immigration. Partout où il passe, l'homme cultive un climat de guerre civile. Il ne cesse d'ailleurs de décrire la France comme un lieu fantasmatique où on viole des enfants et où on assassine quotidiennement des passagers de bus. Or la France est déjà un des pays européens où on compte le plus de policiers au kilomètre carré. Au stade de Bercy, à Paris, Nicolas Sarkozy a même affirmé sans sourciller que la France traversait aujourd'hui sa pire crise morale depuis... Jeanne d'Arc! C'est faire peu de cas de Vichy et de la guerre d'Algérie.
Au lieu de les convaincre qu'il pourront s'intégrer par le travail, il préfère demander aux jeunes Français issus de l'immigration d'aimer la France ou de la quitter. Au lieu de relever le défi de l'intégration, il préfère imposer de tatillons examens de français à de vieux parents qui souhaitent finir leurs jours avec leurs enfants légalement installés en France. Bref, la cause du déclin de la France, ce ne serait pas seulement cette affreuse mondialisation que presque toute la classe politique dénonce en choeur mais surtout ces 100 000 immigrés illégaux qui entrent au pays chaque année.
Le pari de certains hommes de droite intelligents, comme l'ancien premier ministre Alain Juppé, consiste à se boucher les oreilles devant ces dérives en espérant qu'on les oubliera après le 6 mai. Le problème de ce discours vindicatif, c'est qu'il pourrait bien provoquer l'échec des réformes économiques que le candidat souhaite entreprendre, tout comme les méthodes monarchistes, méprisant le Parlement et la négociation, ont provoqué à leur époque l'échec des réformes d'Alain Juppé et de Dominique de Villepin. Des méthodes que n'a jamais critiquées Nicolas Sarkozy puisqu'il cultive lui-même ce petit côté bonapartiste qui plaît tant à une partie de la France.
***
On sait gré au candidat de l'UMP d'avoir ressuscité le thème de l'identité nationale. Mais de quelle identité nationale s'agit-il au juste?
À la fin de la campagne du premier tour, Nicolas Sarkozy avait transporté toute la presse en Camargue, où il avait enfourché un cheval pour poser en cow-boy solitaire. Pauvre caricature burlesque de ces Français qui, à l'image de l'idole de Sarkozy, Johnny Hallyday, confondent la modernité avec le Far West. Sans compter que l'homme maîtrisait mal son cheval. Probablement parce que, dans le chic quartier de Neuilly, on ne connaît que la selle anglaise.
Pendant ce temps, Ségolène Royal prenait un verre de vin sur une terrasse parisienne, symbole de cet art de vivre à la française qui fait l'admiration du monde entier. On ne s'étonnera pas que la Poitevine ait spontanément évoqué l'importance de la Francophonie et de la défense de la langue française dans le monde dès le début de sa campagne. Nicolas Sarkozy, lui, a préféré ignorer ce sujet, quitte à publier en catastrophe, sous la pression des derniers gaullistes encore à l'UMP, une liste d'épicerie en la matière. L'ancien ministre de l'Intérieur n'a-t-il pas toujours raillé Jacques Chirac pour ses colères contre les hommes d'affaires français qui s'exprimaient en anglais dans les réunions internationales?
C'est que l'homme a une vision étroite de l'identité nationale, qu'il veut d'ailleurs enfermer dans un ministère de l'Immigration. Nicolas Sarkozy n'évoque jamais l'importance de la défense du français dans le monde ou de l'affirmation nationale devant l'omniprésence de l'anglais et de la culture américaine. D'ailleurs, son dernier grand rassemblement parisien à Bercy s'est ouvert sur une chanson de James Brown interprétée par le clone français d'une chanteuse de gospel américain. À l'assemblée de Ségolène Royal, au stade Charléty, mardi, on n'a pas entendu une seule chanson en anglais.
Les incantations républicaines n'y changent rien: l'identité nationale de Nicolas Sarkozy apparaît comme une identité frileuse, «à l'autrichienne», qu'on ne sort que pour stigmatiser l'étranger. Le reste du temps, le candidat de la droite oublie de défendre la langue et la culture françaises dans le monde. Tout comme il oublie d'ailleurs de rappeler comment son pays se tire malgré tout d'affaire dans le jeu de la mondialisation.
Si cette vision étroite de l'identité nationale devait triompher, il n'y aurait pas de meilleur symbole du déclin de la France.
crioux@ledevoir.com
La première, et probablement la principale, c'est que son programme économique apparaît le plus crédible. Ce n'est pas ce que croient plusieurs économistes sérieux, qui estiment que le candidat tient depuis un an un discours de plus en plus protectionniste, mais c'est l'impression qu'il projette. Les deux candidats disent mettre le travail au coeur de leur discours afin de relancer la croissance. Mais Nicolas Sarkozy est le seul à défendre un certain abaissement des charges des entreprises, la réduction de l'appareil d'État et la simplification des conditions d'embauche et de mise à pied afin de relancer l'investissement.
Cela n'a pas empêché la candidate socialiste de forcer plusieurs ruptures avec les dogmes traditionnels de son parti. Elle est d'ailleurs souvent la seule à évoquer les PME, les grappes industrielles et les secteurs de pointe. Mais Ségolène Royal n'a pas la franchise d'un Gerhard Schröder, qui avait eu le courage de prendre des mesures favorisant la souplesse des entreprises, relançant ainsi la croissance allemande. Ségolène Royal reste empêtrée dans des solutions traditionnelles, comme ces emplois subventionnés qui n'ont jamais rien donné. Sans oublier la réduction de la semaine de travail à 35 heures, une réforme socialiste qui a fait stagner les salaires et dont le boulet est aussi lourd à tirer pour le Parti socialiste que les défuntes fusions municipales pour le Parti québécois.
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Jamais Nicolas Sarkozy ne pourrait cependant triompher avec ce seul avantage. C'est pourquoi il a fait le pari cynique d'aller chercher les quelques pourcentages de voix qui lui manquaient avec un discours outrancier sur l'immigration. Partout où il passe, l'homme cultive un climat de guerre civile. Il ne cesse d'ailleurs de décrire la France comme un lieu fantasmatique où on viole des enfants et où on assassine quotidiennement des passagers de bus. Or la France est déjà un des pays européens où on compte le plus de policiers au kilomètre carré. Au stade de Bercy, à Paris, Nicolas Sarkozy a même affirmé sans sourciller que la France traversait aujourd'hui sa pire crise morale depuis... Jeanne d'Arc! C'est faire peu de cas de Vichy et de la guerre d'Algérie.
Au lieu de les convaincre qu'il pourront s'intégrer par le travail, il préfère demander aux jeunes Français issus de l'immigration d'aimer la France ou de la quitter. Au lieu de relever le défi de l'intégration, il préfère imposer de tatillons examens de français à de vieux parents qui souhaitent finir leurs jours avec leurs enfants légalement installés en France. Bref, la cause du déclin de la France, ce ne serait pas seulement cette affreuse mondialisation que presque toute la classe politique dénonce en choeur mais surtout ces 100 000 immigrés illégaux qui entrent au pays chaque année.
Le pari de certains hommes de droite intelligents, comme l'ancien premier ministre Alain Juppé, consiste à se boucher les oreilles devant ces dérives en espérant qu'on les oubliera après le 6 mai. Le problème de ce discours vindicatif, c'est qu'il pourrait bien provoquer l'échec des réformes économiques que le candidat souhaite entreprendre, tout comme les méthodes monarchistes, méprisant le Parlement et la négociation, ont provoqué à leur époque l'échec des réformes d'Alain Juppé et de Dominique de Villepin. Des méthodes que n'a jamais critiquées Nicolas Sarkozy puisqu'il cultive lui-même ce petit côté bonapartiste qui plaît tant à une partie de la France.
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On sait gré au candidat de l'UMP d'avoir ressuscité le thème de l'identité nationale. Mais de quelle identité nationale s'agit-il au juste?
À la fin de la campagne du premier tour, Nicolas Sarkozy avait transporté toute la presse en Camargue, où il avait enfourché un cheval pour poser en cow-boy solitaire. Pauvre caricature burlesque de ces Français qui, à l'image de l'idole de Sarkozy, Johnny Hallyday, confondent la modernité avec le Far West. Sans compter que l'homme maîtrisait mal son cheval. Probablement parce que, dans le chic quartier de Neuilly, on ne connaît que la selle anglaise.
Pendant ce temps, Ségolène Royal prenait un verre de vin sur une terrasse parisienne, symbole de cet art de vivre à la française qui fait l'admiration du monde entier. On ne s'étonnera pas que la Poitevine ait spontanément évoqué l'importance de la Francophonie et de la défense de la langue française dans le monde dès le début de sa campagne. Nicolas Sarkozy, lui, a préféré ignorer ce sujet, quitte à publier en catastrophe, sous la pression des derniers gaullistes encore à l'UMP, une liste d'épicerie en la matière. L'ancien ministre de l'Intérieur n'a-t-il pas toujours raillé Jacques Chirac pour ses colères contre les hommes d'affaires français qui s'exprimaient en anglais dans les réunions internationales?
C'est que l'homme a une vision étroite de l'identité nationale, qu'il veut d'ailleurs enfermer dans un ministère de l'Immigration. Nicolas Sarkozy n'évoque jamais l'importance de la défense du français dans le monde ou de l'affirmation nationale devant l'omniprésence de l'anglais et de la culture américaine. D'ailleurs, son dernier grand rassemblement parisien à Bercy s'est ouvert sur une chanson de James Brown interprétée par le clone français d'une chanteuse de gospel américain. À l'assemblée de Ségolène Royal, au stade Charléty, mardi, on n'a pas entendu une seule chanson en anglais.
Les incantations républicaines n'y changent rien: l'identité nationale de Nicolas Sarkozy apparaît comme une identité frileuse, «à l'autrichienne», qu'on ne sort que pour stigmatiser l'étranger. Le reste du temps, le candidat de la droite oublie de défendre la langue et la culture françaises dans le monde. Tout comme il oublie d'ailleurs de rappeler comment son pays se tire malgré tout d'affaire dans le jeu de la mondialisation.
Si cette vision étroite de l'identité nationale devait triompher, il n'y aurait pas de meilleur symbole du déclin de la France.
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