L'homme qui ne promet rien
Paris — Il y a cent jours à peine, personne ne donnait cher de sa peau. C'était l'époque où François Bayrou traînait autour de 6 % dans les sondages. Crédité aujourd'hui de près de 20 % des voix au premier tour, le candidat centriste a encore quelques chances d'ici dimanche de coiffer au poteau la candidate socialiste. Selon les experts, malgré une remontée de Ségolène Royal, il y a toujours une partie des électeurs qui se promène entre les deux partis et près de 50 % des partisans de l'UDF seraient encore susceptibles de changer d'allégeance. Ce sont eux qui devraient faire la différence le 22 avril au soir.
Mais il y a un titre que François Bayrou a déjà conquis et que personne ne lui conteste. C'est celui du candidat le plus sympathique. Il est accueilli partout avec plaisir et simplicité. Entre la madone et le batailleur de ruelles, il fait figure de bon père de famille. «Ça fait toute une différence!», m'a glissé en soupirant le président d'une grande entreprise d'État qui recevait une heure plus tôt Nicolas Sarkozy. Là où Sarkozy provoque stress et nervosité (sinon la colère), là où Royal maintient toujours une distance un peu froide, Bayrou semble agile comme un poisson dans l'eau. Il serre la main de tous avec le plaisir évident de celui qui est toujours heureux de rencontrer un électeur. Il est intarissable et vous raconte soudain l'histoire de ses parents qui ont fait fortune aux États-Unis, sans oublier ceux qui se sont installés en Turquie. Pour peu, on le sentirait à l'aise dans une cabane à sucre et un club de l'âge d'or.
Ces jours-ci, François Bayrou parcourt allégrement les banlieues françaises avec l'ancien ministre d'origine maghrébine Azouz Begag, qui vient de publier un pamphlet décapant contre son ancien collègue de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy. Alors qu'il plafonne dans les sondages, le candidat centriste achèvera cette campagne dans de grandes assemblées populaires à Paris et à Rouen, histoire d'entretenir l'impression que sa montée fulgurante des dernières semaines se poursuit et même s'amplifie.
Depuis trois mois, cet éleveur de chevaux dans les Pyrénées, agrégé de lettres classiques et spécialiste d'Henri IV, se promène dans le pays en clamant que les gens en ont assez du clivage gauche-droite. Bref, il veut faire comme le bon roi gascon: réconcilier la France. Les historiens auront tôt fait de déceler chez lui ce vieux fond catholique qui s'est longtemps opposé à la rupture que préconisait la gauche communiste. «Comme c'est maintenant Nicolas Sarkozy qui propose la rupture, les centristes sont partis en guerre contre lui», dit le politologue Richard Robert, auteur d'une des rares études sur François Bayrou, La Possibilité d'un centre (Michalon).
Il faut dire que Nicolas Sarkozy s'est construit un tel monopole à droite depuis quelques années que l'arrivée de François Bayrou est apparue comme une surprise. Pourtant, sous la Ve République, l'élection présidentielle a presque toujours comporté un second violon de droite. Ce fut Édouard Balladur en 1995, Raymond Barre en 1988, Jacques Chirac en 1981, Jacques Chaban-Delmas en 1974 et Alain Poher en 1969. Les spécialistes reconnaissent d'ailleurs dans François Bayrou ce que l'historien René Rémond appelait la droite girondine et orléaniste, distincte de la droite napoléonienne (associée à Nicolas Sarkozy) et de la droite dite réactionnaire et légitimiste (représentée par Jean-Marie Le Pen).
Au-delà de sa critique des «vieux» partis, que propose au juste François Bayrou? «Pour l'instant, il est plus populaire pour ce qu'il ne promet pas que pour ce qu'il promet, dit Richard Robert. Il joue sur la lassitude des Français envers les partis. Après Chirac et Mitterrand, les électeurs sont fatigués des promesses non tenues. François Bayrou n'a donc pas vraiment besoin d'en faire.»
Sa proposition économique phare, qui consiste à éliminer les charges sociales pendant cinq ans pour chaque entreprise qui crée deux nouveaux emplois, a beau être plébiscitée par les PME, elle n'a pas enthousiasmé les économistes, qui n'y voient qu'un effet d'aubaine sans conséquence sur l'emploi. «C'est une rustine sur une jambe de bois», avoue Richard Robert.
Le candidat centriste a aussi soigneusement évité de se mouiller sur un certain nombre de grandes questions. Il a gardé le silence sur le «contrat nouvelle embauche», destiné à alléger les conditions d'embauche et que Ségolène Royal veut abolir. Même chose pour le financement de la santé, où Nicolas Sarkozy souhaite introduire un seuil annuel sous lequel le malade devrait assumer tous ses frais.
Richard Robert compare le projet de l'UDF à celui de Lionel Jospin en 1993, alors que les socialistes n'avaient aucune chance et n'avaient donc pas pris le temps de développer un véritable programme. À l'exception de son insistance sur la dette — qui permet de ne pas trop promettre — et sur la réforme de la Constitution, on y trouve assez peu de propositions concrètes.
Qu'importe, au fond, puisque François Bayrou n'a pas besoin de l'emporter au premier tour pour apparaître comme un gagnant. S'il bat de justesse Ségolène Royal au premier tour, il sera automatiquement dans la position du favori au second tour, disent les sondages. Sinon, il sera de toute façon en position de négocier chèrement son appui aux socialistes.
«Les murs de Berlin qui existaient depuis des décennies sont en train de se fissurer», clamait cette semaine François Bayrou devant la proposition formulée par Michel Rocard. L'ancien premier ministre socialiste a mis dans l'embarras son propre camp en proposant immédiatement un pacte de désistement entre socialistes et centristes. «Pour la première fois depuis 30 ans, le parti de François Bayrou ne récuse pas la gauche réformatrice. Saisissons cette chance», a ajouté l'ancien ministre socialiste de la Santé, Bernard Kouchner, suivi de près par son ancien collègue de l'Éducation, Claude Allègre. La proposition a officiellement été rejetée par les états-majors des deux partis. Mais elle fait saliver les centristes. On a aussi appris que Ségolène Royal avait chargé un de ses proches, Jean-Pierre Mignard, de préparer pour le 22 avril au soir un texte s'adressant directement aux électeurs de François Bayrou. La proposition Rocard met une fois de plus François Bayrou au centre du jeu politique.
Il n'est donc pas impossible que celui-ci, s'il arrive troisième au premier tour, invite ses électeurs à voter socialiste au second. Surtout si la candidate socialiste lui offrait sur un plateau d'argent un premier ministre comme Dominique Strauss-Kahn, dont il a lui-même déjà rêvé tout haut. «Je ne rentrerai pas au bercail», a déclaré le candidat centriste, qui soutient depuis des semaines que sa vision du monde est incompatible avec le «projet de société violente» qu'incarnerait Nicolas Sarkozy. Pour le psychanalyste Gérard Miller, «Bayrou utilise souvent des mots très forts. Il est en guerre. C'est Astérix. C'est lui qui veut empêcher que toute la Gaulle soit UMP».
«Le programme de Bayrou n'est pas du tout incompatible avec celui de Ségolène Royal», confirme Richard Robert. Mais le mot d'ordre sera-t-il suivi? Certainement pas par tous les cadres de l'appareil du parti et du groupe parlementaire. On peut s'attendre à ce qu'une partie des électeurs UDF reste campée à droite, là où ont été élus tous les députés UDF depuis toujours. 46 départements français sont cogérés par l'UDF et l'UMP. À la base, les vieilles alliances ne peuvent pas se dissoudre aussi rapidement, le temps d'une présidentielle. On voit mal, par exemple, comment un député européen UDF comme Jean-Louis Bourlange pourrait se rallier du jour au lendemain à Ségolène Royal.
À terme, François Bayrou a déjà évoqué la formation d'un grand parti démocrate à l'américaine. Mais il faudrait pour cela un échec cuisant de Ségolène Royal au premier tour, qui ferait éclater le Parti socialiste, afin que ses élites, depuis longtemps converties à l'idée du marché, rompent avec la gauche du parti. En attendant, au pouvoir ou dans l'opposition, François Bayrou est le seul candidat à peu près certain de sortir gagnant de cette élection.
Correspondant du Devoir à Paris
Mais il y a un titre que François Bayrou a déjà conquis et que personne ne lui conteste. C'est celui du candidat le plus sympathique. Il est accueilli partout avec plaisir et simplicité. Entre la madone et le batailleur de ruelles, il fait figure de bon père de famille. «Ça fait toute une différence!», m'a glissé en soupirant le président d'une grande entreprise d'État qui recevait une heure plus tôt Nicolas Sarkozy. Là où Sarkozy provoque stress et nervosité (sinon la colère), là où Royal maintient toujours une distance un peu froide, Bayrou semble agile comme un poisson dans l'eau. Il serre la main de tous avec le plaisir évident de celui qui est toujours heureux de rencontrer un électeur. Il est intarissable et vous raconte soudain l'histoire de ses parents qui ont fait fortune aux États-Unis, sans oublier ceux qui se sont installés en Turquie. Pour peu, on le sentirait à l'aise dans une cabane à sucre et un club de l'âge d'or.
Ces jours-ci, François Bayrou parcourt allégrement les banlieues françaises avec l'ancien ministre d'origine maghrébine Azouz Begag, qui vient de publier un pamphlet décapant contre son ancien collègue de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy. Alors qu'il plafonne dans les sondages, le candidat centriste achèvera cette campagne dans de grandes assemblées populaires à Paris et à Rouen, histoire d'entretenir l'impression que sa montée fulgurante des dernières semaines se poursuit et même s'amplifie.
Depuis trois mois, cet éleveur de chevaux dans les Pyrénées, agrégé de lettres classiques et spécialiste d'Henri IV, se promène dans le pays en clamant que les gens en ont assez du clivage gauche-droite. Bref, il veut faire comme le bon roi gascon: réconcilier la France. Les historiens auront tôt fait de déceler chez lui ce vieux fond catholique qui s'est longtemps opposé à la rupture que préconisait la gauche communiste. «Comme c'est maintenant Nicolas Sarkozy qui propose la rupture, les centristes sont partis en guerre contre lui», dit le politologue Richard Robert, auteur d'une des rares études sur François Bayrou, La Possibilité d'un centre (Michalon).
Il faut dire que Nicolas Sarkozy s'est construit un tel monopole à droite depuis quelques années que l'arrivée de François Bayrou est apparue comme une surprise. Pourtant, sous la Ve République, l'élection présidentielle a presque toujours comporté un second violon de droite. Ce fut Édouard Balladur en 1995, Raymond Barre en 1988, Jacques Chirac en 1981, Jacques Chaban-Delmas en 1974 et Alain Poher en 1969. Les spécialistes reconnaissent d'ailleurs dans François Bayrou ce que l'historien René Rémond appelait la droite girondine et orléaniste, distincte de la droite napoléonienne (associée à Nicolas Sarkozy) et de la droite dite réactionnaire et légitimiste (représentée par Jean-Marie Le Pen).
Au-delà de sa critique des «vieux» partis, que propose au juste François Bayrou? «Pour l'instant, il est plus populaire pour ce qu'il ne promet pas que pour ce qu'il promet, dit Richard Robert. Il joue sur la lassitude des Français envers les partis. Après Chirac et Mitterrand, les électeurs sont fatigués des promesses non tenues. François Bayrou n'a donc pas vraiment besoin d'en faire.»
Sa proposition économique phare, qui consiste à éliminer les charges sociales pendant cinq ans pour chaque entreprise qui crée deux nouveaux emplois, a beau être plébiscitée par les PME, elle n'a pas enthousiasmé les économistes, qui n'y voient qu'un effet d'aubaine sans conséquence sur l'emploi. «C'est une rustine sur une jambe de bois», avoue Richard Robert.
Le candidat centriste a aussi soigneusement évité de se mouiller sur un certain nombre de grandes questions. Il a gardé le silence sur le «contrat nouvelle embauche», destiné à alléger les conditions d'embauche et que Ségolène Royal veut abolir. Même chose pour le financement de la santé, où Nicolas Sarkozy souhaite introduire un seuil annuel sous lequel le malade devrait assumer tous ses frais.
Richard Robert compare le projet de l'UDF à celui de Lionel Jospin en 1993, alors que les socialistes n'avaient aucune chance et n'avaient donc pas pris le temps de développer un véritable programme. À l'exception de son insistance sur la dette — qui permet de ne pas trop promettre — et sur la réforme de la Constitution, on y trouve assez peu de propositions concrètes.
Qu'importe, au fond, puisque François Bayrou n'a pas besoin de l'emporter au premier tour pour apparaître comme un gagnant. S'il bat de justesse Ségolène Royal au premier tour, il sera automatiquement dans la position du favori au second tour, disent les sondages. Sinon, il sera de toute façon en position de négocier chèrement son appui aux socialistes.
«Les murs de Berlin qui existaient depuis des décennies sont en train de se fissurer», clamait cette semaine François Bayrou devant la proposition formulée par Michel Rocard. L'ancien premier ministre socialiste a mis dans l'embarras son propre camp en proposant immédiatement un pacte de désistement entre socialistes et centristes. «Pour la première fois depuis 30 ans, le parti de François Bayrou ne récuse pas la gauche réformatrice. Saisissons cette chance», a ajouté l'ancien ministre socialiste de la Santé, Bernard Kouchner, suivi de près par son ancien collègue de l'Éducation, Claude Allègre. La proposition a officiellement été rejetée par les états-majors des deux partis. Mais elle fait saliver les centristes. On a aussi appris que Ségolène Royal avait chargé un de ses proches, Jean-Pierre Mignard, de préparer pour le 22 avril au soir un texte s'adressant directement aux électeurs de François Bayrou. La proposition Rocard met une fois de plus François Bayrou au centre du jeu politique.
Il n'est donc pas impossible que celui-ci, s'il arrive troisième au premier tour, invite ses électeurs à voter socialiste au second. Surtout si la candidate socialiste lui offrait sur un plateau d'argent un premier ministre comme Dominique Strauss-Kahn, dont il a lui-même déjà rêvé tout haut. «Je ne rentrerai pas au bercail», a déclaré le candidat centriste, qui soutient depuis des semaines que sa vision du monde est incompatible avec le «projet de société violente» qu'incarnerait Nicolas Sarkozy. Pour le psychanalyste Gérard Miller, «Bayrou utilise souvent des mots très forts. Il est en guerre. C'est Astérix. C'est lui qui veut empêcher que toute la Gaulle soit UMP».
«Le programme de Bayrou n'est pas du tout incompatible avec celui de Ségolène Royal», confirme Richard Robert. Mais le mot d'ordre sera-t-il suivi? Certainement pas par tous les cadres de l'appareil du parti et du groupe parlementaire. On peut s'attendre à ce qu'une partie des électeurs UDF reste campée à droite, là où ont été élus tous les députés UDF depuis toujours. 46 départements français sont cogérés par l'UDF et l'UMP. À la base, les vieilles alliances ne peuvent pas se dissoudre aussi rapidement, le temps d'une présidentielle. On voit mal, par exemple, comment un député européen UDF comme Jean-Louis Bourlange pourrait se rallier du jour au lendemain à Ségolène Royal.
À terme, François Bayrou a déjà évoqué la formation d'un grand parti démocrate à l'américaine. Mais il faudrait pour cela un échec cuisant de Ségolène Royal au premier tour, qui ferait éclater le Parti socialiste, afin que ses élites, depuis longtemps converties à l'idée du marché, rompent avec la gauche du parti. En attendant, au pouvoir ou dans l'opposition, François Bayrou est le seul candidat à peu près certain de sortir gagnant de cette élection.
Correspondant du Devoir à Paris
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