La France pleure l'abbé Pierre
Photo : Agence France-Presse
L’abbé Pierre prenant la parole le 30 septembre 2004 lors de la pose de la première pierre des bâtiments destinés aux compagnons de la communauté d’Emmaüs, à Peltre, en France.
Paris — Le hasard aura voulu que l'abbé Pierre disparaisse trois semaines après que les tentes des sans-logis qui ont campé un mois sur les bords du canal Saint-Martin eurent braqué sur elles les caméras du monde entier. L'apôtre des miséreux et des mal-logés est décédé d'une infection pulmonaire tôt hier matin à l'hôpital du Val-de-Grâce où s'étaient réunis quelques-uns de ses proches. À 94 ans, le fondateur des disciples d'Emmaüs avait été hospitalisé quatre jours plus tôt pour une bronchite.
La disparition de ce défenseur infatigable des plus démunis a aussitôt ému toute la France. Peu avant midi, les cloches de Paris se sont mises à sonner. Dans tout le pays, on a réclamé des obsèques nationales. Un hommage national lui sera rendu vendredi, et une messe sera célébrée à l'église Notre-Dame. Le président Jacques Chirac a déclaré qu'il était «bouleversé d'apprendre le décès de l'abbé Pierre pour lequel il avait un immense respect et une profonde affection [...]. Il représentera toujours l'esprit de la révolte contre la misère, la souffrance, l'injustice et la force de la solidarité». Les deux hommes s'étaient croisés deux semaines plus tôt alors que l'abbé Pierre, qui sortait peu depuis quelque temps, avait assisté à la cérémonie des voeux présidentiels à l'Élysée.
Toute la journée, des passants se sont recueillis devant l'hôpital du Val-de-Grâce dans la chapelle duquel sa dépouille sera exposée à partir de mercredi. Il sera enterré dans l'intimité à Esteville dans une communauté Emmaüs où il a vécu de 1992 à 1999. Les témoignages de sympathie ont littéralement submergé les télévisions et les radios qui n'ont parlé de rien d'autre durant toute la journée.
Véritable icône vivante, l'abbé Pierre représentera toujours pour les Français le célèbre appel de l'hiver de 1954, date à laquelle il s'était écrié à la radio: «Mes amis, au secours! Une femme vient de mourir gelée.» C'était l'époque ou les banlieues françaises ressemblaient à des bidonvilles d'Amérique latine. L'appel avait suscité une telle «insurrection de la bonté» qu'elle fit en quelques jours de son auteur la première star médiatique de l'aide humanitaire. Cinq ans plus tôt, ce frère mendiant de l'ordre des Capucins avait fondé une communauté de chiffonniers appelée les compagnons d'Emmaüs qui comptent aujourd'hui 350 communautés dans 41 pays, dont le Québec.
Longtemps avant les French Doctors et la mode de l'humanitaire, l'abbé Pierre affirmait sans hésiter: «Les médias existent, il serait idiot de ne pas les utiliser.» On ne compte plus ses «coups de gueule» en faveur des sans-le-sou: avec l'humoriste Coluche pour les Restos du coeur (dans les années 1980), contre les maires des grandes villes pour soutenir les squatters (1994), avec les expulsés de l'église Saint-Amboise à Paris (1996).
L'ancien ministre Bernard Kouchner, qui l'avait rencontré avant de fonder Médecins sans frontières, voit d'ailleurs en lui un précurseur. «Je suis vraiment heureux d'avoir à ma petite mesure appris la leçon de sa colère, de son illégalité lorsqu'il fallait, de son ingérence, de cette loi du tapage qu'il a inventée en 1954.»
Jusqu'à tout récemment encore, l'abbé Pierre était de toutes les manifestations pour le logement. Cet automne, malgré une santé précaire, on l'avait vu dans plusieurs assemblées. Avec sa voix chevrotante, il avait dénoncé les nouvelles dispositions légales permettant d'expulser les Tsiganes ainsi que les expulsions d'un squat d'immigrants à Cachan, au sud de Paris. Durant les années 1990, ce fils d'un industriel lyonnais avait arraché au commandant Cousteau le titre de personnalité la plus populaire de France. Titre que lui ravira, des années plus tard, le joueur de football Zinédine Zidane.
Issu d'une riche famille d'industriels de Lyon, Henri Grouès (l'abbé Pierre est son surnom de guerre) voulait être «missionnaire, marin ou brigand». Il a finalement côtoyé la mort toute sa vie. Dans la résistance d'abord, puis lors de six opérations entre 1954 et 1958. En 1963, il survit miraculeusement à un naufrage. Il souffrira ensuite de la maladie de Parkinson, de la diphtérie et sera victime d'un accident cardiaque en 1991. «Dès l'âge de 8 ans [lors du décès de son grand-père], disait-il, j'ai vécu dans l'impatience de la mort.» Celle-ci l'aura fait patienter 94 ans. «Le Bon Dieu se moque de moi. Y en a marre!», disait-il à tous ceux qui voulaient l'entendre.
La personnalité de l'abbé Pierre, agitateur social et provocateur, n'a pas évité les controverses. Intouchable à cause de son aura, il mit à plusieurs reprises Rome et l'Église dans l'embarras. En soutenant notamment le mariage des prêtres et l'usage du préservatif. Il connut une véritable traversée du désert lorsqu'en 1996 il se lança à la défense de son ami l'écrivain Roger Garaudy qui venait de publier un livre minimisant l'importance de l'holocauste. Il avoua ensuite n'avoir jamais lu le livre. En 1992, il refusa la légion d'honneur, pour finalement accepter de la porter en 2001. Plus récemment, dans une biographie, il confia au journaliste Bernard Violet avoir dans sa jeunesse éprouvé une attirance sexuelle pour un jeune homme.
Venu en 2004 au Québec, l'abbé Pierre y a même enregistré un disque intitulé Avant de partir. Il a reçu l'ordre national du Québec en 1995.
Interrogé par le Nouvel Observateur, le philosophe Paul Thibaud voit dans l'abbé Pierre «le meilleur représentant d'un universalisme naïf. Il est un rappel du christianisme tel qu'il est admis dans une société sécularisée, un christianisme idéal pas toujours reconnu dans l'Église et qui repose essentiellement sur la charité.»
À la fin de sa vie, l'abbé Pierre en a finalement eu assez des projecteurs. Il se disait «las de tout ce qui m'a mis en spectacle».
Correspondant du Devoir à Paris
La disparition de ce défenseur infatigable des plus démunis a aussitôt ému toute la France. Peu avant midi, les cloches de Paris se sont mises à sonner. Dans tout le pays, on a réclamé des obsèques nationales. Un hommage national lui sera rendu vendredi, et une messe sera célébrée à l'église Notre-Dame. Le président Jacques Chirac a déclaré qu'il était «bouleversé d'apprendre le décès de l'abbé Pierre pour lequel il avait un immense respect et une profonde affection [...]. Il représentera toujours l'esprit de la révolte contre la misère, la souffrance, l'injustice et la force de la solidarité». Les deux hommes s'étaient croisés deux semaines plus tôt alors que l'abbé Pierre, qui sortait peu depuis quelque temps, avait assisté à la cérémonie des voeux présidentiels à l'Élysée.
Toute la journée, des passants se sont recueillis devant l'hôpital du Val-de-Grâce dans la chapelle duquel sa dépouille sera exposée à partir de mercredi. Il sera enterré dans l'intimité à Esteville dans une communauté Emmaüs où il a vécu de 1992 à 1999. Les témoignages de sympathie ont littéralement submergé les télévisions et les radios qui n'ont parlé de rien d'autre durant toute la journée.
Véritable icône vivante, l'abbé Pierre représentera toujours pour les Français le célèbre appel de l'hiver de 1954, date à laquelle il s'était écrié à la radio: «Mes amis, au secours! Une femme vient de mourir gelée.» C'était l'époque ou les banlieues françaises ressemblaient à des bidonvilles d'Amérique latine. L'appel avait suscité une telle «insurrection de la bonté» qu'elle fit en quelques jours de son auteur la première star médiatique de l'aide humanitaire. Cinq ans plus tôt, ce frère mendiant de l'ordre des Capucins avait fondé une communauté de chiffonniers appelée les compagnons d'Emmaüs qui comptent aujourd'hui 350 communautés dans 41 pays, dont le Québec.
Longtemps avant les French Doctors et la mode de l'humanitaire, l'abbé Pierre affirmait sans hésiter: «Les médias existent, il serait idiot de ne pas les utiliser.» On ne compte plus ses «coups de gueule» en faveur des sans-le-sou: avec l'humoriste Coluche pour les Restos du coeur (dans les années 1980), contre les maires des grandes villes pour soutenir les squatters (1994), avec les expulsés de l'église Saint-Amboise à Paris (1996).
L'ancien ministre Bernard Kouchner, qui l'avait rencontré avant de fonder Médecins sans frontières, voit d'ailleurs en lui un précurseur. «Je suis vraiment heureux d'avoir à ma petite mesure appris la leçon de sa colère, de son illégalité lorsqu'il fallait, de son ingérence, de cette loi du tapage qu'il a inventée en 1954.»
Jusqu'à tout récemment encore, l'abbé Pierre était de toutes les manifestations pour le logement. Cet automne, malgré une santé précaire, on l'avait vu dans plusieurs assemblées. Avec sa voix chevrotante, il avait dénoncé les nouvelles dispositions légales permettant d'expulser les Tsiganes ainsi que les expulsions d'un squat d'immigrants à Cachan, au sud de Paris. Durant les années 1990, ce fils d'un industriel lyonnais avait arraché au commandant Cousteau le titre de personnalité la plus populaire de France. Titre que lui ravira, des années plus tard, le joueur de football Zinédine Zidane.
Issu d'une riche famille d'industriels de Lyon, Henri Grouès (l'abbé Pierre est son surnom de guerre) voulait être «missionnaire, marin ou brigand». Il a finalement côtoyé la mort toute sa vie. Dans la résistance d'abord, puis lors de six opérations entre 1954 et 1958. En 1963, il survit miraculeusement à un naufrage. Il souffrira ensuite de la maladie de Parkinson, de la diphtérie et sera victime d'un accident cardiaque en 1991. «Dès l'âge de 8 ans [lors du décès de son grand-père], disait-il, j'ai vécu dans l'impatience de la mort.» Celle-ci l'aura fait patienter 94 ans. «Le Bon Dieu se moque de moi. Y en a marre!», disait-il à tous ceux qui voulaient l'entendre.
La personnalité de l'abbé Pierre, agitateur social et provocateur, n'a pas évité les controverses. Intouchable à cause de son aura, il mit à plusieurs reprises Rome et l'Église dans l'embarras. En soutenant notamment le mariage des prêtres et l'usage du préservatif. Il connut une véritable traversée du désert lorsqu'en 1996 il se lança à la défense de son ami l'écrivain Roger Garaudy qui venait de publier un livre minimisant l'importance de l'holocauste. Il avoua ensuite n'avoir jamais lu le livre. En 1992, il refusa la légion d'honneur, pour finalement accepter de la porter en 2001. Plus récemment, dans une biographie, il confia au journaliste Bernard Violet avoir dans sa jeunesse éprouvé une attirance sexuelle pour un jeune homme.
Venu en 2004 au Québec, l'abbé Pierre y a même enregistré un disque intitulé Avant de partir. Il a reçu l'ordre national du Québec en 1995.
Interrogé par le Nouvel Observateur, le philosophe Paul Thibaud voit dans l'abbé Pierre «le meilleur représentant d'un universalisme naïf. Il est un rappel du christianisme tel qu'il est admis dans une société sécularisée, un christianisme idéal pas toujours reconnu dans l'Église et qui repose essentiellement sur la charité.»
À la fin de sa vie, l'abbé Pierre en a finalement eu assez des projecteurs. Il se disait «las de tout ce qui m'a mis en spectacle».
Correspondant du Devoir à Paris
- » religion,
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- pauvreté,
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