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La France pleure l'abbé Pierre

Christian Rioux   23 janvier 2007  Europe
L’abbé Pierre prenant la parole le 30 septembre 2004 lors de la pose de la première pierre des bâtiments destinés aux compagnons de la communauté d’Emmaüs, à Peltre, en France.
Photo : Agence France-Presse
L’abbé Pierre prenant la parole le 30 septembre 2004 lors de la pose de la première pierre des bâtiments destinés aux compagnons de la communauté d’Emmaüs, à Peltre, en France.
Paris — Le hasard aura voulu que l'abbé Pierre disparaisse trois semaines après que les tentes des sans-logis qui ont campé un mois sur les bords du canal Saint-Martin eurent braqué sur elles les caméras du monde entier. L'apôtre des miséreux et des mal-logés est décédé d'une infection pulmonaire tôt hier matin à l'hôpital du Val-de-Grâce où s'étaient réunis quelques-uns de ses proches. À 94 ans, le fondateur des disciples d'Emmaüs avait été hospitalisé quatre jours plus tôt pour une bronchite.

La disparition de ce défenseur infatigable des plus démunis a aussitôt ému toute la France. Peu avant midi, les cloches de Paris se sont mises à sonner. Dans tout le pays, on a réclamé des obsèques nationales. Un hommage national lui sera rendu vendredi, et une messe sera célébrée à l'église Notre-Dame. Le président Jacques Chirac a déclaré qu'il était «bouleversé d'apprendre le décès de l'abbé Pierre pour lequel il avait un immense respect et une profonde affection [...]. Il représentera toujours l'esprit de la révolte contre la misère, la souffrance, l'injustice et la force de la solidarité». Les deux hommes s'étaient croisés deux semaines plus tôt alors que l'abbé Pierre, qui sortait peu depuis quelque temps, avait assisté à la cérémonie des voeux présidentiels à l'Élysée.

Toute la journée, des passants se sont recueillis devant l'hôpital du Val-de-Grâce dans la chapelle duquel sa dépouille sera exposée à partir de mercredi. Il sera enterré dans l'intimité à Esteville dans une communauté Emmaüs où il a vécu de 1992 à 1999. Les témoignages de sympathie ont littéralement submergé les télévisions et les radios qui n'ont parlé de rien d'autre durant toute la journée.

Véritable icône vivante, l'abbé Pierre représentera toujours pour les Français le célèbre appel de l'hiver de 1954, date à laquelle il s'était écrié à la radio: «Mes amis, au secours! Une femme vient de mourir gelée.» C'était l'époque ou les banlieues françaises ressemblaient à des bidonvilles d'Amérique latine. L'appel avait suscité une telle «insurrection de la bonté» qu'elle fit en quelques jours de son auteur la première star médiatique de l'aide humanitaire. Cinq ans plus tôt, ce frère mendiant de l'ordre des Capucins avait fondé une communauté de chiffonniers appelée les compagnons d'Emmaüs qui comptent aujourd'hui 350 communautés dans 41 pays, dont le Québec.

Longtemps avant les French Doctors et la mode de l'humanitaire, l'abbé Pierre affirmait sans hésiter: «Les médias existent, il serait idiot de ne pas les utiliser.» On ne compte plus ses «coups de gueule» en faveur des sans-le-sou: avec l'humoriste Coluche pour les Restos du coeur (dans les années 1980), contre les maires des grandes villes pour soutenir les squatters (1994), avec les expulsés de l'église Saint-Amboise à Paris (1996).

L'ancien ministre Bernard Kouchner, qui l'avait rencontré avant de fonder Médecins sans frontières, voit d'ailleurs en lui un précurseur. «Je suis vraiment heureux d'avoir à ma petite mesure appris la leçon de sa colère, de son illégalité lorsqu'il fallait, de son ingérence, de cette loi du tapage qu'il a inventée en 1954.»

Jusqu'à tout récemment encore, l'abbé Pierre était de toutes les manifestations pour le logement. Cet automne, malgré une santé précaire, on l'avait vu dans plusieurs assemblées. Avec sa voix chevrotante, il avait dénoncé les nouvelles dispositions légales permettant d'expulser les Tsiganes ainsi que les expulsions d'un squat d'immigrants à Cachan, au sud de Paris. Durant les années 1990, ce fils d'un industriel lyonnais avait arraché au commandant Cousteau le titre de personnalité la plus populaire de France. Titre que lui ravira, des années plus tard, le joueur de football Zinédine Zidane.

Issu d'une riche famille d'industriels de Lyon, Henri Grouès (l'abbé Pierre est son surnom de guerre) voulait être «missionnaire, marin ou brigand». Il a finalement côtoyé la mort toute sa vie. Dans la résistance d'abord, puis lors de six opérations entre 1954 et 1958. En 1963, il survit miraculeusement à un naufrage. Il souffrira ensuite de la maladie de Parkinson, de la diphtérie et sera victime d'un accident cardiaque en 1991. «Dès l'âge de 8 ans [lors du décès de son grand-père], disait-il, j'ai vécu dans l'impatience de la mort.» Celle-ci l'aura fait patienter 94 ans. «Le Bon Dieu se moque de moi. Y en a marre!», disait-il à tous ceux qui voulaient l'entendre.

La personnalité de l'abbé Pierre, agitateur social et provocateur, n'a pas évité les controverses. Intouchable à cause de son aura, il mit à plusieurs reprises Rome et l'Église dans l'embarras. En soutenant notamment le mariage des prêtres et l'usage du préservatif. Il connut une véritable traversée du désert lorsqu'en 1996 il se lança à la défense de son ami l'écrivain Roger Garaudy qui venait de publier un livre minimisant l'importance de l'holocauste. Il avoua ensuite n'avoir jamais lu le livre. En 1992, il refusa la légion d'honneur, pour finalement accepter de la porter en 2001. Plus récemment, dans une biographie, il confia au journaliste Bernard Violet avoir dans sa jeunesse éprouvé une attirance sexuelle pour un jeune homme.

Venu en 2004 au Québec, l'abbé Pierre y a même enregistré un disque intitulé Avant de partir. Il a reçu l'ordre national du Québec en 1995.

Interrogé par le Nouvel Observateur, le philosophe Paul Thibaud voit dans l'abbé Pierre «le meilleur représentant d'un universalisme naïf. Il est un rappel du christianisme tel qu'il est admis dans une société sécularisée, un christianisme idéal pas toujours reconnu dans l'Église et qui repose essentiellement sur la charité.»

À la fin de sa vie, l'abbé Pierre en a finalement eu assez des projecteurs. Il se disait «las de tout ce qui m'a mis en spectacle».

Correspondant du Devoir à Paris
L’abbé Pierre prenant la parole le 30 septembre 2004 lors de la pose de la première pierre des bâtiments destinés aux compagnons de la communauté d’Emmaüs, à Peltre, en France. L’abbé Pierre rendant visite à une famille de sans-abri à Paris pendant le redoutable hiver 1954.
 






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  • Sylvie Provost
    Inscrite
    mardi 23 janvier 2007 06h32
    Parade d'hypocrisie...
    « Nous verrons défiler les grands de ce monde, des politiciens, des vedettes, et autres personnalités publiques, pour qui ce sera une obligation, un devoir, une occasion de paraître, et seulement quelques-uns seront sincères... Les grands de ce monde qui seront présents ont-ils fait quelque chose pour aider l'abbé Pierre de son vivant quand il se battait pour les sans-abri, pour les miséreux? L'abbé Pierre disparaît mais les problèmes restent. Que feront-ils lorsque les obsèques seront terminées? Qui va reprendre le flambeau? Les politiciens? Les prêtres? Les vedettes? Des pauvres, il y en a partout, et de plus en plus... Des abbés Pierre, il en faudrait des milliers... Qui a le pouvoir de changer les choses sinon les élus politiques? Des promesses de combattre la pauvreté fusent à chaque campagne électorale mais ensuite? ... »

  • marcel vinet
    Inscrit
    mardi 23 janvier 2007 07h42
    Un grand homme est mort
    « Je lui souhaite le plus beau des paradis »

  • Pierre Tremblay
    Inscrit
    mardi 23 janvier 2007 09h12
    Foi et amour
    « Il faut féliciter Mme Denise Bombardier qui commentait hier sur les ondes de TVA la vie de l'Abbé Pierre en la liant à ses sources vives: la Foi et l'Amour. »

  • Pierre Samuel
    Abonné
    mardi 23 janvier 2007 10h53
    Les "saints véritables"!
    « Je ne suis pas croyant, mais des clercs comme l'abbé Pierre et plus près de nous le père Emmett Johns ("Pops") ont toujours eu ma plus grande admiration par leur authenticité: joindre la parole à l'acte! »

  • Philippe Champagne
    Inscrit
    mardi 23 janvier 2007 16h33
    UN MODÈLE POUR MOI
    « Je me joins aux propos de Sylvie Provost pour moi aussi donner un gros Oui à sa réflexion.

    Comme prêtre-ouvrier moi-même, Henri Grouès a toujours été une inspiration de ma vie.

    Le seul épisode ayant précédé son devoir de se taire, imposé par le pape précédent au petit homme, en 1996, où il prend la part de son ami écrivain Roger Garaudy sans avoir lu son livre minimisant l'holocauste, n'a fait que renforcer l'idée que je m'étais faite moi-même de l'amitié, une fidélité à toute épreuve: à son Dieu, aux exclus, à ses amis, à lui-même. »

  • BOUTIN SOPHYE
    Inscrite
    dimanche 28 janvier 2007 13h58
    ICI AUSSI A QUEBEC DES JEUNES ONT FROID ET FAIN ET ILS DORMENT DEHORS EN PLEIN HIVERS
    « le 27 janvier, 2007 à 1:20 SOPHYE MAISON EMMANUEL écrit: |MERCI ABBE PIERRE COMME TOI NOUS ESSAYONS DE FAIRE NOTRE PART POUR DENONCER ET AIDER CEUX QUI SONT PLUS MAL LOTIS QUE NOUS ET CELA EST BIEN VRAI QU IL N Y A QUE LES PAUVRES QUI AIDENT LES PAUVRES
    COMME L ABBE PIERRE NOUS ICI A QUEBEC NOUS AIDONS LES PLUS DEMUNIS QUI DES LA DEUXIEME SEMAINE DU MOIS N ONT PLUS RIEN POUR MANGER NOUS AVONS MIS NOS PAS DANS SES PAS
    JE DENONCERAI ICI ET POUR CELA NOUS SUIVONS SON EXEMPLE LE CURE DE L EGLISE SAINT ROCK DE QUEBEC QUI NOUS REFUSE L OUVERTURE DU PORTIQUE DE L EGLISE NOTRE DAME DE JACQUES CARTIER POUR NOUS PERMETTRE DE FAIRE LA DISTRIBUTION DE NOURRITURE AUX PLUS DEMUNIS QUE NOUS FAISONS ACTUELLEMENT DEVANT CETTE EGLISE DANS LA RUE PAR TOUT LES TEMPS EN PRETEXTANT QUE CELA VAS LUI PRENDRE DU MONDE ECT....ET TOUTE SORTE D EXCUSES QUI POUR NOUS N EN SONT PAS JUSTE POUR NOUS DIRE NON NOUS LUI DEMANDIONS JUSTE L OUVERTURE DU PORTIQUE PENDANT LA DISTRIBUTION
    HIER D AILLEURS IL FAISAIT -34 DEGRES ET NOUS ETIONS FIDELES AU POSTE MALGRES LE FROID JE PEUX VOUS DIRE QUE LES SANDWISHS GELAIENT DANS LA BOITE
    NOUS PORTONS AUSSI DE LA SOUPE ET DU CAFE AINSI QUE DES DESSERTS POUR DES GENS QUI N EN MANGENT PAS SOUVENT NOUS NOUS AIMERIONS FAIRE PLUS ET OUVRIR UNE MAISON POUR LES SANS ABRI DE 18 A 30 ANS GARCONS ET FILLES POUR LEUR REDONNER L ESPOIR PERDU
    NOTRE DEVISE EST CE QUE VOUS AVEZ FAIT AU PLUS PETITS DE MES FRERES C EST A MOI QUE VOUS L AVEZ FAIT »

  • Christian Tallon
    Inscrit
    lundi 29 janvier 2007 13h26
    L'hypocrisie-sincérité des français
    « Que les français aient été sincèrement affectés de la disparition de l'Abbé Pierre, figure la plus populaire sondage après sondage, depuis des années, qui n'en serait pas persuadé.

    Ce qui est étrange, c'est la déconnection entre l'homme et son combat pour les sans-logis, dont la majorité de la population française se fiche. 25 personnes sont déjà mortes de froid cet hiver dans l'indifférence (on oserait presque dire la routine) générale.

    C'est aimer Zidane sans le foot, Trintignant sans le cinéma, la mer sans l'eau, Nelligan sans la poésie (que le lecteur complète la liste ...)

    On distribue, suite à une bonne intention venue de quelque supérieur hiérarchique des agendas aux SDF avec la déclaration universelle des droits de l'Homme dans les premières pages, à ceux-mêmes qui chaque jour constatent qu'aucun de ses articles n'est respecté.

    Un sans-logi en France meurt en moyenne à 47 ans soit un taux voisin de l'Afrique. Tout ceci est d'une hypocrisie remarquable. »

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