25e anniversaire de la grève de la faim en Irlande du Nord - Des commémorations sous le signe de la controverse
13 septembre 2006
Europe
Il y a 25 ans cette année mouraient des suites d'une grève de la faim dix prisonniers républicains, dont Bobby Sands, le meneur du mouvement. Pour souligner ce triste anniversaire, de nombreuses commémorations ont eu ou auront lieu cette année en Irlande du Nord, en République d'Irlande.
Contrairement à ce qu'on pourrait attendre, ces commémorations ne rassemblent pas la communauté républicaine mais la divisent. En effet, partisans et opposants des accords du Vendredi Saint (qui prévoient un partage des pouvoirs politiques entre catholiques et protestants) s'accusent mutuellement de récupérer l'événement à des fins partisanes.
Pour les partisans de ces accords — dont le Sinn Féin dirigé par Gerry Adams —, les grévistes, s'ils étaient encore en vie, auraient tous donné leur appui à cette entente politique. C'est passer sous silence le fait que trois des dix grévistes n'étaient pas membres de l'IRA mais de l'INLA (Irish National Liberation Army), bras armé de l'IRSP (Irish Republican and Socialist Party), parti qui s'est opposé aux accords.
De leur côté, les opposants aux accords accusent les dirigeants du Sinn Féin d'avoir trahi la cause pour laquelle les grévistes ont donné leur vie. Selon eux, les accords du Vendredi Saint ne répondent pas aux attentes traditionnelles des républicains puisqu'ils ne garantissent pas la réunification de l'Irlande, maintiennent la présence britannique en Ulster et accordent un droit de veto aux protestants sur l'avenir de l'Irlande du Nord. Comme le souligne la soeur de Bobby Sands: «Mon frère n'est pas mort pour ça.»
Visées électoralistes
Mais pourquoi les grévistes sont-ils morts, au juste? Avant d'examiner ce qui est à l'origine du sacrifice des dix volontaires républicains, il faut souligner qu'un autre élément s'ajoute aux controverses entourant les commémorations du 25e anniversaire de cette grève de la faim.
Depuis un an, Gerry Adams et ses proches sont sur la défensive. Richard O'Ware, qui était un des porte-parole des prisonniers républicains à la prison de Maze, où se déroulait la grève de la faim, affirme dans un livre, The Blanket Men, que la mort des six derniers grévistes était inutile puisque le gouvernement britannique avait présenté une offre intéressante afin de dénouer la crise.
Selon O'Rawe, cette offre aurait cependant été refusée par Gerry Adams, alors vice-président du Sinn Féin et principal négociateur lors de la grève de la faim, sans que les grévistes aient eu vent de l'entente. O'Rawe croit que des visées électoralistes seraient la cause de ce refus.
Au cours des différentes commémorations, de nombreuses voix se sont fait entendre pour demander que vérité soit faite sur cette question. Jusqu'à présent, Gerry Adams et son clan n'ont pas réussi à démentir de façon satisfaisante les dires de O'Rawe.
Politique d'internement
Pour comprendre la grève de la faim de 1981, il faut remonter à l'année 1971. Le 9 août de cette année-là, le gouvernement nord-irlandais, fort de l'autorisation du gouvernement britannique, mit en place l'internement administratif afin d'empêcher l'IRA de se réorganiser. Inutile de préciser que cette mesure visait principalement la communauté catholique d'Irlande du Nord.
Refusant d'être considérées comme des criminelles, les personnes arrêtées entreprirent une grève de la faim au milieu de l'année 1972. Par ce geste, elles voulaient obtenir le statut de prisonnier politique. Ayant repris la gouverne de l'Irlande du Nord depuis mars 1972 en raison de la crise provoquée par le Bloody Sunday (30 janvier 1972), le gouvernement britannique accorda aux prisonniers le Special Category Status (qui équivaut au statut de prisonnier politique sans toutefois lui en donner le nom) afin de prévenir la mort des grévistes et d'éviter que l'opinion nationale et internationale se retourne contre lui.
À la fin de l'année 1975, conscient de l'échec de la politique d'internement, le gouvernement britannique décida d'y mettre fin et de ne plus accorder le Special Category Status aux nouveaux prisonniers. Toute personne condamnée pour crime de nature politique après le 1er mars 1976 n'aurait plus droit au statut spécial auparavant accordé aux prisonniers. Cette nouvelle mesure déclencha une lutte en prison qui allait connaître son point culminant lors de la grève de la faim de 1981.
Nus dans leur cellule
N'acceptant pas d'être considérés comme des criminels, les républicains condamnés et emprisonnés après le 1er mars 1976 refusèrent de porter l'uniforme carcéral. Pour cette raison, ils furent laissés nus dans leur cellule avec une seule couverture pour vêtement. Ce fut le début du blanket protest.
En 1978, la situation se détériora. Victimes de brutalités de la part des gardiens, confinés à leur cellule et privés d'accès aux toilettes, les prisonniers républicains décidèrent de recouvrir de leurs excréments les murs de leur cellule. La grève de l'hygiène (dirty protest) prenait le relais du blanket protest.
Malgré les horribles conditions dans lesquelles étaient détenus les prisonniers républicains, la situation dans les prisons demeurait peu connue du grand public et n'arrivait pas à faire céder le gouvernement britannique. Dans le but de mettre fin à l'impasse, les prisonniers républicains décidèrent d'entreprendre une grève de la faim.
C'est ainsi que le 27 octobre 1980, sept volontaires entreprirent une première grève de la faim visant à obtenir satisfaction à cinq revendications (le droit de porter des vêtements civils, le droit d'association, l'exemption du travail carcéral, le droit de recevoir lettres et visites ainsi que le rétablissement intégral des remises de peine). Cette grève se termina 53 jours plus tard, le 8 décembre, sans résultat concret.
Jusqu'au bout
Ce premier échec ne découragea pas les prisonniers républicains. Ils décidèrent d'entreprendre une nouvelle grève de la faim à partir du 1er mars 1981, cinquième anniversaire du retrait du statut de prisonnier politique. Cette fois-ci, il n'était pas question pour les prisonniers de mettre fin à la grève sans obtenir satisfaction, peu importe le prix à payer. Bobby Sands, le leader du mouvement, entra le premier en grève et fut suivi, à intervalle régulier, par des volontaires de l'IRA et de l'INLA.
Dès le début de cette seconde grève, la lutte s'annonçait difficile. Thatcher n'affichait aucune ouverture à l'endroit des grévistes et affirmait n'être nullement intéressée à négocier avec des «criminels». Ne pouvant toutefois faire fi des pressions internationales, elle menait des négociations secrètes avec les républicains. Ces négociations ne pouvaient toutefois garantir la vie aux grévistes. Plusieurs s'inquiétaient, la santé de Bobby Sands se détériorait rapidement.
Voulant éviter la mort de Sands, les républicains décidèrent de présenter sa candidature à des élections partielles. Contre toute attente, il fut élu député le 9 avril. L'espoir était revenu dans le camp républicain; on croyait bien que le Parlement britannique ne pouvait laisser mourir un des siens. Malheureusement, Bobby Sands décéda le 5 mai après 66 jours de grève de la faim.
Ce décès ne modifia en rien la détermination des grévistes. Neuf autres volontaires décédèrent avant que la grève ne soit levée, le 3 octobre 1981. Deux semaines plus tard, le gouvernement britannique accéda à certaines des demandes des grévistes.
Aujourd'hui
Au-delà des cinq demandes, il ne fait aucun doute que les prisonniers républicains ont entrepris cette grève parce qu'ils refusaient d'être étiquetés comme criminels et parce qu'ils croyaient au bien-fondé de leur combat de libération nationale.
Mais utiliser aujourd'hui le sacrifice de ces dix jeunes hommes pour faire avancer une cause politique ne leur rend pas justice. La situation en Irlande du Nord est loin d'être ce qu'elle était il y a 25 ans. Qui peut savoir ce qu'ils penseraient aujourd'hui?
Cependant, il devra y avoir des suites à ces commémorations. Pour ne pas perdre des appuis dans la communauté républicaine, Gerry Adams devra répondre aux graves allégations avancées par O'Rawe.
De leur côté, les opposants aux accords du Vendredi Saint ne peuvent pas se contenter d'accuser le chef du Sinn Féin de trahison et de se complaire dans la glorification des combats héroïques du passé. Ils ont le devoir de construire un mouvement qui leur permettra de participer de façon constructive à la vie politique de la société nord-irlandaise. Ils ne peuvent pas faire abstraction du fait que, malgré tout ce qu'on peut reprocher à Gerry Adams, il a eu le mérite de sortir les républicains d'une guerre qu'ils ne pouvaient pas gagner.
Contrairement à ce qu'on pourrait attendre, ces commémorations ne rassemblent pas la communauté républicaine mais la divisent. En effet, partisans et opposants des accords du Vendredi Saint (qui prévoient un partage des pouvoirs politiques entre catholiques et protestants) s'accusent mutuellement de récupérer l'événement à des fins partisanes.
Pour les partisans de ces accords — dont le Sinn Féin dirigé par Gerry Adams —, les grévistes, s'ils étaient encore en vie, auraient tous donné leur appui à cette entente politique. C'est passer sous silence le fait que trois des dix grévistes n'étaient pas membres de l'IRA mais de l'INLA (Irish National Liberation Army), bras armé de l'IRSP (Irish Republican and Socialist Party), parti qui s'est opposé aux accords.
De leur côté, les opposants aux accords accusent les dirigeants du Sinn Féin d'avoir trahi la cause pour laquelle les grévistes ont donné leur vie. Selon eux, les accords du Vendredi Saint ne répondent pas aux attentes traditionnelles des républicains puisqu'ils ne garantissent pas la réunification de l'Irlande, maintiennent la présence britannique en Ulster et accordent un droit de veto aux protestants sur l'avenir de l'Irlande du Nord. Comme le souligne la soeur de Bobby Sands: «Mon frère n'est pas mort pour ça.»
Visées électoralistes
Mais pourquoi les grévistes sont-ils morts, au juste? Avant d'examiner ce qui est à l'origine du sacrifice des dix volontaires républicains, il faut souligner qu'un autre élément s'ajoute aux controverses entourant les commémorations du 25e anniversaire de cette grève de la faim.
Depuis un an, Gerry Adams et ses proches sont sur la défensive. Richard O'Ware, qui était un des porte-parole des prisonniers républicains à la prison de Maze, où se déroulait la grève de la faim, affirme dans un livre, The Blanket Men, que la mort des six derniers grévistes était inutile puisque le gouvernement britannique avait présenté une offre intéressante afin de dénouer la crise.
Selon O'Rawe, cette offre aurait cependant été refusée par Gerry Adams, alors vice-président du Sinn Féin et principal négociateur lors de la grève de la faim, sans que les grévistes aient eu vent de l'entente. O'Rawe croit que des visées électoralistes seraient la cause de ce refus.
Au cours des différentes commémorations, de nombreuses voix se sont fait entendre pour demander que vérité soit faite sur cette question. Jusqu'à présent, Gerry Adams et son clan n'ont pas réussi à démentir de façon satisfaisante les dires de O'Rawe.
Politique d'internement
Pour comprendre la grève de la faim de 1981, il faut remonter à l'année 1971. Le 9 août de cette année-là, le gouvernement nord-irlandais, fort de l'autorisation du gouvernement britannique, mit en place l'internement administratif afin d'empêcher l'IRA de se réorganiser. Inutile de préciser que cette mesure visait principalement la communauté catholique d'Irlande du Nord.
Refusant d'être considérées comme des criminelles, les personnes arrêtées entreprirent une grève de la faim au milieu de l'année 1972. Par ce geste, elles voulaient obtenir le statut de prisonnier politique. Ayant repris la gouverne de l'Irlande du Nord depuis mars 1972 en raison de la crise provoquée par le Bloody Sunday (30 janvier 1972), le gouvernement britannique accorda aux prisonniers le Special Category Status (qui équivaut au statut de prisonnier politique sans toutefois lui en donner le nom) afin de prévenir la mort des grévistes et d'éviter que l'opinion nationale et internationale se retourne contre lui.
À la fin de l'année 1975, conscient de l'échec de la politique d'internement, le gouvernement britannique décida d'y mettre fin et de ne plus accorder le Special Category Status aux nouveaux prisonniers. Toute personne condamnée pour crime de nature politique après le 1er mars 1976 n'aurait plus droit au statut spécial auparavant accordé aux prisonniers. Cette nouvelle mesure déclencha une lutte en prison qui allait connaître son point culminant lors de la grève de la faim de 1981.
Nus dans leur cellule
N'acceptant pas d'être considérés comme des criminels, les républicains condamnés et emprisonnés après le 1er mars 1976 refusèrent de porter l'uniforme carcéral. Pour cette raison, ils furent laissés nus dans leur cellule avec une seule couverture pour vêtement. Ce fut le début du blanket protest.
En 1978, la situation se détériora. Victimes de brutalités de la part des gardiens, confinés à leur cellule et privés d'accès aux toilettes, les prisonniers républicains décidèrent de recouvrir de leurs excréments les murs de leur cellule. La grève de l'hygiène (dirty protest) prenait le relais du blanket protest.
Malgré les horribles conditions dans lesquelles étaient détenus les prisonniers républicains, la situation dans les prisons demeurait peu connue du grand public et n'arrivait pas à faire céder le gouvernement britannique. Dans le but de mettre fin à l'impasse, les prisonniers républicains décidèrent d'entreprendre une grève de la faim.
C'est ainsi que le 27 octobre 1980, sept volontaires entreprirent une première grève de la faim visant à obtenir satisfaction à cinq revendications (le droit de porter des vêtements civils, le droit d'association, l'exemption du travail carcéral, le droit de recevoir lettres et visites ainsi que le rétablissement intégral des remises de peine). Cette grève se termina 53 jours plus tard, le 8 décembre, sans résultat concret.
Jusqu'au bout
Ce premier échec ne découragea pas les prisonniers républicains. Ils décidèrent d'entreprendre une nouvelle grève de la faim à partir du 1er mars 1981, cinquième anniversaire du retrait du statut de prisonnier politique. Cette fois-ci, il n'était pas question pour les prisonniers de mettre fin à la grève sans obtenir satisfaction, peu importe le prix à payer. Bobby Sands, le leader du mouvement, entra le premier en grève et fut suivi, à intervalle régulier, par des volontaires de l'IRA et de l'INLA.
Dès le début de cette seconde grève, la lutte s'annonçait difficile. Thatcher n'affichait aucune ouverture à l'endroit des grévistes et affirmait n'être nullement intéressée à négocier avec des «criminels». Ne pouvant toutefois faire fi des pressions internationales, elle menait des négociations secrètes avec les républicains. Ces négociations ne pouvaient toutefois garantir la vie aux grévistes. Plusieurs s'inquiétaient, la santé de Bobby Sands se détériorait rapidement.
Voulant éviter la mort de Sands, les républicains décidèrent de présenter sa candidature à des élections partielles. Contre toute attente, il fut élu député le 9 avril. L'espoir était revenu dans le camp républicain; on croyait bien que le Parlement britannique ne pouvait laisser mourir un des siens. Malheureusement, Bobby Sands décéda le 5 mai après 66 jours de grève de la faim.
Ce décès ne modifia en rien la détermination des grévistes. Neuf autres volontaires décédèrent avant que la grève ne soit levée, le 3 octobre 1981. Deux semaines plus tard, le gouvernement britannique accéda à certaines des demandes des grévistes.
Aujourd'hui
Au-delà des cinq demandes, il ne fait aucun doute que les prisonniers républicains ont entrepris cette grève parce qu'ils refusaient d'être étiquetés comme criminels et parce qu'ils croyaient au bien-fondé de leur combat de libération nationale.
Mais utiliser aujourd'hui le sacrifice de ces dix jeunes hommes pour faire avancer une cause politique ne leur rend pas justice. La situation en Irlande du Nord est loin d'être ce qu'elle était il y a 25 ans. Qui peut savoir ce qu'ils penseraient aujourd'hui?
Cependant, il devra y avoir des suites à ces commémorations. Pour ne pas perdre des appuis dans la communauté républicaine, Gerry Adams devra répondre aux graves allégations avancées par O'Rawe.
De leur côté, les opposants aux accords du Vendredi Saint ne peuvent pas se contenter d'accuser le chef du Sinn Féin de trahison et de se complaire dans la glorification des combats héroïques du passé. Ils ont le devoir de construire un mouvement qui leur permettra de participer de façon constructive à la vie politique de la société nord-irlandaise. Ils ne peuvent pas faire abstraction du fait que, malgré tout ce qu'on peut reprocher à Gerry Adams, il a eu le mérite de sortir les républicains d'une guerre qu'ils ne pouvaient pas gagner.
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