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L'ombre de mai 68

Christian Rioux   17 mars 2006  Europe
Des centaines de milliers de lycéens et d’étudiants ont mené hier une démonstration de force contre le gouvernement français en manifestant dans la plupart des grandes villes de France contre le contrat-jeunes lors de défilés parfois émaillés
Photo : Agence France-Presse
Des centaines de milliers de lycéens et d’étudiants ont mené hier une démonstration de force contre le gouvernement français en manifestant dans la plupart des grandes villes de France contre le contrat-jeunes lors de défilés parfois émaillés
En France, il suffit que plusieurs dizaines d'étudiants se barricadent dans une université, déterrent quelques pavés et les lancent aux policiers antiémeute pour que l'ombre de mai 1968 se mette à planer sur la vie politique. Or tout cela s'est produit depuis le début de la semaine. Depuis un mois, les foules étudiantes ne cessent de défiler dans les principales villes de France. Hier soir, une quarantaine de policiers ont même été blessés — par des casseurs — près de la Sorbonne.

Mais là s'arrête la comparaison puisque la raison de la mobilisation qui s'étire depuis plusieurs semaines sans pour autant atteindre des sommets n'a rien à voir avec une quelconque révolte existentielle. On est loin de l'interdiction d'interdire. Ce qui ne signifie pas que les manifestations qui perdurent ne sont pas le symptôme d'un malaise profond.

En apparence, la cause de tout ce brouhaha est un simple amendement aux conditions d'embauche des jeunes. Chacun sait que la France souffre depuis 20 ans d'un chômage chronique qui baisse rarement sous les 10 % et qui affecte jusqu'à 27 % des moins de 30 ans.

Le gouvernement a donc tout naturellement songé à assouplir les conditions d'embauche. Au lieu de payer des pénalités astronomiques en cas de congédiement, les employeurs auront deux ans pour se faire une idée sur leur nouvel employé. Pendant ces deux années, l'employeur pourra aussi congédier le jeune sans devoir justifier cette décision devant un tribunal du travail, comme c'est le cas aujourd'hui.

N'importe quel Nord-Américain se demandera évidemment où est le problème. Il faut savoir que la France n'est pas que le royaume du chômage mais aussi celui de la sécurité d'emploi. Le rêve de la plupart des collégiens consiste souvent à rejoindre la cohorte des millions de fonctionnaires que compte le pays. Ceux-ci jouissent d'ailleurs de nombreux privilèges, à commencer par une plus grande facilité à décrocher un logement et une marge de crédit, etc., car ils jouissent justement d'une sécurité d'emploi à toute épreuve. Une grande partie de l'organisation sociale est fondée sur cette sécurité pourtant de plus en plus remise en question dans le secteur privé. Contrairement au Québec, où la sécurité d'emploi dans la grande entreprise est garantie par un fort taux de syndicalisation (35 %), il faut savoir qu'en France, les syndicats comptent pour quantité plus négligeable (8 %) qu'aux États-Unis (12 %). Seule la loi protège donc les employés.

En touchant à la sécurité d'emploi, Dominique de Villepin a donc d'abord égratigné un tabou. Mais il l'a aussi fait de la façon la plus maladroite qui soit.

D'abord, le premier ministre a agi «à la hussarde», comme il dit, sans aucune concertation. Pressé par la fin du mandat présidentiel et l'échéance électorale, ce candidat à la succession de Jacques Chirac a besoin de résultats rapides. Il a dont fait voter la loi sans s'embarrasser des commissions parlementaires et autres audiences publiques qu'aurait obligatoirement convoquées n'importe quel ministre québécois du Travail.

Même le chroniqueur d'un journal économique comme Les Échos, normalement sympathique à l'assouplissement des conditions de travail, dénonce l'action du gouvernement. «On se gausse ces jours-ci d'une citation prêtée à Dominique de Villepin selon laquelle la France aimerait être prise à la hussarde, écrit-il. On ne sait ce qu'il faut détester le plus dans cette pseudo-pensée, de sa vulgarité ou de son décalage radical par rapport aux attentes d'une société moderne. En imposant le CPE [contrat première embauche] sans aucune concertation préalable, le gouvernement a fait de la rue l'exutoire obligé de son jacobinisme.»

Sans s'en apercevoir, le premier ministre a de plus commis une autre bourde aux conséquences incalculables. Dorénavant, les moins de 26 ans et les plus de 25 ans auront des conditions d'embauche différentes et on pourra (pendant deux ans) plus facilement congédier un jeune qu'un vieux. Malgré des différences, la mesure fait penser aux célèbres clauses discriminatoires (dites «orphelin») qui permettaient auparavant aux employeurs québécois de réserver à certains travailleurs des conditions de travail moins avantageuses qu'à d'autres à partir du seul critère de la date d'embauche (en France, c'est l'âge qui fera la différence). Au Québec, un amendement apporté en 1999 à la Loi sur les normes du travail interdit cette pratique. Plusieurs spécialistes, dont ceux de l'OCDE, ont souligné que si la réforme française est vraiment nécessaire, elle devrait concerner tous les salariés sans discrimination.

Or la France est une société qui a depuis longtemps mal à sa jeunesse. Je connais peu de pays où les médias et l'élite rendent les jeunes responsables d'autant de maux: de la criminalité à l'analphabétisme en passant par la violence, la vulgarité et l'impolitesse. On n'imagine pas le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, traiter de «racaille» un politicien corrompu qui a par exemple logé à prix d'or sa famille dans des appartements de la Ville de Paris.

***

Le fait que quelques manifestations printanières aient déclenché une telle inquiétude dans la classe politique illustre de plus le désarroi qui marque la vie politique française depuis quelques années.

Peu de démocraties occidentales connaissent une telle crise de représentativité. Le discrédit qui frappe les élus français remonte au moins à une dizaine d'années alors que les dirigeants politiques avaient réussi à étouffer presque tous les scandales politiques qui défrayaient la manchette au prix d'un discrédit croissant de la fonction politique. À cela s'est ajoutée l'élection accidentelle d'un président porté au pouvoir en 2001 sans mandat et qui s'accroche au pouvoir après avoir été désavoué par les élections régionales et municipales et même un référendum.

Les Français savent qu'ils ont encore un an à «tirer», comme ils disent, avant de redonner un sens à la vie politique de leur pays. Voilà pourquoi, en décembre, une simple escarmouche en banlieue de Paris a provoqué trois semaines d'émeutes dans la plupart des grandes villes du pays. Voilà pourquoi une banale grève étudiante portant sur un petit amendement au Code du travail pourrait, qui sait, entraîner un nouveau mai 1968.

Correspondant du Devoir à Paris
 
 
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  • Gabriel RACLE
    Inscrit
    vendredi 17 mars 2006 14h26
    Un conservatisme inhérent
    Pour saisir l'agitation contestataire qui secoue actuellement la France, il faut la replacer dans un contexte plus large, pour en mieux cerner les composantes et la complexité. Le « petit amendement au Code du travail », dont parle le correspondant du Devoir à Paris a, dans ce pays, une toute autre signification et rien de banal.

    La France est affectée, depuis longtemps, de « manifestationite » aiguë dès qu'un gouvernement propose quelque réforme d'envergure ou que la situation générale évolue, en dehors même de la portée du gouvernement. Dans le premier cas, pour ne citer que quelques exemples, Édouard Balladur, alors Premier ministre, Jacques Chirac, Premier ministre lui aussi, ont dû retirer leur projet de loi devant les manifestations de la rue, qui ont aussi coûté sa tête à Claude Allègre, ministre socialiste de l'Éducation, qui voulait « dégraisser le mammouth ». D'autres manifestations n'ont pas obtenu les mêmes résultats, comme celle contre la réforme des retraites, réalisée par le Premier ministre Raffarin, et d'autres ne sont pas allées plus loin que des velléités, comme celle de la réforme du ministère des Finances. Ce ne sont là que quelques exemples qui esquissent le décor devant lequel se déroule l'agitation actuelle.

    Du deuxième cas relèvent toutes les manifestations, parfois violentes, qui tiennent à la mondialisation ou à l'intégration de la France dans l'Union européenne. De ce fait, les conditions économiques ont changé; il y a, en principe, libre circulation des personnes et des biens. Mais les viticulteurs déversent sur la chaussée les cuves de vin espagnol, des agriculteurs saccagent les étalages de fruits des supermarchés, parce qu'ils proviennent d'Espagne ou d'ailleurs, les camionneurs bloquent les routes pour stopper le camionnage par des entreprises non françaises. Et l'on pourrait allonger la liste. Un des cas les plus flagrants est bien évidemment le trop célèbre rejet de la Constitution européenne, qui aurait changé bien des choses et qui créait donc un sentiment d'insécurité.

    La raison fondamentale de toute cette agitation vient du conservatisme profond de la société française. Les syndicats font valoir le sacro-saint principe des acquis. Ce qui a été doit toujours être. Tout est coulé dans le bronze le plus dur et qui s'y frotte se casse le nez. En tant qu'observateur canadien de la politique étrangère, j'ai souligné ce conservatisme il y a bien longtemps déjà dans un article d'une revue française précisément, « Communication et langages » (1984, no 62) et dans quelques articles de L'Express, dont un consacré à François Mitterand.

    Touché au Code du travail, en permettant à un employeur de congédier un employé sans avoir besoin de se justifier devant un tribunal du travail et devoir payer des amendes élevées, passe avant le fait d'offrir de nouvelles possibilités d'emploi, car ce faisant, le gouvernement a touché à des acquis, il a proposé une réforme. Et le paradoxe, c'est que ce sont précisément les partis de gauche et notamment les socialistes qui crient haro sur le Premier ministre. Pour faire passer sa réforme, sans être encore en train de discuter un déluge d'amendements, le gouvernement français n'avait guère le choix, semble-t-il, en coupant court aux débats parlementaires.
    Il faut dire qu'à un an d'importantes élections en France, les socialistes fort divisés entre eux et en peine de candidatures à l'Élysée (il y en a trop) ne peuvent que pousser à la déstabilisation du gouvernement, afin de se mettre en selle pour gagner la prochaine course.

    Du fait dans son ancrage dans les acquis, la France a énormément de mal à suivre l'évolution rapide du monde moderne et du monde qui l'entoure en particulier. Pour lutter contre le chômage, l'Allemagne a proposé et adopté des mesures beaucoup moins intéressantes que le contrat première embauche. L'Espagne, partie de bien plus loin que la France, a largement rattrapé son retard. Le chômage a fortement baissé : en 1994, il frôlait les 24 %, en 2000 il était encore à 13,4 %, aujourd'hui il ne touche plus que 8,4 % de la population active. La croissance devrait être de 3,5 % en 2005. Faut-il ajouter la Grande-Bretagne : « la baisse du taux de chômage, 4,9 % de la population active en 2005, est l'un des plus bas en Europe », d'après l'ambassade de Grande-Bretagne. Mais le « blairisme » n'a pas bonne presse chez les socialistes français.

    Il est bien difficile de changer des mentalités, et quel que soit le sort du contrat de première embauche ou des manifestations qu'il suscite, la France n'en sortira pas grandie, ni socialement, ni économiquement, ni internationalement.

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