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La fourmi Merkel

Christian Rioux   20 janvier 2006  Europe
Pour ceux qui se souviennent de son discours flamboyant prononcé à l'ONU un peu avant la guerre en Irak, il y avait quelque chose de pathétique à voir cette semaine Dominique de Villepin en visite à Berlin. Devant une Angela Merkel radieuse, le premier ministre français a bien tenté d'égrainer quelques propositions pour relancer le couple franco-allemand et redonner du souffle à une Europe stoppée net dans son élan depuis l'échec du projet de traité constitutionnel européen.

Les propositions du premier ministre ont été accueillies avec réserve par la chancelière. Car les Allemands commencent à avoir l'habitude. Un an et demi plus tôt, sa proposition de «fusionner» les politiques française et allemande dans plusieurs domaines avait déjà laissé perplexes les Allemands.

Mais on n'en est plus là. Cette fois, tout le monde savait que le premier ministre visait un objectif plus prosaïque. En fait, la délégation française espérait surtout arracher à l'Allemagne son accord pour une réduction à 5,5 % de la TVA dans la restauration. Une vieille promesse électorale que Jacques Chirac avait faite en 2002.

***

Pour avoir une idée de la direction que prendra l'Union européenne dans les prochains mois, mieux vaut regarder du côté d'Angela Merkel. Car, avec un président en fin du règne, la France ne sera guère en mesure de jouer le rôle qui lui revient normalement avant les élections du printemps 2007.

Il n'est donc pas surprenant que la chancelière allemande inaugure le Forum économique mondial de Davos, le 25 janvier prochain. Avant Noël, elle s'était déjà fait remarquer en forçant Paris, Londres et Varsovie à se mettre d'accord sur le budget européen. Mais, en moins d'une semaine, avec une visite à Washington et une autre à Moscou, Merkel a réussi à imposer un ton et un style qui tranchent avec ceux de son prédécesseur, Gerhard Schröder. Comme, d'ailleurs, avec les discours des dirigeants français.

Longtemps sous-estimée, la chancelière n'a pas hésité à soulever des questions controversées avec le président Bush comme avec le président Vladimir Poutine. À la Maison-Blanche, celle que ses adversaires disaient inféodée à Washington n'a pas craint de rappeler au président américain le traitement inacceptable des prisonniers à Guantánamo — une critique que l'on n'entend pas souvent à Paris. Merkel a fait savoir que, malgré sa défense de l'alliance atlantique, elle n'entendait pas revenir à l'humilité qui caractérisait l'Allemagne à l'époque de la guerre froide.

Mais c'est à Moscou que la différence a été la plus frappante. La chancelière sait fort bien que le partenariat économique qui unit l'Allemagne à la Russie est incontournable. Mais elle n'a pas craint d'interroger Vladimir Poutine sur la Tchétchénie et sur la nouvelle loi qui renforce le contrôle de l'État sur les organisations de défense des droits de l'homme. Défiant l'ancien responsable du KGB, l'ex-citoyenne d'Allemagne de l'Est a reçu des représentants de ces organisations à l'ambassade. «Avec Gerhard Schröder, ce genre de choses était inconcevable», a déclaré Tania Lokshina, du groupe de défense des droits de l'homme Helsinki. Sous les yeux du président de Gazprom, Alexei Miller, Merkel a critiqué la façon dont la Russie a coupé les approvisionnements en gaz à l'Ukraine et a ébranlé la confiance des Européens.

Ce faisant, la chancelière a rompu avec le silence du couple Chirac-Schröder, qui a presque toujours flatté la Russie dans le sens du poil, même lorsqu'elle tentait de mettre l'Ukraine et la Tchétchénie sous sa botte. Gerhard Schröder n'a-t-il pas poussé l'amitié avec Poutine jusqu'à accepter la présidence de la filiale de Gazprom qui construit un nouvel oléoduc sous la mer Baltique? Merkel vient donc de signifier la fin de l'axe Paris-Berlin-Moscou né au moment du déclenchement de la guerre en Irak. Cette stratégie avait alors profondément divisé l'Union européenne et reporté aux calendes grecques toute perspective de politique étrangère commune.

Tout en maintenant un équilibre fragile entre Washington, Paris et Moscou, Merkel veut en effet réconcilier l'Europe avec ses nouveaux membres venus de l'Est. Ceux-là mêmes que Jacques Chirac avait priés de se taire en 2003. Dans la même veine, la chancelière n'entend pas suivre le président français lorsqu'il veut lever l'embargo sur les ventes d'armes à la Chine, instauré après le massacre de la place Tiananmen.

En tentant de réconcilier les intérêts de l'Europe avec ceux des droits de l'homme, Angela Merkel a pour l'instant réussi un parcours sans faute sur une pente pourtant escarpée. Car il faut bien constater que le couple Chirac-Schröder était parvenu à isoler l'Europe de Washington tout en la plongeant dans un état de paralysie et de division qu'on n'avait pas vu depuis longtemps.

À son chevet, l'Europe a bien besoin d'une infirmière nommée Merkel.

***

Devant l'exemple allemand, il est difficile de ne pas penser à ce que pourraient être les premiers pas d'un gouvernement Harper sur la scène internationale. Certes, le nouveau premier ministre canadien devra inévitablement rétablir les ponts avec Washington. Mais il pourrait aussi s'inspirer d'Angela Merkel en ne devenant pas le béni-oui-oui de George Bush.

La politique de Merkel montre qu'il existe tout un univers à explorer entre la soumission et la guerre de tranchées. Elle pourrait même inciter Stephen Harper à visiter Berlin un de ces jours...

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