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Coup dur pour Cheney

Cinq chefs d'accusation contre son chef de cabinet

Claude Lévesque   29 octobre 2005  États-Unis
L'enquête sur une fuite médiatique à propos d'une espionne de la CIA a fait une première victime dans les hautes sphères du gouvernement américain. Il s'agit de Lewis Libby, directeur de cabinet du vice-président Dick Cheney, qui a été formellement accusé hier par le procureur spécial Patrick Fitzgerald de parjure, d'entrave à la justice et de faux témoignages.

«Scooter» Libby, qui risque jusqu'à 30 ans de prison, a immédiatement annoncé sa démission, que le vice-président a acceptée à regret tout en annonçant que son directeur de cabinet contesterait les accusations qui pèsent contre lui.

L'annonce de ces accusations, qui survient au terme d'une semaine où le Tout-Washington a été tenu en haleine, s'ajoute à d'autres difficultés pour la Maison-Blanche de George W. Bush, notamment les ratés de la politique en Irak et le retrait jeudi de la candidature à la Cour suprême de la conseillère juridique du président, Harriet Miers.

Selon le communiqué de presse et l'acte d'accusation émis par le bureau du procureur spécial Patrick Fitzgerald, M. Libby aurait présumément menti, d'abord à des enquêteurs de la police fédérale (FBI), puis aux procureurs dans le cadre de l'enquête devant grand jury (chambre de mise en accusation), sur les questions de savoir quand et comment il a obtenu, et subséquemment dévoilé à des journalistes, des renseignements sur l'emploi de Valerie Plame à la CIA.

Mme Plame est l'épouse de l'ex-ambassadeur Joseph Wilson, qui avait effectué en 2002, à la demande de la CIA, une enquête sur de prétendues tentatives du régime de Saddam Hussein de se procurer du minerai d'uranium traité (yellowcake) au Niger.

Pendant son discours sur l'état de l'Union en janvier 2003, le président George W. Bush avait brièvement mentionné ces allégations, qui ont été reprises le mois suivant par le secrétaire d'État, Colin Powell, à la table du Conseil de sécurité des Nations unies.

Le bureau de M. Fitzgerald a exposé hier plusieurs mensonges que Lewis Libby aurait proférés sur la teneur de conversations qu'il a eues en juin et juillet 2003 avec plusieurs journalistes, dont Tim Russert de NBC, Matt Cooper du magazine Time et Judith Miller du New York Times, au sujet de l'emploi de Valerie Plame à la CIA.

M. Libby aurait dit à plusieurs journalistes qu'il «avait entendu que Mme Plame était un agent de la CIA» alors qu'il a affirmé à la justice s'être contenté de répéter «à des journalistes ce qu'il avait appris auprès d'autres journalistes».

Fuites

Le statut professionnel de Mme Plame a ensuite été révélé dans la presse. Or, depuis 1982, le dévoilement de l'identité des agents de renseignement constitue aux États-Unis un crime passible d'un maximum de dix ans de prison.

La première fuite est apparue le 14 juillet 2003 dans une chronique du journaliste Robert Novak.

C'était une semaine après que Joseph Wilson eut indiqué dans le New York Times qu'il n'avait pas trouvé de preuves que l'Irak avait tenté de se procurer de l'uranium au Niger.

M. Novak, dont l'article visait à discréditer M. Wilson, mentionnait que la CIA avait envoyé celui-ci en mission à la demande de son épouse, «une agente spécialisée dans les armes de destruction massive».

Selon le procureur Fitzgerald, Libby aurait commencé en mai 2003 à recueillir des renseignements sur le voyage effectué par M. Wilson l'année précédente. La CIA avait organisé cette mission après que le patron de M. Libby, soit le vice-président Dick Cheney, eut demandé à l'agence des précisions sur des allégations, colportée par diverses sources, sur les tentatives irakiennes d'importer de l'uranium d'Afrique.

L'enquête criminelle sur les fuites médiatiques a été instituée par le département de la Justice à l'automne 2003. Elle s'est transformée en chambre d'accusation en janvier 2004.

Accusations

Hier, le procureur Fitzgerald n'a pas porté d'accusations directement liées à la fuite sur le statut de Mme Plame, pourtant l'objet central de son enquête. Lewis Libby fait face à deux accusations de parjure, deux accusations de fausses déclarations et une accusation d'entrave à la justice. En conférence de presse, M. Fitzgerald a indiqué que son enquête n'était pas terminée, même si l'«essentiel» en était achevé.

Il reste donc possible que d'autres accusations soient portées. Mais le procureur s'est refusé à tout commentaire sur la nature d'éventuelles accusations nouvelles ou sur les personnes qui seraient visées.

L'équipe présidentielle a évité une inculpation du conseiller politique de George W. Bush, Karl Rove, cité dans l'affaire.

Le vice-président Dick Cheney pourrait être menacé par l'enquête. Il est l'un de ceux qui ont informé M. Libby en juin 2003 sur l'identité de Mme Plame. Selon le New York Times de mardi, des notes prises lors d'une conversation entre MM. Cheney et Libby indiquent que M. Cheney savait que Mme Plame travaillait pour la CIA plus d'un mois avant la publication de l'article de Robert Novak, contrairement à certaines de ses déclarations.

Gravité

Dans le communiqué de presse accompagnant le dépôt des accusations, Patrick Fitzgerald a souligné la gravité des accusations déjà portées: «L'obligation de dire la vérité s'applique à tous les citoyens, y compris à ceux qui occupent de hautes fonctions au sein du gouvernement.»

Il a également signalé que «le fait de dévoiler qu'une personne travaille à la CIA peut nuire à la sécurité nationale, non seulement en l'empêchant de travailler clandestinement à l'avenir mais également en compromettant [...] les opérations de collecte de renseignements et en mettant en danger les employés de la CIA et les personnes avec lesquelles elles entrent en contact».

«De telles choses se sont produites à l'occasion par le passé et cela a presque toujours porté atteinte à la sécurité nationale», affirmait hier un ancien employé de la CIA, Lee Strickland, dans une entretien téléphonique au Devoir. «Ce n'est pas tant la sécurité de l'agent qui est mise en danger que celle des agents et des informateurs qu'il a recrutés à l'étranger», a précisé M. Strickland, professeur au College of Information Studies à l'université du Maryland.

L'adoption de la Loi sur la protection de l'identité des agents de renseignement en 1982 a fait suite aux indiscrétions faites en 1975 dans un livre par un ancien agent de la CIA, Philip Agee.

Réactions

L'inculpation de M. Libby «marque un jour triste pour l'Amérique et un autre chapitre dans la culture de corruption des républicains», a déclaré Nancy Pelosi, chef des démocrates à la Chambre des représentants.

«Cette affaire est plus importante qu'une fuite d'informations hautement confidentielles. Il s'agit de la façon dont la Maison-Blanche de Bush a fabriqué et manipulé le renseignement pour argumenter en faveur de la guerre en Irak et discréditer quiconque osait s'opposer au président», a renchéri le chef du groupe démocrate au Sénat, Harry Reid.

L'affaire Plame-Wilson a pris une place de plus en plus importante dans les médias au cours des dernières semaines. Pourrait-elle acquérir l'ampleur du scandale du Watergate ou de l'affaire Monica Lewinsky?

«Il est encore tôt pour le dire, mais comme l'enquête continue, nous verrons jusqu'à quel niveau de l'administration elle se rendra», croit Lee Strickland. L'affaire montre le danger qu'il y a à mêler le renseignement et la politique. La perception du public est que les rapports des services de renseignement ont été arrangés afin d'étayer la politique de guerre en Irak.»

En conférence de presse, le procureur Fitzgerald s'est par ailleurs justifié sur la détention pendant près de trois mois de la journaliste du New York Times, Judith Miller, pour avoir refusé de lui livrer ses sources.

«J'aurais souhaité que Mme Miller n'ait pas passé une seconde en prison. [...] Mais je pense que cela devait être fait» dans cette affaire, a-t-il dit.

Avec l'Agence France-Presse
 
 
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