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Parlons de la démocratie américaine

John R. MacArthur   19 septembre 2005  États-Unis
Lors d'une émission de télévision au sujet de la catastrophe de La Nouvelle-Orléans, un commentateur de la droite américaine, David Brooks, a soutenu que c'était la démocratie américaine, et non le président Bush lui-même, qu'il fallait blâmer pour le retard du gouvernement fédéral à réagir. Poursuivant cette analyse tout à fait originale, Brooks a constaté que notre «système [...] de pouvoirs séparés [...], le pouvoir diffus, rend impossible une réaction rapide».

Quoi qu'il en soit de l'illogisme de cette explication pour des erreurs qui sont avant tout politiques et humaines — l'exécutif possède tous les pouvoirs nécessaires pour agir immédiatement en cas de désastre — Brooks a bien exprimé la perception prévalant aux États-Unis que nous habitons un pays véritablement démocratique servant de modèle au monde entier. Ce journaliste conservateur n'est pas seul parmi les élites à promouvoir l'idée d'une Amérique athénienne.

Le président Bush se présente sans cesse comme étant lui-même la représentation d'un idéal démocratique irréprochable. Dans le discours prononcé lors de l'inauguration de son deuxième mandat, il a invoqué ce feu pluraliste «qui brûle ceux qui luttent contre son progrès» et a déclaré qu'«un jour, ce feu sauvage de la liberté se répandra jusqu'aux coins les plus sombres du monde».

Pour sa part, Anton Scalia, un conservateur fondamentaliste qui siège à la Cour suprême, se dit gêné d'entendre les libéraux requérir constamment l'intervention des juges fédéraux pour redresser les injustices, en particulier pour faire reconnaître le droit à l'avortement, un sujet qui est devenu sa bête noire. À la place, ils devraient en appeler au congrès. «Ce n'est pas la tâche de la Constitution de changer les choses par décret judiciaire», a-t-il constaté lors d'un débat public en janvier dernier. «Les changements sont obtenus par la démocratie. L'avortement a été interdit. Vous voulez changer cela? Bien... persuadez chacun de cela et faites adopter une loi et... abolissez celles qui interdisent l'avortement», a-t-il fait valoir.

Hélas, si c'était aussi simple que cela. Vue de près, notre démocratie est grièvement malade, quoi qu'en dise Scalia qui soutient que «le peuple américain aime la démocratie et qu'il n'est pas imbécile». Bien sûr qu'il ne l'est pas.

Ayant compris que les voix de chacun comptaient pour très peu, ce peuple soi-disant amoureux de l'autodétermination a réduit son taux de participation aux élections depuis la Deuxième Guerre mondiale à un niveau pitoyable. Selon l'institut suédois IDEA, ce taux, qui en moyenne fut de 48,3 % jusqu'en 1998, place les États-Unis bien en dessous de la moyenne de 77 % en Europe occidentale.

Tout cela n'est pas sans raison. L'élimination systématique des voix noires en Floride en 2000 et en Ohio en 2004 a démontré l'inégalité fondamentale du système. Pire, la domination du processus électoral par l'argent s'accroît inexorablement. Sans financement public sérieux, et étant donné le monopole des deux grands partis, les campagnes politiques sont devenues des compétitions essentiellement symboliques.

Les élections de 2004 ont avant tout étayé l'hypothèse que les candidats sortants se voient conférer un avantage automatique sur leurs adversaires, lequel est d'autant plus grand qu'ils peuvent mieux s'appuyer sur les riches donateurs grâce à leurs fonctions législatives. Selon des chercheurs à l'Emory University, le taux de réélection de 99 % à la Chambre des représentants en 2002 et 2004 fut le plus élevé de toute la période d'après-guerre. Les professeurs Abramowitz, Alexander et Gunning ont conclu que ce manque de concurrence étonnant semblait être le résultat de «l'incapacité des challengers à concurrencer financièrement les candidats déjà titulaires du poste».

Au Sénat, on observa le même phénomène en 2004, un seul nouvel élu réussissant à l'emporter contre un titulaire des 25 sièges alors en jeu.

Ce candidat victorieux, le républicain John Thune, dut dépenser 14,7 millions de dollars, soit quelque 74 $ pour chacune des voix obtenues. Cependant, ces taux de réélection à la soviétique ne dérangent pas nécessairement les chefs des deux partis qui contrôlent jalousement l'accès au bulletin de vote dans chacun des 50 États.

Le juge Scalia voudrait-il se présenter lors du prochain scrutin comme candidat indépendant ou à la tête d'un nouveau parti politique? Mission presque impossible, à moins d'avoir la bénédiction des machines politiques locales.

Il est vrai que l'on peut toujours accéder au Congrès ou à l'Hôtel de Ville par ses propres moyens — le maire milliardaire de New York, Michael Bloomberg, en a fait la preuve. Mais parmi les quarante millionnaires que l'on retrouvait au Sénat en 2003, tous étaient membres de l'un des deux principaux partis.

Tout cela fait de la démocratie à l'américaine et de la doctrine «un homme, un vote» reconnue par la Cour suprême en 1964 une moquerie.

À l'époque, le juge en chef, Earl Warren, a écrit que «les législateurs représentent les gens... ils sont élus par les électeurs, pas par les fermes, les villes ou les intérêts économiques». Une idée, faut-il croire, démodée. À la suite de la victoire encore contestée de Bush en novembre dernier, The New York Times a écrit que le peuple devait «accepter la volonté de la majorité». D'accord, mais encore faudrait-il que je puisse la connaître.
***
Nouvelle chronique internationale dans Le Devoir
Les pages internationales du Devoir s’enrichissent aujourd’hui d’une nouvelle chronique. Elle est signée par l’éditeur de Harper’s Magazine, John R. MacArthur, qui au début des années 80 a relancé cette prestigieuse publication consacrée à la littérature, aux arts et à la politique. Conférencier et columnist recherché, M. MacArthur s’intéresse tout particulièrement à l’évolution du système démocratique américain. C’est le sujet de sa première chronique qui paraîtra une fois par mois.






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