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Katrina: 10 000 rescapés évacués de gré ou de force

Le Devoir   8 septembre 2005  États-Unis
Les autorités américaines mettaient les bouchées doubles hier pour procéder à l'évacuation de quelque 10 000 rescapés encore présents à La Nouvelle-Orléans, où la contamination des eaux stagnantes menace de plus en plus la santé des Louisianais. La polémique sur la lenteur des secours faisait rage de plus belle, alors que les démocrates exigeaient une enquête indépendante ainsi que la tête du patron des services de secours d'urgence.

Le président américain se préparait hier à déposer un projet de loi pour débloquer 51,8 milliards de dollars afin de mener à bien les opérations d'urgence, qui s'ajoutent aux 10,5 milliards déjà consentis.

Tard dans la nuit de mardi à hier, le maire de La Nouvelle-Orléans, Ray Nagin, a ordonné l'évacuation obligatoire et autorisé la police et l'armée à recourir à la force pour faire partir les habitants. La Garde nationale et la police n'ont cependant usé que de persuasion, évacuant d'abord les volontaires.

Le chef de police, Eddie Compass, a assuré qu'on utiliserait «la force la plus réduite possible» pour évacuer les irréductibles, dans un deuxième lieu. «Nous ferons tout ce qui sera nécessaire pour faire en sorte que la ville soit sûre. Ces gens ne comprennent pas qu'ils mettent leur vie en jeu», a martelé M. Compass.

Les secouristes sont confrontés à des centaines de personnes refusant de partir. Comme Dennis Rizzuto, 38 ans, qui dit avoir des réserves d'eau et des vivres pour un mois, ainsi qu'un générateur en état de marche: «Il faudra qu'ils me traînent dehors.»

Quelque 63 000 militaires — 45 000 soldats de la Garde nationale et 18 000 militaires — avec 350 hélicoptères sont mobilisés.

L'ordre a été plus ou moins rétabli à La Nouvelle-Orléans, selon M. Compass. Alors qu'être pris en train de piller pendant une situation d'urgence peut coûter 15 années de prison, la prison provisoire mise sur pied à la gare routière compte déjà 120 détenus.

Quant aux opérations de pompage des eaux, elles avancent lentement: seules 23 des habituelles 148 pompes de drainage de La Nouvelle-Orléans fonctionnent. C'est donc un travail de longue haleine, qui dépend notamment de la résistance de ces pompes et des tonnes de débris flottant dans l'eau fétide.

Ce délai accroît d'autant les risques pour la santé des citoyens qui résisteraient à l'ordre d'évacuation. L'agence fédérale de protection de l'environnement (EPA) a demandé à la population d'éviter tout contact avec l'eau, contaminée par des bactéries E. coli et des coliformes.

Déjà cinq personnes, qui avaient trouvé refuge dans des abris au Mississippi et au Texas, sont décédées en raison d'une infection contractée par contact avec les eaux souillées.

«Les concentrations de bactéries E. coli et de bactéries coliformes sont largement supérieures aux concentrations recommandées par l'EPA pour un contact, et le contact humain avec les eaux des inondations doit être évité» dans la région de La Nouvelle-Orléans, a déclaré Stephen Johnson, administrateur de l'agence.

L'eau contient également «des concentrations de plomb supérieures à ce que l'EPA considère comme sûr pour l'eau potable et ces concentrations sont particulièrement inquiétantes pour les enfants», a poursuivi M. Johnson, en appelant à ne jamais consommer d'eau submergeant l'agglomération.

Les autorités ont également entrepris de vacciner contre l'hépatite A le plus grand nombre possible d'évacués, craignant une épidémie.

Un responsable de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) basé à Washington, Jean-Luc Poncelet, a cependant minimisé les risques d'épidémie majeure de maladies infectieuses. «Les gens exposés à ces eaux auront des problèmes... Ils auront probablement des diarrhées. Mais s'ils respectent ensuite les règles d'hygiène de base et évitent tout contact avec cette eau, il ne devrait pas y avoir de risque important», a fait valoir M. Poncelet, qui juge par ailleurs bonnes les conditions d'hygiène dans les centres d'hébergement.

Parallèlement à l'évacuation, des équipes chargées de la recherche des cadavres attachaient aux corps des balises émettant un signal, afin de les récupérer ultérieurement.

Une menace commence aussi à peser sur la ville martyre: le feu. Elle est sans eau sous pression pour combattre les incendies, alors que l'absence d'électricité pousse les rescapés à s'éclairer à la bougie et que des nappes de gaz divers flottent partout.

Près d'un million de foyers sont toujours privés d'électricité en Louisiane et au Mississippi, pendant que 235 000 personnes vivent dans la promiscuité la plus totale dans les centres d'hébergement.

Les critiques ont continué de fuser contre la lenteur des secours. Un sondage Gallup mené pour le compte de CNN et du USA Today a d'ailleurs révélé que 42 % des Américains jugent «mauvaise» ou «terrible» la réaction du chef de l'exécutif, alors que 35 % l'estiment «bonne» ou excellente («great»).

Le gouvernement Bush multiplie les efforts pour rattraper les ratés du début de la crise dans l'opinion publique. Après le vice-président Dick Cheney, qui visite la Louisiane aujourd'hui pour lui faire rapport sur l'état des secours, ce sera au tour de l'équipe économique — formée du ministre des Finances, John Snow, et de ses collègues du Commerce, Carlos Gutierrez, et du Travail, Elaine Chao — de se rendre dans les États dévastés. Ils évalueront «les besoins économiques à court et à long terme» et discuteront «de l'aide disponible pour les particuliers et les petites entreprises» de la région. Hier, on faisait d'ailleurs valoir que certains sinistrés se verraient remettre une carte de débit avec 2000 $ pour les aider à passer au travers de la crise.

L'ouragan amputera l'économie américaine d'environ 400 000 emplois et pourrait retrancher 0,5 % à 1 % du taux de croissance, selon les estimations dévoilées par le Bureau du budget du Congrès.

Le président Bush devait par ailleurs déposer hier après-midi un projet de loi pour allouer 51,8 milliards supplémentaires en vue de remettre le sud du pays sur ses pieds. Les quelque 10 milliards débloqués la semaine dernière ont été dépensés «plus vite que prévu», a noté un porte-parole de la Maison-Blanche, Scott McClellan.

Les responsables des deux chambres du Congrès américain ont, de leur côté, annoncé hier le lancement d'une commission conjointe, spécialement formée d'élus de la majorité et de l'opposition pour enquêter sur l'ouragan Katrina.

«Les Américains méritent des réponses, nous ferons tout ce que nous pourrons pour tirer des enseignements de cette tragédie, améliorer le système et protéger tous nos concitoyens», ont fait valoir le président de la Chambre des représentants, Dennis Hastert, et le chef de la majorité sénatoriale, Bill Frist, qui appartiennent tous deux au Parti républicain du président George W. Bush.

Cette annonce, qui survient juste après que le président a indiqué qu'il mènerait lui-même son enquête, laisse les démocrates sur leur faim, eux qui exigent une commission d'enquête indépendante sur le modèle de celle mise en place pour les attentats du 11 septembre 2001.

«Une enquête sur un gouvernement républicain faite par un Congrès contrôlé par les républicains, c'est comme un sportif qui fait en même temps l'arbitre», a réagi en substance le chef de file des sénateurs démocrates, Harry Reid.

«Je ne crois pas que le gouvernement doive enquêter sur lui-même. Je crois que ni le président ni le Congrès ne peuvent mener le genre d'enquête objective et indépendante dont on a besoin», avait déjà déclaré hier matin la sénatrice Hillary Clinton.

Les démocrates réclament aussi la tête de Michael Brown, patron de la FEMA (Federal Emergency Management Agency, l'agence chargée de gérer les situations d'urgence). Le 29 août, cinq heures après que Katrina a atteint la côte, événement prévu depuis plusieurs jours, il aurait demandé le feu vert pour déployer un millier d'hommes de la sécurité intérieure en 48 heures et 2000 sur sept jours... Et ce, dans un message sans grande urgence à son patron, le «super-ministre» de la Sécurité intérieure, Michael Chertoff, autre responsable montré du doigt.

Une grande partie de la mission, selon les documents obtenus par l'agence Associated Press (AP), était de «faire passer une image positive des opérations de secours», selon Michael Brown. Enfin, mardi soir, plusieurs députés sont sortis furieux, quand, au cours d'un exposé fait à la Chambre, Michael Chertoff leur a expliqué que la situation au Superdome de La Nouvelle-Orléans n'avait, en fait, pas été aussi catastrophique qu'elle en avait l'air à la télévision...

La Maison-Blanche a fait la sourde oreille à ces récriminations, réitérant que MM. Chertoff et Brown faisaient du «très bon travail». Le gouvernement a aussi tenté de calmer les critiques provenant des pays dont les offres d'aide sont restées sans réponse. «Chaque pays a eu de nos nouvelles, tous se sont entendu dire que nous étions en train d'évaluer leurs offres et que peut-être nous les accepterions plus tard», a fait valoir un représentant du département d'État, Harry K. Thomas. Déjà, les États-Unis ont accepté une aide humanitaire équivalant à un milliard de dollars en provenance de 95 pays, selon le département d'État.

Les États-Unis ne sont peut-être pas au bout de leur peine. Les probabilités qu'un autre ouragan frappe les États-Unis ce mois-ci seraient de 75 %, selon les pronostics du professeur William Gray, de l'Université du Colorado.

D'après l'Agence-France-Presse, Reuters et Associated Press
 
 
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