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Le président américain au Canada - Quand Bush se fait charmeur

Le président a soufflé le chaud et le froid sur les relations internationales

Alec Castonguay   4 décembre 2004  États-Unis
Son voyage au Canada fut pour George W. Bush une répétition pour son voyage en Europe au début de l’année prochaine.
Photo : Agence Reuters
Son voyage au Canada fut pour George W. Bush une répétition pour son voyage en Europe au début de l’année prochaine.
La première visite officielle du président George W. Bush à l'étranger, effectuée cette semaine au Canada, n'est pas passée inaperçue, tant aux États-Unis que dans les capitales du monde. La Maison-Blanche allait-elle baisser le ton? Le discours à Halifax allait-il imprimer une nouvelle direction à la politique étrangère américaine? Résultat: un gros feu d'artifice sans grande substance.

Ottawa — Le Canadien David Frum, ancien rédacteur de discours de George W. Bush et auteur de la célèbre ligne «l'axe du mal», avait prévenu la population dans les pages du National Post la veille de l'arrivée du président à Ottawa. «Vous allez le trouver charmant. Il est bien meilleur dans un grand plaidoyer que lors des nouvelles à la télé.»

De fait, George W. Bush y a mis toute la gomme. Décontracté, blagueur, amusant même, le président était visiblement en grande forme. Tout pour réjouir son hôte, qui ne demandait pas mieux. La conférence de presse conjointe tenue avec Paul Martin mardi n'a d'ailleurs laissé aucun doute possible: le président était au beau milieu d'une opération charme.

Il avait un message à livrer, celui que les temps avaient changé, qu'un deuxième mandat Bush pouvait être différent, plus cordial avec les alliés de Washington échaudés par le débat sur la guerre en Irak. Ce devait être visible et le président n'a pas ménagé ses mots envers le Canada pour le faire comprendre, terminant son discours à Halifax par un vibrant: «Dieu nous a bénis de plusieurs façons. Dieu nous a bénis parce que nous avons des voisins comme vous. Et aujourd'hui, je demande à Dieu de continuer à bénir la population du Canada».

Pendant deux jours, les références aux valeurs communes, à l'histoire militaire du Canada, à son rôle sur la scène internationale et même à Paul Martin comme un «dirigeant fort qui a permis la construction d'un monde meilleur» sont allées dans le sens de la réconciliation. «Nous nous félicitons de renforcer cette amitié à l'avenir», a lancé M. Bush.

La seule note discordante aura été les deux plaidoyers sans équivoque pour que le Canada se joigne aux États-Unis dans le controversé projet de bouclier antimissile. Alors que l'entourage de Paul Martin s'échinait depuis des jours à soutenir que ce dossier n'était pas sur la table, George W. Bush en a parlé deux fois plutôt qu'une. «De l'accord sur la frontière intelligente jusqu'à NORAD, nous travaillons ensemble, a-t-il dit à Halifax mercredi. J'espère que nous pourrons aussi aller de l'avant avec une coopération dans le système de défense antimissile pour protéger la prochaine génération de Canadiens et d'Américains contre les menaces qui, nous le savons, vont émerger.»

Paul Martin n'a pas apprécié, lui qui avait réussi à reporter au printemps prochain le débat sur la question sans faire de vague. Le dossier a évidemment rebondi à la Chambre des communes le reste de la semaine. «Ç'a été la grande surprise de la visite, puisque c'était inutile de la part du président», explique Charles-Philippe David, titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'UQAM et directeur de l'Observatoire des États-Unis. Le message a toutefois le mérite d'être clair: les États-Unis tiennent encore à la participation du Canada.

Tremplin vers l'Europe

Il n'en reste pas moins que l'ensemble du séjour s'est déroulé exactement comme prévu. Les conseillers de Paul Martin ont d'ailleurs jugé que ce fut «un grand succès». Le message amical, réconfortant même pour les Canadiens inquiets des conséquences de vivre à côté d'un géant en colère, n'était toutefois pas uniquement destiné au Canada. La Maison-Blanche a d'ailleurs choisi la date la plus rapprochée proposée par Paul Martin pour effectuer la visite présidentielle, ayant en tête le voyage crucial que George W. Bush fera dans les capitales européennes au début de l'année prochaine.

«Je n'ai pas été étonné de ce rapprochement et de ce changement de ton du président cette semaine, puisqu'il cherche à préparer sa visite en Europe, souligne Charles-Philippe David. Là-bas, ça va être le vrai test. Ici, c'était une répétition. En Europe, ça passe ou ça casse.»

Selon lui, la chimie semble être passée entre Bush et Martin, suffisamment du moins pour que le premier ministre canadien donne un coup de main au président dans ses efforts de réconciliation avec la France et l'Allemagne. «Je ne serais pas surpris qu'il y ait quelques coups de téléphone de Martin pour préparer le terrain, dit Charles-Philippe David. Mais l'Europe attend Bush de pied ferme, une petite visite ne changera pas tout.»

Même son de cloche de la part de Paul Heinbecker, qui a été ambassadeur du Canada à l'ONU de 2000 à 2003 et qui a vécu les débats passionnés sur la guerre en Irak. «En Europe, les deux camps vont faire un beau spectacle comme nous avons vu ici, soutient-t-il. C'est dans l'intérêt de tous.»

Le discours sur la politique étrangère américaine que Bush a prononcé à Halifax se voulait d'ailleurs «déterminant», comme l'a affirmé l'entourage du président. Tous les leaders du monde avaient été invités à écouter le plaidoyer, et les médias américains et européens étaient prêts à lui accorder une grande couverture. Des chaînes télévisées jusqu'aux prestigieux quotidiens de la planète que sont les New York Times, Washington Post, Financial Times, Le Monde, Daily Telegraph, etc., tous ont commenté le discours du président.

Ils ont vu George W. Bush souffler le chaud et le froid sur les relations internationales qu'il veut mettre de l'avant durant les quatre prochaines années. Le président a tout d'abord longuement tendu la main aux nations qui voudraient créer des institutions multilatérales plus efficaces et capables d'obtenir des résultats concrets, avant de défendre sans équivoque le droit d'aller combattre les ennemis «là où ils se trouvent».

«Un nouveau mandat est une occasion importante de tendre la main à nos amis», a-t-il dit, avant de soutenir que «les États-Unis préfèrent toujours passer à l'action avec des alliés à leurs côtés». Mais, bien vite, George W. Bush a retrouvé les chemins connus. «Le succès du multilatéralisme ne se mesure pas simplement au suivi d'un processus, mais aux actions qui mènent à des résultats, a-t-il prévenu. L'objectif de l'ONU et des autres institutions doit être la sécurité collective, pas la tenue d'un débat. [...] Quand nous promettons de graves conséquences, les graves conséquences doivent suivre.»

Même produit

Si le discours en général était plus enrobé, plus doux, le fond n'a toutefois pas changé, estime Paul Heinbecker. «Je suis sceptique, je ne pense pas qu'on va voir une nouvelle politique étrangère à la Maison-Blanche durant les quatre prochaines années. Il a répété qu'il se réservait le droit d'intervenir là où il le voulait. C'est la même doctrine depuis 2002.»

Selon lui, George W. Bush ne peut tout simplement pas changer si rapidement. «Il n'a fait aucun mea culpa, il n'a pas dit qu'il s'excusait pour la guerre en Irak, au contraire, il a défendu cette guerre illégitime et non autorisée par l'ONU, affirme Paul Heinbecker. Halifax est un discours de bonne volonté qu'il ne pourra pas réaliser parce qu'il interprète les lois internationales à sa façon. Il ne comprend pas que l'ONU n'est pas un instrument des États-Unis. Quand ça n'ira pas à son goût, il va avoir la même attitude unilatérale. Il a répété au Canada qu'il est le type de personne qui fait ce qu'il juge bon. Ce n'est pas le genre de discours qui t'amène devant le Conseil de sécurité de l'ONU.»

Les journaux américains n'ont d'ailleurs rien vu de nouveau dans les propos de Bush, concluant qu'il défendait la guerre en Irak et son approche unilatérale derrière de nouveaux mots plus digestes. «Il ne faut pas s'attendre à un changement de cap complet, dit Charles-Philippe David. Il veut avant tout rassurer le public américain et montrer au reste de la planète qu'il n'est pas un cow-boy. Le reste, c'est surtout de la frime.»

Il existe toutefois un espoir, dit-il. Les événements internationaux sont imprévisibles et pourraient amener Bush à changer davantage que ses seuls discours. «Historiquement, les deuxièmes mandats présidentiels sont assez différents des premiers, soutient Charles-Philippe David. Le deuxième terme de Clinton a été différent du premier, même chose pour Reagan. Les conseillers changent et l'opinion publique se modifie après des années au pouvoir.»

Si aucun attentat en sol américain ne vient raviver les peurs, la pensée néoconservatrice pourrait avoir moins d'emprise sur le peuple américain à mesure que le temps passe, avance Charles-Philippe David. «S'il y a un changement d'orientation à Washington, ça viendra avant tout de la Maison-Blanche elle-même sous la pression des Américains, et non pas des pressions extérieures d'un Paul Martin ou d'un Jacques Chirac.»

Paul Heinbecker suggère à George W. Bush de s'inspirer de Robert McNamara, ministre de la Défense des présidents Kennedy et Johnson, qui affirmait avoir tiré des leçons de la guerre du Vietnam.

«Si nous ne pouvons persuader nos alliés, des gens qui partagent les mêmes valeurs que nous, de nous suivre, c'est que nous devons reconsidérer notre position parce que c'est probablement nous qui sommes dans l'erreur», a dit Robert McNamara dans un récent documentaire.

Spécialiste des relations canado-américaines depuis 30 ans, Paul Heinbecker prévient les Canadiens que les beaux discours de Bush ne régleront pas davantage les conflits commerciaux entre les deux pays. Là aussi, le fond n'a pas changé. «Peu importe ce que nous ferons sur la scène internationale, même si nous acceptions le bouclier antimissile, l'histoire prouve qu'il n'y a pas de liens entre les affaires extérieures et les affaires intérieures», dit-il.

C'est que le Congrès, très protectionniste, domine largement le tableau et que le président ne peut que démontrer sa volonté, sans plus.

«Je suis très pessimiste sur nos conflits commerciaux, surtout sur le bois d'oeuvre, dit Charles-Philippe David. Ces dossiers n'impliquent pas seulement le président et, même s'il y a visiblement eu des progrès diplomatiques cette semaine entre les deux pays, ça va continuer de jouer très serré au plan économique.»
 
 
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