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Chimie diplomatique

Manon Cornellier   1 décembre 2004  États-Unis
Cela faisait longtemps qu'on n'avait pas vu ça, un président américain et un premier ministre canadien qui se tapent dans le dos. De façon figurée, bien sûr. Paul Martin était tout sourire en écoutant George W. Bush vanter son leadership et le présenter comme «un dirigeant fort qui a permis la construction d'un monde meilleur», lui qui est premier ministre depuis moins d'un an.

George W. Bush était dans de bonnes dispositions parce qu'il voulait que cette visite, qui se termine aujourd'hui, donne des résultats de nature diplomatique. À couteaux tirés avec presque tous ses alliés traditionnels depuis sa décision d'envahir l'Irak sans l'accord des Nations unies, il cherche maintenant à rétablir les ponts. Le Canada était le premier test de cette opération, une façon de démontrer qu'il est capable de tendre la main, ce que la présence d'un nouveau premier ministre facilitait. Le vrai test viendra toutefois au début de 2005, quand il se rendra en Europe.

La rencontre d'hier n'a pas entraîné de retombées très concrètes. Tout était dans le ton, celui de la bonne entente, de la camaraderie. Mais rien n'obligeait George W. Bush à insister autant sur les qualités de son accueil à Ottawa, sinon ses propres intérêts, les vrais guides de la politique étrangère américaine. Coincé en Irak, Washington a besoin de renforts pour ramener les «boys» rapidement à la maison, et pour ça il a besoin d'amis, et vite. L'unilatéralisme n'est plus une option pour l'instant, même si M. Bush a répété hier qu'il se gardait le droit d'agir ainsi.

En venant à Ottawa, il savait qu'il trouverait une oreille attentive car Paul Martin avait lui aussi des points à marquer pour faire taire ses critiques. Il a toujours dit que l'établissement de meilleures relations avec Washington serait un volet prioritaire de sa politique étrangère, mais on attendait encore d'en voir les effets.

M. Bush a toutefois fait attention pour ne pas mettre M. Martin dans l'embarras devant l'électorat canadien. Le chef libéral est à la tête d'un gouvernement minoritaire, après tout, et la population ne porte pas nécessairement M. Bush dans son coeur, comme l'ont montré hier les milliers de manifestants dans les rues d'Ottawa. Paul Martin a d'ailleurs prudemment assorti ses propos sur l'amitié canado-américaine de rappels insistants sur l'indépendance canadienne et l'inévitabilité de désaccords entre pays.

Le spectacle d'hier a permis de rappeler que, contrairement à ce que répètent les conservateurs, le Canada n'est pas le seul à blâmer pour le refroidissement des relations entre les deux pays. L'absence de solutions immédiates dans les dossiers de la vache folle et du bois d'oeuvre amènera sûrement l'opposition à dire que le premier ministre n'a pas su être à la hauteur de la tâche. Ce serait faire fi cependant du fait que, dans ces deux dossiers, le président ne contrôle pas les règles du jeu. Il peut exprimer sa bonne volonté, ce qu'il a fait hier, mais sa marge de manoeuvre est limitée. Le Congrès a en fait plus de poids. Après tout, le bois d'oeuvre hante les relations canado-américaines depuis presque 20 ans, peu importe le gouvernement, y compris celui de Jean Chrétien.

Car on a beau dire, ce dernier, qui était invité au dîner officiel hier soir, avait de bonnes relations avec les Américains avant l'arrivée au pouvoir de George W. Bush. Les tensions entre les deux capitales sont apparues à la suite de son élection. Ottawa n'a pas aidé, bien sûr, avec les nombreux faux pas de Jean Chrétien et les déclarations de quelques députés, dont la bouillante Carolyn Parrish, mais une relation bilatérale de cette importance ne repose pas uniquement sur l'existence ou non d'atomes crochus entre deux hommes.

Il suffit d'examiner ce qui s'est produit au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Le Canada a accueilli les voyageurs américains en transit, a modifié de nombreuses lois pour répondre à la menace terroriste, a rehaussé la coopération entre ses services de sécurité et frontaliers et ceux des États-Unis, a contribué à la guerre contre les talibans en Afghanistan. Le Canada s'est donc révélé un allié sûr pour les États-Unis dans la lutte contre le terrorisme et il n'a pas eu droit pour autant à un remerciement. Un impair entièrement américain, cette fois, que le président tentera de corriger aujourd'hui à Halifax.

Le refus du Canada de participer à la guerre en Irak a envenimé les relations, mais ce fut la même chose pour beaucoup d'autres pays qui ont refusé de suivre. Washington s'est brouillé avec presque tous ses alliés, y compris le Mexique, l'autre partenaire des États-Unis dans l'ALENA. George W. Bush s'est mis la population du monde à dos avec cette guerre. Les sondages internationaux de l'automne montraient que seuls les Israéliens souhaitaient sa réélection.

Mais l'homme a été réélu en novembre, et ce, sans l'ombre d'un doute, contrairement à 2000. Il est là pour rester et les autres pays doivent composer avec lui. Pour sa part, il réalise que même une superpuissance a besoin d'amis, peu importe les désaccords sur le protocole de Kyoto, la Cour pénale internationale ou le traité contre les mines antipersonnel. Le pragmatisme est donc en train de prendre le dessus et, fort heureusement, pas seulement chez les pays qui font face aux États-Unis.

mcornellier@ledevoir.com






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