Déprime carabinée à gauche
La réélection claire de George W. Bush, confirmée hier, plonge les intellectuels de la gauche dans un profond désarroi. «Je n'ai rien d'intelligent à dire, sauf que mon camp s'est effondré et que je ne suis vraiment pas de très bonne humeur», répond dans un français élégantissime le grand professeur de relations internationales de Harvard, Stanley Hoffmann, 76 ans.
Cette réaction ne surprend guère de la part d'un critique de l'empire américain en général et de George Bush en particulier (il se montre entre autres très dur dans le documentaire de William Karel, Le Monde selon Bush). Mais toujours à gauche, la colère est tout aussi palpable chez certains penseurs qui ont suivi l'administration Bush, partiellement ou non, dans ses aventures militaires. Prenons le philosophe Michael Walzer, de Princeton: ce théoricien de la «guerre juste» a appuyé l'offensive en Afghanistan en 2001 et a même mené, en février 2002, le fameux appel de 60 intellectuels américains favorables à celle-ci. Codirecteur de la revue de gauche Dissent, il a toutefois qualifié de «guerre injuste» l'invasion de l'Irak (Le Devoir, 29 mars 2003). Hier, c'est son adjointe qui a répondu à nos messages. La réélection de George Bush? «Il fait dire qu'il est trop déprimé pour parler aujourd'hui. Ç'a été tout un choc pour lui, croyez-moi», nous a-t-elle dit, se confondant en excuses et ajoutant qu'il rappellera au cours des prochains jours, «lorsqu'il se sentira mieux». Même état d'esprit du côté de Michael Ignatieff, historien de Harvard d'origine canadienne, spécialiste des droits de la personne et classé parmi les liberal hawks (les «faucons de gauche») au moment du déclenchement des hostilités en Irak, une intervention qu'il a soutenue. «La nuit dernière, nous sommes restés éveillés en espérant un renversement de tendance et nous sommes maintenant fatigués et accablés», écrit-il dans un courriel laconique.
Parlons morale, nous aussi!
D'autres intellectuels, ouvertement démocrates, se font plus loquaces. La rage au coeur, Robert Reich, économiste et ancien secrétaire au Travail sous Bill Clinton, répond lentement à nos questions, à l'autre bout du fil, à Boston, environ deux mois après un entretien au Devoir au cours duquel il avait prédit la victoire de Kerry (voir l'édition du 7 septembre). La réélection de Bush constitue à ses yeux un «choc dévastateur pour la conception de la société américaine juste qui est la mienne». C'est en parlant «morale» (mariage homosexuel, patriotisme, religion, etc.) que George Bush et les républicains se sont fait élire, fait-il remarquer, alors que «nous, démocrates, avons présenté des plans et des programmes politiques». La morale? «Il est temps pour nous aussi de parler en ces termes», laisse-t-il tomber avant de dresser une liste des immoralités qui échappent curieusement aux «radcons» (les «radical conservatives», comme il se plaît à nommer les républicains actuels). «Il est immoral de baisser les impôts des riches au moment où on fait de terribles compressions dans les programmes sociaux. Il est immoral pour les dirigeants des grandes entreprises profitables de se payer des millions en salaires alors qu'ils mettent à pieds des milliers d'employés. Il est immoral de tuer plus de 100 000 Irakiens et d'envoyer plus de un millier de nos citoyens à la boucherie dans une guerre inutile. Nous aussi, nous pouvons parler de bien et de mal!»
Bref, il faut s'attarder à la moralité dans les boardrooms (les salles de réunion des grandes entreprises) plutôt qu'à celle dans les bedrooms (les chambres à coucher), comme il l'écrivait dans son dernier livre, intitulé Reason, par lequel il voulait fouetter l'ardeur de ses collègues démocrates. En vain... Hier, il ajoutait: «Et la foi! Nous aussi, il nous faut parler de la foi! Mais pas celle rattachée à une ou l'autre religion particulière, plutôt cette foi en notre capacité, en tant que société, de rendre ce monde meilleur.» Nul besoin de dire que Robert Reich, candidat défait au poste de gouverneur du Massachusetts en 2002, est «profondément apeuré» par l'ère politique qui s'ouvre. Évoquant les deux ou trois nominations que George Bush fera au plus haut tribunal du pays, Reich dit: «Il va se créer sa propre Cour suprême! Je suis inquiet de ce qui va arriver aux droits civiques, aux libertés civiles, aux droits en matière de reproduction.» De plus, il souligne que la politique étrangère de Bush ne sera plus limitée comme avant puisque «ce président n'a plus à se soucier de se faire réélire».
Robert Reich continue toutefois à dire, comme dans son dernier livre, que les Américains, en majorité, ne sont pas fondamentalement à droite et que si on décortique leurs valeurs dans des sondages d'opinion, celles-ci en font des démocrates. C'est pourquoi il faut selon lui éviter à tout prix de céder à la tentation de recentrer le parti, «comme on a tenté de le faire après la défaite au Congrès, en 1994». «C'est ce que plusieurs dans notre camp vont commencer à réclamer, et ils se trompent. Au contraire, il faut montrer du courage et de la détermination, cesser d'avoir honte de ce que nous pensons. Dire les choses comme elles sont. Mieux s'organiser. Présenter moins de grands plans et de grandes politiques et plus de passion pour la justice.»
L'inquiétude devant l'énorme pouvoir que possèdent désormais les républicains qui contrôlent toutes les «branches» du gouvernement inquiète Dick Howard, professeur à l'université de New York et auteur de l'ouvrage intitulé Aux origines de la pensée politique américaine (Buchet-Chastel). «Les fondamentalistes vont maintenant se croire légitimés d'imposer leur politique.» Heureusement, le système de «contrepoids» qui caractérise le fonctionnement du gouvernement américain n'est pas pour autant annihilé. M. Howard note que c'est un sénateur «libéral», Arlen Spector, qui dirigera la commission judiciaire qui sera responsable d'approuver ou de rejeter les nominations de Bush à la Cour suprême. «Il n'acceptera pas tout», dit M. Howard. Il souligne aussi qu'un président «a moins de pouvoir» lors de son deuxième mandat et il compte sur les disputes et les positionnements en vue des élections de 2008 pour assurer une diversité de vues.
Débat chez les neocons
À propos de dispute, il faut dire que le camp des «néoconservateurs» n'a pas fait totalement bloc derrière George Bush. Le philosophe Francis Fukuyama a par exemple confirmé hier au Devoir qu'il n'a pas voté pour le chef républicain. Rendu célèbre par sa théorie sur «la fin de l'histoire» au moment de la chute du mur de Berlin, M. Fukuyama était jusqu'à tout récemment associé aux faucons proguerre: en 1998, il avait signé, notamment avec Paul Wolfowitz, un «appel à l'action en Irak» publié dans le Washington Post. Mais récemment, dans la revue The National Interest, il s'en est pris violemment à l'argumentation pro-invasion de l'Irak d'un de ses anciens amis, le chroniqueur Charles Krauthammer («Il est Canadien, vous le saviez?», note le philosophe, un brin narquois). Fukuyama se demandait comment des néoconservateurs ont cru qu'ils pourraient déployer un «grand plan étatique» pour installer la démocratie à l'étranger alors qu'ils ont passé les dernières décennies à répéter que «l'ingénierie sociale» et la grande planification étatique ne pouvaient pas éradiquer la pauvreté ou quelque autre problème social que ce soit sans créer d'énormes effets pervers. Au reste, plus récemment, Fukuyama avait dénoncé le détournement du 11 septembre opéré par les républicains à leur convention de la fin de l'été. Aujourd'hui, il affirme que «Bush, avec le mandat qu'il vient de recevoir, se retrouve à ne pas payer pour ses gros mensonges au sujet de la guerre au terrorisme et ne sera donc pas poussé à se remettre en question». Fukuyama a-t-il voté pour Kerry? «Je me contenterai de dire que je n'ai pas voté pour Bush», a-t-il répondu.
Neocons heureux
La plupart des néoconservateurs se montraient très heureux de la victoire de George Bush hier. Jonathan last, du Weekly Standard, se disait rassuré «d'avoir un gagnant dès le mercredi et que cette affaire ne traîne pas plusieurs semaines comme la dernière fois». Selon lui par ailleurs, George Bush n'est pas le «monstre conservateurs» qu'on cherche à dépeindre: «il est plutôt modéré», dit-il. Même qu'à le démoniser, les «Bush-haters» ont grandement desservi le Parti démocrate. «Moi, si j'étais un démocrate, je souhaiterais que la victoire de Bush fasse taire les Michael Moore et compagnie. Ils ont beaucoup nui à la campagne de Kerry.»
Ce qui réjouissait hier le politologue de droite James W. Ceaser, de l'université de la Virginie, c'est l'ampleur de la victoire de Bush, qui confère aux républicains une position politique qu'ils n'ont pas eue depuis les années 20. Mais il ne faut pas s'inquiéter outre mesure car il y a encore des contre-pouvoirs: «Les républicains ne contrôlent pas encore le judiciaire. Au Sénat, pour faire quoi que ce soit d'important, vous avez besoin d'un nombre de votes très élevé.» Selon lui, les démocrates paniquent et se précipitent sur le seul organe du pouvoir sur lequel ils peuvent influer: les tribunaux. «Or les jugements favorables aux mariages homosexuels leur ont beaucoup nui.»
Au fait, le reste du monde n'aime pas tellement Bush, qu'en faites-vous? «Bof, c'est le reste du monde. C'est son problème», a répondu M. Ceaser.
Cette réaction ne surprend guère de la part d'un critique de l'empire américain en général et de George Bush en particulier (il se montre entre autres très dur dans le documentaire de William Karel, Le Monde selon Bush). Mais toujours à gauche, la colère est tout aussi palpable chez certains penseurs qui ont suivi l'administration Bush, partiellement ou non, dans ses aventures militaires. Prenons le philosophe Michael Walzer, de Princeton: ce théoricien de la «guerre juste» a appuyé l'offensive en Afghanistan en 2001 et a même mené, en février 2002, le fameux appel de 60 intellectuels américains favorables à celle-ci. Codirecteur de la revue de gauche Dissent, il a toutefois qualifié de «guerre injuste» l'invasion de l'Irak (Le Devoir, 29 mars 2003). Hier, c'est son adjointe qui a répondu à nos messages. La réélection de George Bush? «Il fait dire qu'il est trop déprimé pour parler aujourd'hui. Ç'a été tout un choc pour lui, croyez-moi», nous a-t-elle dit, se confondant en excuses et ajoutant qu'il rappellera au cours des prochains jours, «lorsqu'il se sentira mieux». Même état d'esprit du côté de Michael Ignatieff, historien de Harvard d'origine canadienne, spécialiste des droits de la personne et classé parmi les liberal hawks (les «faucons de gauche») au moment du déclenchement des hostilités en Irak, une intervention qu'il a soutenue. «La nuit dernière, nous sommes restés éveillés en espérant un renversement de tendance et nous sommes maintenant fatigués et accablés», écrit-il dans un courriel laconique.
Parlons morale, nous aussi!
D'autres intellectuels, ouvertement démocrates, se font plus loquaces. La rage au coeur, Robert Reich, économiste et ancien secrétaire au Travail sous Bill Clinton, répond lentement à nos questions, à l'autre bout du fil, à Boston, environ deux mois après un entretien au Devoir au cours duquel il avait prédit la victoire de Kerry (voir l'édition du 7 septembre). La réélection de Bush constitue à ses yeux un «choc dévastateur pour la conception de la société américaine juste qui est la mienne». C'est en parlant «morale» (mariage homosexuel, patriotisme, religion, etc.) que George Bush et les républicains se sont fait élire, fait-il remarquer, alors que «nous, démocrates, avons présenté des plans et des programmes politiques». La morale? «Il est temps pour nous aussi de parler en ces termes», laisse-t-il tomber avant de dresser une liste des immoralités qui échappent curieusement aux «radcons» (les «radical conservatives», comme il se plaît à nommer les républicains actuels). «Il est immoral de baisser les impôts des riches au moment où on fait de terribles compressions dans les programmes sociaux. Il est immoral pour les dirigeants des grandes entreprises profitables de se payer des millions en salaires alors qu'ils mettent à pieds des milliers d'employés. Il est immoral de tuer plus de 100 000 Irakiens et d'envoyer plus de un millier de nos citoyens à la boucherie dans une guerre inutile. Nous aussi, nous pouvons parler de bien et de mal!»
Bref, il faut s'attarder à la moralité dans les boardrooms (les salles de réunion des grandes entreprises) plutôt qu'à celle dans les bedrooms (les chambres à coucher), comme il l'écrivait dans son dernier livre, intitulé Reason, par lequel il voulait fouetter l'ardeur de ses collègues démocrates. En vain... Hier, il ajoutait: «Et la foi! Nous aussi, il nous faut parler de la foi! Mais pas celle rattachée à une ou l'autre religion particulière, plutôt cette foi en notre capacité, en tant que société, de rendre ce monde meilleur.» Nul besoin de dire que Robert Reich, candidat défait au poste de gouverneur du Massachusetts en 2002, est «profondément apeuré» par l'ère politique qui s'ouvre. Évoquant les deux ou trois nominations que George Bush fera au plus haut tribunal du pays, Reich dit: «Il va se créer sa propre Cour suprême! Je suis inquiet de ce qui va arriver aux droits civiques, aux libertés civiles, aux droits en matière de reproduction.» De plus, il souligne que la politique étrangère de Bush ne sera plus limitée comme avant puisque «ce président n'a plus à se soucier de se faire réélire».
Robert Reich continue toutefois à dire, comme dans son dernier livre, que les Américains, en majorité, ne sont pas fondamentalement à droite et que si on décortique leurs valeurs dans des sondages d'opinion, celles-ci en font des démocrates. C'est pourquoi il faut selon lui éviter à tout prix de céder à la tentation de recentrer le parti, «comme on a tenté de le faire après la défaite au Congrès, en 1994». «C'est ce que plusieurs dans notre camp vont commencer à réclamer, et ils se trompent. Au contraire, il faut montrer du courage et de la détermination, cesser d'avoir honte de ce que nous pensons. Dire les choses comme elles sont. Mieux s'organiser. Présenter moins de grands plans et de grandes politiques et plus de passion pour la justice.»
L'inquiétude devant l'énorme pouvoir que possèdent désormais les républicains qui contrôlent toutes les «branches» du gouvernement inquiète Dick Howard, professeur à l'université de New York et auteur de l'ouvrage intitulé Aux origines de la pensée politique américaine (Buchet-Chastel). «Les fondamentalistes vont maintenant se croire légitimés d'imposer leur politique.» Heureusement, le système de «contrepoids» qui caractérise le fonctionnement du gouvernement américain n'est pas pour autant annihilé. M. Howard note que c'est un sénateur «libéral», Arlen Spector, qui dirigera la commission judiciaire qui sera responsable d'approuver ou de rejeter les nominations de Bush à la Cour suprême. «Il n'acceptera pas tout», dit M. Howard. Il souligne aussi qu'un président «a moins de pouvoir» lors de son deuxième mandat et il compte sur les disputes et les positionnements en vue des élections de 2008 pour assurer une diversité de vues.
Débat chez les neocons
À propos de dispute, il faut dire que le camp des «néoconservateurs» n'a pas fait totalement bloc derrière George Bush. Le philosophe Francis Fukuyama a par exemple confirmé hier au Devoir qu'il n'a pas voté pour le chef républicain. Rendu célèbre par sa théorie sur «la fin de l'histoire» au moment de la chute du mur de Berlin, M. Fukuyama était jusqu'à tout récemment associé aux faucons proguerre: en 1998, il avait signé, notamment avec Paul Wolfowitz, un «appel à l'action en Irak» publié dans le Washington Post. Mais récemment, dans la revue The National Interest, il s'en est pris violemment à l'argumentation pro-invasion de l'Irak d'un de ses anciens amis, le chroniqueur Charles Krauthammer («Il est Canadien, vous le saviez?», note le philosophe, un brin narquois). Fukuyama se demandait comment des néoconservateurs ont cru qu'ils pourraient déployer un «grand plan étatique» pour installer la démocratie à l'étranger alors qu'ils ont passé les dernières décennies à répéter que «l'ingénierie sociale» et la grande planification étatique ne pouvaient pas éradiquer la pauvreté ou quelque autre problème social que ce soit sans créer d'énormes effets pervers. Au reste, plus récemment, Fukuyama avait dénoncé le détournement du 11 septembre opéré par les républicains à leur convention de la fin de l'été. Aujourd'hui, il affirme que «Bush, avec le mandat qu'il vient de recevoir, se retrouve à ne pas payer pour ses gros mensonges au sujet de la guerre au terrorisme et ne sera donc pas poussé à se remettre en question». Fukuyama a-t-il voté pour Kerry? «Je me contenterai de dire que je n'ai pas voté pour Bush», a-t-il répondu.
Neocons heureux
La plupart des néoconservateurs se montraient très heureux de la victoire de George Bush hier. Jonathan last, du Weekly Standard, se disait rassuré «d'avoir un gagnant dès le mercredi et que cette affaire ne traîne pas plusieurs semaines comme la dernière fois». Selon lui par ailleurs, George Bush n'est pas le «monstre conservateurs» qu'on cherche à dépeindre: «il est plutôt modéré», dit-il. Même qu'à le démoniser, les «Bush-haters» ont grandement desservi le Parti démocrate. «Moi, si j'étais un démocrate, je souhaiterais que la victoire de Bush fasse taire les Michael Moore et compagnie. Ils ont beaucoup nui à la campagne de Kerry.»
Ce qui réjouissait hier le politologue de droite James W. Ceaser, de l'université de la Virginie, c'est l'ampleur de la victoire de Bush, qui confère aux républicains une position politique qu'ils n'ont pas eue depuis les années 20. Mais il ne faut pas s'inquiéter outre mesure car il y a encore des contre-pouvoirs: «Les républicains ne contrôlent pas encore le judiciaire. Au Sénat, pour faire quoi que ce soit d'important, vous avez besoin d'un nombre de votes très élevé.» Selon lui, les démocrates paniquent et se précipitent sur le seul organe du pouvoir sur lequel ils peuvent influer: les tribunaux. «Or les jugements favorables aux mariages homosexuels leur ont beaucoup nui.»
Au fait, le reste du monde n'aime pas tellement Bush, qu'en faites-vous? «Bof, c'est le reste du monde. C'est son problème», a répondu M. Ceaser.
Haut de la page

