Bush ou Kerry?
La parole est maintenant aux électeurs... et aux machines électorales
Photo : Agence Reuters
George Bush, l’air victorieux, en campagne à Milwaukee, au Wisconsin, hier.
La parole aux électeurs... et aux machines électorales. Jamais dans l'histoire américaine les électeurs n'auront été autant contactés par téléphone, visités et cajolés pendant les dernières heures d'une course présidentielle.
La campagne prenait officiellement fin hier à minuit, sur fond d'électorat trop indécodable pour que les analystes osent faire des prédictions. Le président George W. Bush et le sénateur démocrate John Kerry auront sprinté jusqu'à la dernière minute, parcourant le pays à bride abattue dans l'espoir de rallier les derniers indécis dont semble vouloir dépendre l'issue de la présidentielle ultra-serrée d'aujourd'hui. Les premiers résultats de l'élection commenceront à être connus à partir de 19 heures.
Première présidentielle depuis 32 ans à se tenir dans une Amérique en guerre, la première aussi à se tenir depuis les attentats du 11 septembre 2001, l'élection déborde d'inconnues dont la moindre n'est pas de savoir comment voteront les 15 millions d'électeurs nouvellement inscrits sur les listes électorales — et peu reflétés dans les sondages. Ces nouveaux électeurs devraient en tout cas faire en sorte que le taux de participation soit particulièrement élevé — une donnée qui avantage traditionnellement le rival d'un président sortant. «A World Election», titrait hier le quotidien français Libération. Les yeux du monde entier sont en effet tournés vers les Américains qui votent dans la peur d'un remake du cafouillage floridien qui avait repoussé de 36 jours l'annonce officielle des résultats il y a quatre ans. Ce qui est plausible: chacun des partis a enrôlé des milliers d'avocats pour faire face aux soupçons et aux accusations d'irrégularité, qui ont d'ailleurs commencé à pleuvoir dans plusieurs États au cours des dernières semaines sur l'admissibilité de certains électeurs.
La bataille se réduit à six swing states, selon The New York Times: la Floride, l'Ohio, l'Iowa, le Michigan, le Wisconsin et le Nouveau-Mexique. M. Bush a fait hier escale dans cinq d'entre eux, avant d'aller se réfugier dans son ranch de Crawford, au Texas, où il votera aujourd'hui. M. Kerry, qui a ostensiblement commencé sa journée en allant à la messe, en parcourait quatre. MM. Bush et Kerry ont pour l'essentiel passé la dernière journée de campagne à répéter leurs vieux refrains en matière de terrorisme, d'impôts et de défense de la classe moyenne.
Mais c'est sous les discours médiatisés que la véritable guerre, une guerre de tranchées, se déroulait.
Des coups de téléphone en rafale aux démarchages porte à porte, de l'organisation de garderies aux navettes motorisées, les militants des deux partis s'activaient frénétiquement hier pour faire «sortir le vote». La bataille se résume à ceci: le parti qui réussira le mieux à capter le vote, disent les stratégistes des deux côtés, aura les meilleures chances de l'emporter. Encore que les particularités du système électoral américain des «grands électeurs» pourraient causer des surprises comme en 2000, alors que le candidat démocrate Al Gore, voyant la Floride lui échapper, avait perdu l'élection au total de ces grands électeurs malgré sa victoire au chapitre du vote populaire.
Ainsi, les démocrates ont annoncé disposer d'un million de volontaires, dont un noyau de 250 000 personnes aguerries à ce genre d'opérations. Plus de 23,5 millions de coups de fil ont été passés, plus de huit millions de sonnettes tirées. Côté républicain, le président du parti, Ed Gillespie, a également avancé le chiffre de «un million de volontaires sur le terrain, qui vont contacter 18 millions de personnes». Des efforts de mobilisation sans précédent dans lesquels les partis ont engouffré 200 millions $US.
Les bénévoles ont convergé vers les États indécis en provenance d'États jugés sûrs pour l'un ou l'autre des candidats. Dans le seul État de l'Ohio, considéré comme la «nouvelle Floride» électorale, les deux partis affirment avoir mobilisé 150 000 travailleurs pour contacter un million de personnes à domicile. En Ohio, l'équipe de campagne de Bush prétend avoir récemment passé 260 000 coups de fil en une soirée — plus de mille par minute. C'est un État d'autant plus crucial qu'il a grand poids de symbole: depuis 1964, il a toujours voté pour le gagnant de la présidentielle.
En marge des opérations de «captage» lancées par les partis, des organisations parapolitiques, rassemblées pour beaucoup dans le collectif America Votes, penchant plutôt à gauche, mettent sur pied leurs propres opérations, sans compter les réseaux plus informels, notamment dans les églises ou les clubs de tir. Des milliers de volontaires, de la National Rifle Association aux syndicats en passant par les églises évangéliques, sont mobilisés. Par exemple, l'organisation conservatrice, Ohio Campain to Protect Marriage, a distribué par la poste deux millions de tracts électoraux dans 17 000 églises.
Les derniers moments de la campagne ont également donné lieu à une cacophonie de publicités démocrates et républicaines sur les thèmes de la peur et du patriotisme. Initiative étonnante au vu du fait qu'en général les partis abandonnent le terrain de la publicité télévisuelle en fin de campagne, le jugeant plus ou moins utile. En l'occurrence, quelque 60 millions de dollars ont été dépensés au cours de la dernière semaine en publicité par les deux équipes — le quart de tous les frais de publicité déboursés pendant la campagne de 2000.
Terrorisme et Irak
Côté sondage, qui ont continué de pleuvoir sur l'opinion publique, la course pour la présidence américaine semble s'être encore resserrée, si cela est possible. Un nouveau sondage de l'institut Gallup montre une nette érosion du soutien des Américains au président sortant sur le terrorisme et l'Irak. Le sondage, réalisé après la diffusion vendredi dernier d'une vidéo d'Oussama ben Laden, montre que Kerry a divisé de moitié en une semaine son retard de 22 points sur Bush en matière de la lutte contre le terrorisme chez les électeurs décidés à aller voter (54 %-43 %). Le candidat démocrate a réduit également son retard sur l'Irak, passant d'un écart de 14 points à quatre points (51% contre 47 %) face à Bush chez les électeurs décidés à aller voter.
Cela tend à indiquer que l'apparition de Ben Laden pourrait faire du tort au président Bush, contrairement à ce que la plupart des analystes avaient estimé.
En revanche, les derniers sondages montrent que les deux candidats sont toujours à égalité. L'institut Gallup donne Bush et Kerry à 49 %-49 %, le Washington Post et American Research Group donnent 48 %-48 % et Fox News 46 %-46 %. Le candidat indépendant Ralph Nader est généralement crédité de 1 % des intentions de vote, mais a toujours la capacité d'attirer des voix qui pourraient s'avérer cruciales pour le candidat démocrate dans certains États charnières, alors que le nombre d'électeurs indécis se situe entre 2 et 7 %.
Le sondage Gallup montre que le terrorisme, sur lequel Bush garde l'avantage malgré la récente érosion, est le sujet le plus important pour les électeurs en Floride et en Pennsylvanie, où Kerry a un léger avantage. L'économie, terrain sur lequel le président est plus contesté, est en revanche en tête de liste dans l'Ohio. Kerry doit gagner deux de ces trois États pour avoir une chance de remporter l'élection. Pour Bush, la perte de deux de ces États rendrait difficile, mais pas impossible, le fait d'atteindre la barre des 270 grands électeurs nécessaires pour l'emporter.
Malgré tout, il est encore possible que les sondeurs errent totalement et que l'un des deux candidats l'emporte par une marge plus décisive qu'on ne le pense. Une hypothèse favorable au sénateur du Massachusetts est notamment avancée par Ken Goodman, éthicien à l'université de Miami: à savoir que ceux qui, par loyauté politique, affirment haut et fort soutenir le président Bush «pourraient dans le secret de l'isoloir rompre avec les républicains pour la façon avec laquelle ils ont géré les affaires nationales et voter contre le président».
Environ 106 millions d'Américains, 54 % de l'électorat potentiel total, avaient voté à la présidentielle de 2000. Curtis Gans, directeur du Comité pour l'étude de l'électorat américain, s'attend cette fois-ci à voir 12 à 15 millions de votants supplémentaires se rendre aux urnes.
Certains s'attendent déjà à ce que la participation atteigne ou dépasse le taux record de 62,8 % enregistré en 1960, lorsque John Kennedy avait battu Richard Nixon de justesse, avec moins de 113 000 voix d'écart.
Avec l'Agence France-presse et l'Associated press
La campagne prenait officiellement fin hier à minuit, sur fond d'électorat trop indécodable pour que les analystes osent faire des prédictions. Le président George W. Bush et le sénateur démocrate John Kerry auront sprinté jusqu'à la dernière minute, parcourant le pays à bride abattue dans l'espoir de rallier les derniers indécis dont semble vouloir dépendre l'issue de la présidentielle ultra-serrée d'aujourd'hui. Les premiers résultats de l'élection commenceront à être connus à partir de 19 heures.
Première présidentielle depuis 32 ans à se tenir dans une Amérique en guerre, la première aussi à se tenir depuis les attentats du 11 septembre 2001, l'élection déborde d'inconnues dont la moindre n'est pas de savoir comment voteront les 15 millions d'électeurs nouvellement inscrits sur les listes électorales — et peu reflétés dans les sondages. Ces nouveaux électeurs devraient en tout cas faire en sorte que le taux de participation soit particulièrement élevé — une donnée qui avantage traditionnellement le rival d'un président sortant. «A World Election», titrait hier le quotidien français Libération. Les yeux du monde entier sont en effet tournés vers les Américains qui votent dans la peur d'un remake du cafouillage floridien qui avait repoussé de 36 jours l'annonce officielle des résultats il y a quatre ans. Ce qui est plausible: chacun des partis a enrôlé des milliers d'avocats pour faire face aux soupçons et aux accusations d'irrégularité, qui ont d'ailleurs commencé à pleuvoir dans plusieurs États au cours des dernières semaines sur l'admissibilité de certains électeurs.
La bataille se réduit à six swing states, selon The New York Times: la Floride, l'Ohio, l'Iowa, le Michigan, le Wisconsin et le Nouveau-Mexique. M. Bush a fait hier escale dans cinq d'entre eux, avant d'aller se réfugier dans son ranch de Crawford, au Texas, où il votera aujourd'hui. M. Kerry, qui a ostensiblement commencé sa journée en allant à la messe, en parcourait quatre. MM. Bush et Kerry ont pour l'essentiel passé la dernière journée de campagne à répéter leurs vieux refrains en matière de terrorisme, d'impôts et de défense de la classe moyenne.
Mais c'est sous les discours médiatisés que la véritable guerre, une guerre de tranchées, se déroulait.
Des coups de téléphone en rafale aux démarchages porte à porte, de l'organisation de garderies aux navettes motorisées, les militants des deux partis s'activaient frénétiquement hier pour faire «sortir le vote». La bataille se résume à ceci: le parti qui réussira le mieux à capter le vote, disent les stratégistes des deux côtés, aura les meilleures chances de l'emporter. Encore que les particularités du système électoral américain des «grands électeurs» pourraient causer des surprises comme en 2000, alors que le candidat démocrate Al Gore, voyant la Floride lui échapper, avait perdu l'élection au total de ces grands électeurs malgré sa victoire au chapitre du vote populaire.
Ainsi, les démocrates ont annoncé disposer d'un million de volontaires, dont un noyau de 250 000 personnes aguerries à ce genre d'opérations. Plus de 23,5 millions de coups de fil ont été passés, plus de huit millions de sonnettes tirées. Côté républicain, le président du parti, Ed Gillespie, a également avancé le chiffre de «un million de volontaires sur le terrain, qui vont contacter 18 millions de personnes». Des efforts de mobilisation sans précédent dans lesquels les partis ont engouffré 200 millions $US.
Les bénévoles ont convergé vers les États indécis en provenance d'États jugés sûrs pour l'un ou l'autre des candidats. Dans le seul État de l'Ohio, considéré comme la «nouvelle Floride» électorale, les deux partis affirment avoir mobilisé 150 000 travailleurs pour contacter un million de personnes à domicile. En Ohio, l'équipe de campagne de Bush prétend avoir récemment passé 260 000 coups de fil en une soirée — plus de mille par minute. C'est un État d'autant plus crucial qu'il a grand poids de symbole: depuis 1964, il a toujours voté pour le gagnant de la présidentielle.
En marge des opérations de «captage» lancées par les partis, des organisations parapolitiques, rassemblées pour beaucoup dans le collectif America Votes, penchant plutôt à gauche, mettent sur pied leurs propres opérations, sans compter les réseaux plus informels, notamment dans les églises ou les clubs de tir. Des milliers de volontaires, de la National Rifle Association aux syndicats en passant par les églises évangéliques, sont mobilisés. Par exemple, l'organisation conservatrice, Ohio Campain to Protect Marriage, a distribué par la poste deux millions de tracts électoraux dans 17 000 églises.
Les derniers moments de la campagne ont également donné lieu à une cacophonie de publicités démocrates et républicaines sur les thèmes de la peur et du patriotisme. Initiative étonnante au vu du fait qu'en général les partis abandonnent le terrain de la publicité télévisuelle en fin de campagne, le jugeant plus ou moins utile. En l'occurrence, quelque 60 millions de dollars ont été dépensés au cours de la dernière semaine en publicité par les deux équipes — le quart de tous les frais de publicité déboursés pendant la campagne de 2000.
Terrorisme et Irak
Côté sondage, qui ont continué de pleuvoir sur l'opinion publique, la course pour la présidence américaine semble s'être encore resserrée, si cela est possible. Un nouveau sondage de l'institut Gallup montre une nette érosion du soutien des Américains au président sortant sur le terrorisme et l'Irak. Le sondage, réalisé après la diffusion vendredi dernier d'une vidéo d'Oussama ben Laden, montre que Kerry a divisé de moitié en une semaine son retard de 22 points sur Bush en matière de la lutte contre le terrorisme chez les électeurs décidés à aller voter (54 %-43 %). Le candidat démocrate a réduit également son retard sur l'Irak, passant d'un écart de 14 points à quatre points (51% contre 47 %) face à Bush chez les électeurs décidés à aller voter.
Cela tend à indiquer que l'apparition de Ben Laden pourrait faire du tort au président Bush, contrairement à ce que la plupart des analystes avaient estimé.
En revanche, les derniers sondages montrent que les deux candidats sont toujours à égalité. L'institut Gallup donne Bush et Kerry à 49 %-49 %, le Washington Post et American Research Group donnent 48 %-48 % et Fox News 46 %-46 %. Le candidat indépendant Ralph Nader est généralement crédité de 1 % des intentions de vote, mais a toujours la capacité d'attirer des voix qui pourraient s'avérer cruciales pour le candidat démocrate dans certains États charnières, alors que le nombre d'électeurs indécis se situe entre 2 et 7 %.
Le sondage Gallup montre que le terrorisme, sur lequel Bush garde l'avantage malgré la récente érosion, est le sujet le plus important pour les électeurs en Floride et en Pennsylvanie, où Kerry a un léger avantage. L'économie, terrain sur lequel le président est plus contesté, est en revanche en tête de liste dans l'Ohio. Kerry doit gagner deux de ces trois États pour avoir une chance de remporter l'élection. Pour Bush, la perte de deux de ces États rendrait difficile, mais pas impossible, le fait d'atteindre la barre des 270 grands électeurs nécessaires pour l'emporter.
Malgré tout, il est encore possible que les sondeurs errent totalement et que l'un des deux candidats l'emporte par une marge plus décisive qu'on ne le pense. Une hypothèse favorable au sénateur du Massachusetts est notamment avancée par Ken Goodman, éthicien à l'université de Miami: à savoir que ceux qui, par loyauté politique, affirment haut et fort soutenir le président Bush «pourraient dans le secret de l'isoloir rompre avec les républicains pour la façon avec laquelle ils ont géré les affaires nationales et voter contre le président».
Environ 106 millions d'Américains, 54 % de l'électorat potentiel total, avaient voté à la présidentielle de 2000. Curtis Gans, directeur du Comité pour l'étude de l'électorat américain, s'attend cette fois-ci à voir 12 à 15 millions de votants supplémentaires se rendre aux urnes.
Certains s'attendent déjà à ce que la participation atteigne ou dépasse le taux record de 62,8 % enregistré en 1960, lorsque John Kennedy avait battu Richard Nixon de justesse, avec moins de 113 000 voix d'écart.
Avec l'Agence France-presse et l'Associated press
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